Keny Arkana, guerillera de la rime

6a00e008cd0b27883400e553bacf628833-800wiA 23 ans, la Marseillaise brûle les scènes de France. Son tube «La rage» alimente l’incendie. Yves Steiner a rencontré cette combattante sonore des banlieues et de l’altermondialisme.

Sur scène, la jeune Keny Arkana scande les slogans de l’altermondialisme. Son look n’est pas celui d’une Diam’s. Ici, pas de chichis clinquants. Elle préfère lever le poing gauche et déclarer sa fureur anticapitaliste. Au parterre, sa fougue joyeuse fait valser les demi-caïds du hip-hop biberonnés au 50 Cent et autres Snoop Dogg. Difficile de la faire descendre de scène. Normal, elle est là «pour ceux d’en bas: s’ils restent, je reste». Hors micro, la rappeuse bouillonne encore de l’intérieur. L’énergie dégagée est brute et rageuse. Une énergie qui vient des tréfonds, des plaies d’une enfant de la République.

C’est que Keny Arkana a l’âme brûlée. Fuyant l’éducation nationale à 13 ans, elle fait école dans les foyers de Marseille. Elle y découvre une France qui se protège contre ses enfants à coups de camisoles de force et de neuroleptiques. La fugue s’impose et tant pis si la police la ramène à la case départ. Le petit jeu entre elle et la maréchaussée s’instaure. A mesure, la boule au fond du ventre grandit. Conclusion: «J’ai grandi dans les mains du système, je ne veux plus y retourner. Jamais.»

1995. La haine est en haut de l’affiche. Le rap s’installe sur les radios et à la télévision. Depuis longtemps, c’est l’arrière-fond sonore de la jeunesse des quartiers. La Marseillaise tend l’oreille du côté du Paris, dommage pour IAM. La hargne de NTM et les lyrics intransigeants d’Assassin la sauvent. «Ils disaient vrai. L’Etat assassine: j’en ai vu des Malek Oussekine dans les foyers, sauf qu’ils crèvent moins vite.» L’écriture vient naturellement, le flow avec de l’entraînement. D’abord au foyer, ensuite dans la rue et enfin sur les scènes. Au total dix années de rap au compteur.

Résister. Dans le texte, son adolescence d’enfant perdue est omniprésente. Mais il y a aussi les luttes sociales d’ici et d’ailleurs. Toutes les causes y passent: environnement, FMI, OGM, privatisations… Comment en est-elle arrivée là? «Facile, je suis d’origine argentine. Chaque fois que je voyais un Argentin, je voulais l’embrasser. C’est trop con, mais ce pays me faisait rêver.» A Marseille, elle enchaîne les réunions où l’on parle de son pays. A cette époque, «Menem vendait aux Yankees ce qui était au peuple». Elle s’instruit alors à l’ombre des prêches antilibéraux et imagine rejoindre son pays, là où on lutte.

Le rêve se réalise en 2002. Elle file au nord de l’Argentine, vers sa ville d’origine de Salta, une des régions les plus pauvres du pays. Elle y voit l’expropriation des terres, l’exode rural et les paysans qui s’entassent dans les bidonvilles. Tout cela, elle le raconte dans Victoria, un titre sur lequel elle a invité Claudio Gonzales, un chanteur des rues qu’elle a croisé sur place. Mais plus que l’Argentine, c’est l’Amérique du Sud qui la subjugue. «Il y a là-bas des résistances positives qui doivent nous inspirer pour les banlieues.» Celle qui est allée rendre visite au sous-commandant Marcos dans le Chiapas croit à «la guérilla zapatiste, à l’insurrection du peuple». Tout comme elle croit aux usines autogérées par les ouvriers. Idéalisme? «Non. Cela a marché en Argentine, le gouvernement a reculé. Si les usines sont vides, il faut les prendre. En France aussi.» A bon entendeur.

Keny Arkana veut conquérir les coeurs sur scène, pas avec les médias. Elle a interdit à sa maison de disques de faire la promo de son album sur Skyrock, la principale radio hip-hop de France. Pour faire passer son message, la Marseillaise a produit un documentaire. Elle y a compilé des témoignages glanés dans les forums sociaux de Porto Alegre et de Bamako. Même si elle sait que «dans ces forums, ce sont les petits-bourgeois du Nord qui ont souvent la parole, c’est aussi avec tous ceux qui luttent que réside la solution». C’est ce qu’elle veut faire entendre aux jeunes des quartiers et peut-être, ajoute-t-elle en rigolant, «qu’ils achèteront moins de Nike à l’avenir… je vais devenir une amie de leurs parents!».

Pour 2007, Keny Arkana a un gros rêve – en bonne voie, assure-t-elle -, monter une tournée de forums sociaux en France. Discussions la journée, concerts hip-hop le soir. Pour y parler présidentielles? «Peut-être. De toute façon, Sarko et Royal sont là pour appliquer le néolibéralisme, et comme on a promis de nettoyer l’Elysée au Kärcher, c’est aussi bon pour les prochains locataires.» |

Entre ciment et belle étoile. De Keny Arkana. Because Music, 2006.

© L’Hebdo, 30.11.2006

De la servitude volontaire en Tunisie

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Béatrice Hibou décortique les fondements de l’autoritarisme tunisien. Une mise à nu du système Ben Ali.

Pour durer, un régime totalitaire ne peut compter sur la seule contrainte. L’organisation du consentement est décisive. Dans cet ouvrage, Béatrice Hibou, chercheuse au CERI (Sciences Po Paris), reprend cette piste laissée notamment par Hannah Arendt et dissèque la matrice de la domination politique en Tunisie. Plutôt que de compter les coups de sabre donnés aux libertés dans ce pays – la liberté d’expression en tête -, la chercheuse se concentre sur les ressorts de l’adhésion forcée des Tunisiens à l’autorité du président Ben Ali.

L’argent d’abord. Loin du «miracle économique» tant vanté, la Tunisie est surtout une économie du surendettement, des individus comme des entreprises. Cette situation les mène à lutter pour accéder aux moyens de leur survie, une situation dans laquelle la bienséance à l’égard du régime est synonyme de passe-droits. Mais les Tunisiens ne sont pas seulement ficelés par les cordons dorés de la bourse de l’Etat, ils le sont aussi par une société civile de façade où plus de 8000 associations liées au pouvoir quadrillent l’espace public. Dès lors, la poignée d’organisations indépendantes contestant l’emprise du pouvoir pèse bien peu face à la pléthore des limiers civils du pouvoir louant la magnanimité du Zaïm Ben Ali.

Neuf années auront été nécessaires pour réaliser cet ouvrage passionnant et courageux. Surveillée, intimidée et victime du braquage de son ordinateur (à Paris aussi), Béatrice Hibou montre du même coup qu’étudier la Tunisie est un sport de combat.

A lire: La force de l’obéissance. Economie politique de la répression en Tunisie. De Béatrice Hibou. Editions La Découverte, 2006.

© L’Hebdo, 16.11.2006