Archive pour octobre 2008

Fuir la dictature chilienne

Dès 1973, la Suisse accueille des réfugiés du Chili. Illégalement aussi.

Le 11 septembre 1973, le gouvernement socialiste de Salvador Allende est renversé par le général Pinochet. En Suisse, partis de gauche, Eglises, médias et une grande partie de l’opinion s’inquiètent de la répression qui s’abat sur place. Pressé d’agir, et après moult atermoiements, le Conseil fédéral accordera asile à la mi-octobre à quelque 200 réfugiés du Chili. Une Sonderaktion (action spéciale), justifiera-t-il, en raison de la tradition humanitaire du pays.

Solidarité. A lire Maurizio Rossi, la réalité est autre. D’une part, il y a les chiffres. En 1968, 13 500 Tchécoslovaques se réfugiaient en Suisse. Leur chance? Ils fuyaient le communisme, alors que, cinq ans après, les réfugiés du Chili quittaient un pays dirigé par une junte pas si dérangeante que cela, selon l’ambassadeur suisse à Santiago. D’autre part, Berne ira choisir sur place les «bons» réfugiés, évitant avec soin les «gauchistes», pourtant pourchassés et torturés par les hommes de Pinochet. Comme écrit l’historien, «la volonté de porter secours à des personnes en danger n’a jamais été un facteur déterminant» de cette Sonderaktion. Il s’agissait de préserver les apparences d’une «Suisse terre d’asile». Rien de plus.

A l’inverse, la solidarité des Suisses – comme au Tessin – permettra, entre 1973 et 1976, d’héberger clandestinement près de 400 Chiliens traqués par les putschistes. Maurizio Rossi documente admirablement la lutte de ce que fut le mouvement de l’Action places gratuites de l’abbé Cornelius Koch. Un mouvement qui révèle, par ses échanges avec Berne et le conseiller fédéral Kurt Furgler, le double jeu des autorités fédérales sur l’asile.

Solidarité d’en bas et raison d’Etat (1973-1976). Maurizio Rossi. Editions Alphil, 2008.

© L’Hebdo; 30.10.2008

Etre riche en Suisse

Notre pays est un véritable havre de paix fiscale. En l’espace d’un an, il a accueilli 900 nouveaux contribuables dont la fortune est supérieure à 10 millions de francs.

En 2005, 20 144 contribuables – à peine de quoi remplir le stade de La Praille à Genève – déclaraient une fortune supérieure à 5 millions de nos francs. Les mêmes détenaient au total 605,2 milliards de francs, soit plus de la moitié de la richesse entreposée dans ce pays. A l’inverse, 1 392 413 contribuables étaient «riches» entre 1 et 50 000 francs. Ces derniers, dont la fortune totale se monte à 24,4 milliards, détenaient 2,1% de la richesse qui repose dans les banques du pays. Ils sont chanceux, car 1 205 036 autres n’avaient, eux, aucune fortune à déclarer au fisc.

Concentration. Voilà une image saisissante de la répartition de la richesse en Suisse. Une image diffusée chaque année par l’Administration fédérale des contributions (AFC) dans un petit document qui reste très discret sur l’évolution de la concentration de la fortune dans ce pays. Dommage, car l’exercice est riche d’enseignements. Ainsi, en 1991, 7393 contribuables dont la fortune dépassait 5 millions disposaient tout juste du cinquième de la richesse du pays (120 milliards actuels). A l’inverse, 1 127 470 personnes qui déclaraient une fortune entre 1 et 50 000 francs, comptaient 25,9 milliards en banque (soit 4,2% de la fortune totale).

