Jacques Sapir: «Le rôle central de l’Amérique est terminé»

La crise bouleverse les équilibres mondiaux, l’hégémonie américaine et la communauté des économistes. Jacques Sapir livre là son analyse. Caustique.

SAPIR_JacquesVoilà bientôt dix ans que l’intellectuel français Jacques Sapir critique ce que produisent sa profession, la science économique, et ses conseils aux gouvernants. Cet économiste, né en 1954, est professeur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, il enseigne à l’Ecole économique de Moscou. En 2001, il a reçu le prix Turgot pour son livre, Les trous noirs de la science économique. Publié en mars, son nouvel essai sur Le nouveau XXIe siècle (Seuil, 2008) livre une analyse détonnante, selon lui, de la tourmente financière actuelle et de l’égarement des Etats occidentaux à suivre les apôtres d’une science économique envoûtée par le tout libéral. Avec, comme résultat pour le plus fervent d’entre eux, les Etats-Unis, un déclin économique et militaire. 1989, puis la fin de l’URSS, tout cela devait être le début d’un siècle américain. C’est fini, pense cet économiste, aussi écouté sur les questions militaires. L’air du temps est au monde multipolaire. Adieu pax americana.

1.- Un modèle économique américain en miettes

A vous lire, les Etats-Unis sont en plein déclin, économiquement surtout. Et l’on se dit que l’arrivée de Barack Obama à la Maison- Blanche n’y changera rien. Vraiment?

Les Etats-Unis, même s’ils restent une grande puissance économique et financière, n’auront plus le rôle central qu’ils ont connu depuis 1945, voire 1936.

Pourquoi?

La crise financière actuelle est d’une ampleur inouïe. Des célèbres banques d’affaires qui avaient structuré les pratiques de Wall Street durant trente ans, seule reste JP Morgan Chase. On parle au passé de l’investment banking et son poids dans le système américain va fortement diminuer. Mais, surtout, c’est la dynamique de croissance que ce pays avait connue depuis une vingtaine d’années qui est cassée pour longtemps.

Qu’entendez-vous par là?

La croissance américaine reposait sur le transfert des gains de productivité vers les profits, ce qui a permis de payer des dividendes élevés aux actionnaires. Ce qui a favorisé une hausse de la valeur des actions. Pour les ménages américains qui détenaient des titres ou ceux dont les retraites étaient assurées par des fonds de pension, cette hausse des actions a créé un sentiment de richesse. Ce sentiment a favorisé la consommation, donc la demande qui, dans un premier temps, a encore accru les profits et les dividendes. Le système semblait devoir s’autoentretenir…

Comment s’est produite la rupture?

Ce système supposait la compression des salaires. Et, ici, le libre-
échange a aidé à créer cette situation de déflation salariale. Or, pour maintenir la consommation, c’est-à-dire la croissance, sans payer de salaires décents, la solution a été le crédit. Voilà la source de l’endettement explosif des ménages: en 1998, il était de 66% du produit intérieur brut (PIB), contre plus de 90% en 2005…

D’où une politique d’argent facile de la Réserve fédérale, la Fed, menée via des taux d’intérêt relativement bas…

Oui, mais c’est surtout à travers la déréglementation qu’on a cru faire baisser le coût du crédit et qu’on a permis d’étendre le crédit à des ménages visiblement insolvables. La titrisation, aussi rendue possible par la déréglementation, a conduit à une explosion du crédit, et à une dissémination des dettes dont plus personne ne savait la valeur réelle dans tout le système financier. A terme, la situation était intenable. Face à l’insolvabilité des ménages, tout s’est effondré. Et la croissance avec elle.

Que cela signifie-t-il pour le futur locataire de la Maison-Blanche?

A court terme, la correction sera brutale, car la consommation va se contracter. On le voit déjà pour les biens durables, les voitures par exemple. En effet, le crédit ne fonctionne plus et les ménages devront réapprendre à épargner ce qui limitera la consommation. Le Prix Nobel d’économie 2008, Paul Krugman, parle déjà de «récession méchante». A moyen terme, c’est le ressort de la croissance de ces vingt dernières années qui est brisé. Une seconde mort pour Ronald Reagan et pour l’inspirateur de sa politique économique, Milton Friedman. Il va donc falloir faire rebasculer le partage de la valeur ajoutée vers les salaires. Cela, c’est du long terme.

