Oxmo Puccino: Un gros bras qui se fait des films

LipopetteUtiliser des mots, pas des gros mots. Forcément, c’est un peu atypique pour un rappeur. Surtout ces temps-ci où beugler une ode à la taille de ses attributs génitaux au bord d’une piscine est assez vendeur. Oxmo Puccino n’a jamais mangé de ce pain-là et se fout d’un rap français kidnappé par de mauvaises chansons. Dans ses textes, l’homme, un brin goguenard, feint la nonchalance et conte de petites histoires de gangsters et autres desperados pas si méchants que cela. Par touches, il y distille aussi des vérités toujours bonnes à entendre («Lorsque les gens disent que ton destin s’écrit quand t’es petit, ils oublient de dire que le stylo est l’coin où t’as grandi»). Tout cela comme s’il écrivait un film.

Abdoulaye Diarra est né en 1974 près des rives du fleuve Niger, sous les balanzans de la belle ville de Ségou, au Mali. Cinq ans plus tard, sa famille s’installe à Paris, dans le quartier du Danube, sis en plein XIXe. Pendant que Jacques Chirac règne sur la capitale et ses HLM, Abdoulaye Diarra passe son bac. Sur les ondes de Radio Nova, le rap débarque en France. La culture hip-hop aussi. Comme d’autres, le jeune Abdoulaye s’affuble d’un nouveau nom – Bore – et se passionne pour la peinture sur métro. La RATP n’apprécie guère, la maréchaussée non plus. Pincé, Bore laisse place à Oxmo Puccino et troque son spray pour le micro, les quais pour la scène.

Ses premiers pas, Ox’ les fait avec Timb Bomb, un collectif parisien où il croise Booba, future petite frappe survendue du rap de France. Mais l’émancipation guette. La rencontre avec DJ Kheops, artisan musical des Marseillais d’IAM, se solde par un titre, Mama Lova, enregistré en 1997. Paumé sur une compilation, le morceau ne passe pas inaperçu. De quoi susciter l’intérêt d’EMI et l’attente du public. Une année plus tard, Opéra Puccino sonne juste. Honoré d’un disque d’or, l’album contient une perle, L’enfant seul, heureusement toujours joué en concert. Suit le doute avec un deuxième album (L’amour est mort, 2001) que seule une poignée de convaincus achète, avant que les actions du Malien ne repartent à la hausse avec son Cactus de Sibérie en 2004.

Son contrat chez EMI à terme, c’est Blue Note, label chargé d’histoire, qui prend langue avec le conteur Puccino. L’idée est simple, quoique pas très neuve. Allier les mots du rappeur à un combo jazz. Par bonheur, le MC n’est pas là pour mettre en valeur telle ou telle vieille gloire de la note bleue. Ici, le fil rouge est une histoire noire, remplie de truands et enfermée dans l’ambiance pesante d’un tripot malfaisant, le Lipopette Bar. De sa porte, l’œil torve du videur Ox’ observe, puis raconte ce monde de brutes avec au centre une belle diva, Billie, qui lorsqu’elle chante arrête la pluie. Comme au cinéma.

A écouter: Oxmo Puccino, Lipopette Bar, Blue Note, 2006, ou en live au Cully Jazz Festival, samedi 31 mars, dès 20 h 30.

© L’Hebdo, 22.03.2007

Souhayr Belhassen: «Même la Suisse ne nous invite plus désormais»

TUNISIA HUMAN RIGHTS BELHASSENLa vice-présidente de la Fédération internationale des droits de l’homme et de la Ligue tunisienne des droits de l’homme déplore la situation lamentable des libertés en Tunisie.

Fin 2005 au Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI) de Tunis, le président de la Confédération Samuel Schmid critiquait les entorses à la liberté d’opinion de la part des autorités tunisiennes. Des mots qui ont indignés jusqu’au président Ben Ali. Militante des droits humains de passage à Genève, la journaliste Souhayr Belhassen témoigne des difficultés de défendre les libertés dans son pays.

YS: Un an et demi après le SMSI, comment vont les libertés en Tunisie?

SB: Mal. Nous payons en petites coupures notre engagement dans ce Sommet. Le fait que la société civile indépendante se soit mobilisée au SMSI se retourne contre elle. Par exemple, la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) ne peut tenir son congrès depuis deux ans. Et la répression s’accroît sur tous ceux qui élèvent la voix: journalistes, avocats ou défenseurs des droits humains. Le pire, c’est que la communauté internationale ne nous voit plus. Autrefois, la LTDH était invitée par l’ambassade de France le 14 juillet. Un acte symbolique, mais crucial sur place pour des organisations que le pouvoir ne reconnaît pas. Aujourd’hui, c’est fini. De même, la Suisse ne nous invite plus désormais.

YS: Pourtant, les autorités ont libéré des prisonniers d’opinion en 2006…

SB: C’est triste à dire, mais ce genre de libération correspond à des prisonniers en fin de parcours, en fin de vie. Dans d’autres cas, les autorités font du foin autour d’une libération mais enferment dix autres personnes dans le même temps. La balance est toujours déséquilibrée.

YS: Le gouvernement parle de “menace islamiste” pour justifier cette politique de surveillance. Qu’en pensez-vous?

SB: Quelle ironie! D’une part, les attentats de Djerba en 2002 ont montré que le gouvernement ne contrôlait rien du tout. D’autre part, il y a des pays qui font aussi face à cette menace mais n’en profitent pas pour verrouiller les libertés d’opinion et d’association de la société civile.

© L’Hebdo, 15.03.2007