Sans être Bac+5 en économie politique, ces données officielles montrent que, en quinze ans, les très riches sont trois fois plus nombreux et quatre fois plus riches que jadis. Si le marasme économique des années 90 a touché une majorité de Suisses, les multimillionnaires ont gardé le sourire. Bref, vive la crise! Mais ces chiffres disent aussi combien la Suisse est un havre de paix fiscale sur lequel l’Union européenne a le droit de s’agacer à l’aune du travail de l’AFC. Ce n’est ainsi pas un hasard qui fait que, entre 2004 et 2005, la Suisse a «gagné» 900 nouveaux individus déclarant une fortune de plus de 10 millions de francs. Des individus – ou leur boîte aux lettres – qui, par rapport à la moyenne suisse (0,17% des contribuables), résident d’abord à Nidwald (0,64%), Zoug (0,6%) et Schwyz (0,1%).

Soustraction. Vieille tradition suisse en matière de données fiscales, ces chiffres restent des sous-estimations. L’épargne des 2e et 3e piliers, les objets mobiliers et les assurances vie n’y sont pas intégrés. Surtout, ils reposent sur les déclarations des contribuables ce qui peut susciter un doute sachant que la soustraction fiscale n’est pas punie et que l’industrie de «l’optimisation fiscale» tourne à plein régime pour ceux qui ont quelque chose à déclarer.

© L’Hebdo, 16.10.2008

Migrants clandestins: le mythe de l’invasion

Médias et politiques alimentent un discours apocalyptique sur l’exode massif d’Africains de l’Ouest. Pas si simple.

Un déferlement d’Africains, chassés par la guerre et la pauvreté vers les côtes ibériques, italiennes ou maltaises. Voilà l’image sur laquelle médias et politiciens dissertent à satiété. De quoi justifier, en particulier dans les pays de l’Union européenne (UE), des politiques de lutte contre «l’immigration clandestine». Pourtant, cette image d’exilés arrivés irrégulièrement de ce côté-ci de la Méditerranée tient d’abord de l’exagération. La migration illégale entre Europe et Afrique n’a donc rien de neuf, comme l’écrit Hein de Haas, chercheur à l’Université d’Oxford et spécialiste des questions migratoires. Le phénomène persiste depuis vingt ans, quand l’Italie et l’Espagne ont introduit l’obligation de visas. Seule nouveauté, à l’approche des rives européennes, les Africains subsahariens dépassent désormais en nombre ceux nés au Maghreb.

En toute légalité. Ce point est crucial, car il fonde un gros malentendu. Tous les exilés qui traversent le Sahara n’arrivent pas mécaniquement en Europe. Seuls 20 à 30% continuent leur route, le reste s’arrête en Afrique du Nord. La Libye, par exemple, est une destination importante pour beaucoup d’exilés du Tchad, du Nigeria et du Soudan. De plus, bien des immigrants d’Afrique de l’Ouest entrent légalement dans l’UE: soit 100 000 par an, contre 25 000 à 35 000 qui y parviendraient clandestinement. Surtout, l’ensemble de cette immigration d’Afrique occidentale ne représente qu’une fraction de l’immigration totale de l’UE: à peine 5,1% (sur 2,6 millions en 2004).

Dans ses écrits, Hein de Haas relève encore que, en dépit d’une hausse de la migration en provenance d’Afrique de l’Ouest, le nombre de ressortissants de ces pays est très modeste. Alors qu’on dénombre 2,6 millions d’exilés nés au Maghreb et installés dans l’UE, ce chiffre est de 800 000 pour les Africains occidentaux. «A eux seuls, les immigrants marocains dépassent tous les immigrants d’Afrique occidentale en Europe», constate le chercheur.

Ce n’est donc pas faire preuve d’angélisme que de contester cette idée d’un exode massif d’Africains occidentaux prêts à envahir les terres d’Europe. Une demi-vérité qui légitime cependant, depuis une dizaine d’années, une intensification des contrôles aux frontières de l’UE. Intensification complétée par une «externationalisation» de ces politiques de contrôle aux pays maghrébins, au Maroc ou en Libye. Des politiques qui, conclut Hein de Hass, «ont eu une série d’effets secondaires involontaires comme des violations croissantes des droits des migrants».