2.- Le siècle américain n’aura pas lieu.

Le monde ne sera pas unipolaire, écrivez-vous, mais redeviendra multipolaire avec de puissants acteurs comme la Chine ou la Russie. Soit, mais pourquoi êtes-vous si sûr de la fin de l’hégémonie économique américaine?

Rappelons-nous la crise des pays émergents en 1997-1998. Celle-ci a coûté cher au système financier américain qui, déstabilisé, a subi l’éclatement de la bulle internet en 2000, puis les scandales Enron, Worldcom… Cela indique que les Etats-Unis et le Fonds monétaire international (FMI) étaient incapables de prévenir les crises. La réaction des pays émergents a été alors de se prémunir individuellement en amassant des réserves de devises.

Comment?

Par une politique commerciale prédatrice. On comprime la demande intérieure, tout basculant vers les exportations. En Chine, entre 1998 et 2003, les autorités ont mené une baisse des prix assez forte, ce qui revient à dévaluer le yuan, donc à encourager l’exportation. Résultat, leur excédent commercial a explosé. Sous une forme différente, les Indiens ont fait pareil. Les Coréens aussi, même chose à Taiwan, tout le monde s’est trouvé en prédation.

Sauf les Etats-Unis…

D’où l’accroissement fantastique de leur dette. Et celle-ci a été achetée par ceux qui avaient des excédents massifs de balance commerciale, soit les pays émergents. Jusqu’à quand le feront-ils? C’est un vrai problème. Mais cette pression des importations asiatiques a aussi provoqué le licenciement des gens qui gagnaient des salaires élevés aux Etats-Unis. Parfois, il y a eu réembauche à des salaires inférieurs. Tout cela a accéléré l’endettement des ménages et leur insolvabilité. Les ajustements de la crise de 1997-1998 contenaient les germes de la crise actuelle.

Vous allez un peu vite: l’hégémonie américaine s’appuie encore sur le dollar, monnaie première du système financier international…

Actuellement, dans la phase aiguë de la crise, l’attention reste focalisée sur le prix des valeurs mobilières. Mais d’ici à quelques semaines, bien que nous le sachions déjà, on s’étonnera de l’ampleur du déficit américain pour l’année fiscale en cours et qui s’achève en août 2009: plus de 10% du PIB. Les gens se méfieront alors de la dette américaine et la valeur du dollar chutera très brutalement.

L’économique n’explique pas tout. La puissance militaire américaine, elle, se maintient…

… et elle est en crise! Prenez sa doctrine opérationnelle. Elle s’est révélée inadaptée aux changements survenus dans l’art de la guerre. Les hauts gradés du Pentagone, ils le reconnaissent, ont négligé le fait que bien des techniques autrefois réservées aux militaires sont à disposition de qui sait se servir d’un ordinateur ou de l’internet. De plus, leur stratégie est coincée dans le militarisme. Croire en la seule réponse militaire est une catastrophe. En Afghanistan, la question aurait dû être de savoir comment reconstruire l’économie, comment offrir à la population d’autres industries que celle de la drogue et, ensuite, déployer des troupes pour sécuriser des politiques économiques et sociales. Bref, avec une doctrine opérationnelle désuète et une stratégie fausse, les coûts de l’intervention militaire sont devenus exponentiels!

Ce qui implique un retrait d’Irak?

Sous une forme ou une autre, je pense que les Etats-Unis se retireront d’Irak, et d’Afghanistan, ce qui engendrera sur place une situation dramatique. Economiquement encore, ces opérations militaires, la dette publique et celle des entreprises, tout cela fait que le besoin d’endettement des Etats-Unis pour les trois années à venir est colossal! Sans doute 30% du PIB de 2008, soit plus de 4000 milliards de dollars.

Et comment financer cela?

Très simple, nous allons revenir à l’inflation pour financer la dette. Je m’explique. Au 1er janvier 2008, 95% des actifs de la Fed, la Réserve fédérale, était des bons du Trésor. Dix mois plus tard, ce n’était plus que 50%. Le reste, ce sont ces titres toxiques rachetés aux banques pour éviter la chute du système financier. Pour la Fed, un problème de bilan va surgir, et l’Etat américain devra la recapitaliser en émettant de la dette. Or, dans une situation où personne ne va acheter cette dette-là, la Fed devra acheter elle-même ces bons du Trésor en créant de la monnaie, ce qui relancera l’inflation. Ce qui est vrai pour la Fed l’est aussi pour la Banque centrale européenne. Pour cette dernière, il faudra un accord entre les Etats membres au prorata de leur poids économique dans la zone euro pour recapitaliser l’institution monétaire. Ou alors, adieu la zone euro!