A lire: The Myth of Invasion. Hein de Haas. International Migration Institute (IMI), University of Oxford, 2007.

© L’Hebdo, 16.10.2008

Jean Ziegler et la logique des blocs grotesques

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Le remuant Genevois publie un nouvel ouvrage. Sa capacité d’indignation ensorcelle, son analyse des rapports Sud-Nord un peu moins.

A lire Jean Ziegler, le monde se divise en deux: les peuples du Sud – souvent beaux, humains, dignes… – et l’Occident. Les premiers abhorrent les seconds. Mais d’où provient cette «passion irréductible» (page 14)? D’une mémoire forgée par les douleurs de la traite des esclaves, les affres de la colonisation et, plus récemment déjà, par le double discours de l’Occident sur les droits humains. Résultat, cette hargne vis-à-vis de l’Occident pousse certains à atterrir dans le premier gratte-ciel à portée de radar ou, exercice plus pacifique, à paralyser les Nations Unies. Au point où les élites du Sud les plus éclairées refusent, par défiance à l’égard des Occidentaux, la condamnation de n’importe quel pays de l’hémisphère austral par le système onusien. A l’image du Soudan devant le Conseil des droits de l’homme dans lequel Jean Ziegler office comme expert depuis mars 2008.

Laissons ici l’usage du terme «Occident» chez Jean Ziegler – tellement en vogue ces jours-ci, même chez Nicolas Sarkozy – un véritable portemanteau sur lequel le fougueux Genevois accroche à peu près tout: multinationales, oligarchies financières, descendants oustachis en Amérique du Sud, CIA… Car, au fond, le souci premier de notre compatriote, ce sont ses propres exemples, soit le Nigeria et la Bolivie. Des cas qui, certes, appuient une partie de sa thèse, mais auraient dû surtout le conduire à la nuancer. Et, qui sait, éviter ainsi de fantasmer sur la formation de blocs homogènes des deux côtés de l’équateur.

Coupé en deux. Le Nigeria d’abord. La corruption, voilà une façon bien pratique de contrôler les ressources en hydrocarbures du pays par des firmes occidentales (et aussi chinoises…). Oui, mais elle instaure aussi une communauté d’intérêts entre corrompus et corrupteurs («La junte tient les pétroliers, comme les pétroliers tiennent la junte», page 164). Pas sûr donc que les militaires au pouvoir ont tant que ça la haine de l’Occident et de ses places financières…

Pétrole toujours, mais en Bolivie maintenant. Comment Evo Morales a-t-il «subtilement» nationalisé l’industrie des hydrocarbures sans (trop) provoquer le courroux des pétroliers occidentaux (et aussi brésiliens…)? Notamment grâce à l’aide d’experts norvégiens (page 232). A nouveau, il semble qu’à mesure que les exemples de terrain s’égrènent, les blocs se défont et, avec eux, la dichotomie de l’univers zieglérien. Il fut un temps, Walt Disney dessinait aussi un monde coupé en deux, avec des gentils et des méchants. Jean Ziegler ne s’aventure pas si loin et concède qu’il y aussi des chefs d’Etat illégitimes et peu recommandables dans quelques pays du Sud (une question qui mérite un livre en soi, écrit-il en page 137). D’ailleurs, où donc les militants de la société civile de ces pays-là cherchent-ils de l’aide, histoire de desserrer l’étau qui broie leurs libertés? Où donc ces hommes et ces femmes, défenseurs des droits humains en Algérie, en Tunisie ou au Zimbabwe par exemple, regardent-ils? Partout bien sûr, jusqu’en Occident. Mais cet Occident-là, solidaire, Jean Ziegler n’en parle pas.

A lire: La haine de l’Occident. De Jean Ziegler. Albin Michel, 2008.

© L’Hebdo, 09.10.2008.

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