En forçant la Fed à acheter ses dettes, Washington ne brisera-t-il pas un dogme de trente ans, l’indépendance de la banque centrale?

Aux Etats-Unis ou ailleurs, cette indépendance est désormais morte dans les faits. Certes, les banques centrales ne deviendront pas un département du Ministère des finances. Elles garderont de l’autonomie, car leur travail requiert des compétences spécialisées. Mais je reste persuadé que nous allons vivre une reprise en main des banques centrales et, avec elle, le retour de la souveraineté nationale monétaire.

3.- La science économique en question

Fin de l’indépendance des banques centrales, nationalisation de pans entiers de l’industrie bancaire, tout cela contredit ce que la science économique avait enseigné. Comme vous, de rares économistes avaient écrit que cette science se marchait dessus. Pourquoi n’ont-ils pas été entendus?

Si le système tourne, personne ne le critique parce qu’on en profite. Les banquiers qui critiquent la finance folle le font désormais, car ils se sont brûlé les doigts…

Mais cela ne dit pas pourquoi les critiques émanant d’économistes, et non des moindres – Joseph Stiglitz, Dani Rodrik… -, sont passées inaperçues.

Il y a eu une machine à crétiniser. Dans les médias, des gens vous affirment que le libre-échange profite à tous. En fait, des éléments de théorie parlent pour ou contre le libre-échange. Or, sur le sujet, toute discussion raisonnée a disparu depuis quinze ans. J’entends, par discussion raisonnée, le fait qu’un argumentaire cherche à obtenir des éléments de vérification dans le réel. Sans cela, le raisonnement est circulaire. Quand une personne construit un raisonnement logique mais déconnecté du réel, cela porte un nom: la paranoïa.

Les économistes, des paranos?

En réalité, il y a un degré de spécialisation très élevé chez les économistes. Il y a d’abord les data crunchers, des mangeurs de données, qui produisent du savoir factuel et se fichent d’avoir accès aux médias. Une deuxième espèce travaille avec les premiers, ce sont les gens qui interprètent ces données, qui font de la théorie économique. Enfin, il y a l’économiste médiatique qui, pour dire vrai, travaille peu, sauf à sa propre gloire dans les médias.

Et où est le problème?

Il est que l’information ne passe plus entre les deux dernières catégories. Ainsi s’est créée une machine à décerveler avec des gens qui parlent économie mais sans travaux scientifiques depuis longtemps ou alors, pour certains, des écrits débranchés du réel. Par exemple, le dernier récipiendaire du prix du Meilleur jeune économiste français, David Thesmar, professeur à HEC Paris, a écrit un bel article dans Le Figaro pour dire que le mégakrach n’aurait pas lieu. Après coup, c’est amusant. Mais, cela témoigne surtout d’un problème massif de la communauté des économistes…

Assez pour remettre cette «machine à décerveler» en cause?

Je n’en sais rien. Ce qui est inquiétant, c’est que, après quinze mois de crise, hormis les économistes médiatiques, le silence règne chez les professionnels. Aux Etats-Unis, seuls quatre économistes ont parlé sérieusement de cette crise: outre Stiglitz et Krugman, on trouve Nouriel Roubini et James K. Galbraith, le conseiller économique de Barack Obama durant la campagne. Les autres, tel l’ancien chef économiste du FMI, Kenneth Rogoff, n’ont parlé que depuis septembre. C’est tard.

Que lisez-vous derrière ces silences?

On assiste à un effondrement du cadre des représentations: les économistes n’ont plus rien à dire, ne savent plus quoi dire. D’où des basculements étonnants. Elie Cohen, parangon français de l’économiste médiatique et chantre des privatisations, veut désormais nationaliser la totalité du système bancaire ! Il eût pu y penser plus tôt. Amusant mais triste, car cela dit autre chose. En fait, les économistes ne fonctionnaient plus comme une communauté scientifique, c’est-à-dire avec un débat en son sein qui aurait permis une critique des représentations dominantes, foncièrement néolibérales, et le maintien de points de vue pluralistes. Incapable d’alimenter ce débat, les économistes sont devenus, à leur insu ou non, des producteurs de représentations religieuses.

À LIRE

Les trous noirs de la science économique, Albin Michel, 2000.

Les économistes contre la démocratie, Albin Michel, 2002.

Le nouveau XXIe siècle, du siècle américain au retour des nations, Seuil, 2008.

© L’Hebdo; 13.11.2008

Actifs pourris au scanner

Petit inventaire des positions à risque avec leur valeur estimée par l’UBS au 30 septembre 2008.

AU TOTAL: 58,4 MILLIARDS DE DOLLARS.

US SUBPRIME, US ALT-A, US PRIME (9,8 MILLIARDS)

Ces termes permettent de cerner la qualité de l’emprunteur dans le marché immobilier américain: du moins fiable, qui représente le risque de défaut de paiement le plus élevé (US Subprime), au plus fiable, qui a le plus de chance de rembourser son emprunt (US Prime). Entre ces deux catégories figure l’emprunteur qui représente un risque moyen pour la banque (US Alt-A).

US REFERENCE-LINKED PROGRAM NOTES – RLN – (7,2 MILLIARDS)

Produits financiers très sophistiqués, les RLN sont des titres émis par une banque auprès d’investisseurs et adossés à des crédits qui sont accordés à des ménages ou à des entreprises. Il s’agit d’une espèce bien étrange, propre à l’UBS et dont quasi personne n’a entendu parler.

TITRES ADOSSÉS À L’IMMOBILIER COMMERCIAL AUX ÉTATS-UNIS (6,4 MILLIARDS)

A l’instar des logements résidentiels, l’immobilier commercial américain a pris le bouillon. La chute des prix a provoqué la déroute financière des établissements exposés aux crédits pour l’achat de locaux commerciaux ou de bureaux ainsi qu’aux titres adossés à ce type de crédit.

PRÊTS AUX ÉTUDIANTS (8,4 MILLIARDS)

Quelque 80% des prêts fédéraux accordés aux étudiants américains le sont par des institutions privées, contre 20% par le Trésor luimême. Vendus à des investisseurs sur le marché secondaire, ces prêts privés «titrisés» ont eux aussi été entraînés dans la tourmente financière. Les étudiants ne pouvant plus rembourser leurs prêts, les banques (dont l’UBS) ne peuvent saisir aucun actif en contrepartie. Contrairement à l’immobilier commercial.

AUTRES TITRES DE DETTE NON AMÉRICAINE (17,6 MILLIARDS)

Ces titres dont l’UBS cherche à se débarrasser représenteraient des emprunts européens et asiatiques. Quelle est leur nature exacte? Mystère. L’UBS cherche visiblement à bénéficier de cette opération de défaussement pour alléger son exposition au risque de crédit, partout où elle le peut.

REHAUSSEURS DE CRÉDIT (4,3 MILLIARDS)

Les rehausseurs de crédit américains (monolines) devaient apporter leur garantie de paiement à plus de 2000 milliards de dollars de titres. Ils sont eux aussi tombés comme des châteaux de cartes. L’UBS devra liquider les titres qu’elle leur a achetés. Et dont le montant pourrait bien encore gonfler. Ces actifs ne sont pas, dans l’immédiat, virés dans le fonds.

FINANCEMENT PAR EFFET DE LEVIER (4,7 MILLIARDS)

Ces prêts octroyés dans les années 2006-2007 à des entreprises dans des opérations de capital-investissement (Private Equity) pourraient aussi figurer dans la poubelle de la BNS.

© L’Hebdo; 13.11.2008

Sauvetage d’UBS: mystère aux îles caimans

La nature et le montant des actifs que l’UBS déverse dans un «fonds poubelle» contrôlé par la BNS restent très mystérieux. La grande banque profite de la situation de crise pour en tirer un maximum d’avantages.

C’est, hélas, systématique. Dès qu’une marée noire devient une catastrophe écologique, quelques pétroliers en profitent pour nettoyer leurs cuves à l’eau de mer. Ni vu ni connu. Il suffit aussi d’un fort séisme financier et d’un plan de sauvetage de la première banque du pays pour que celle-ci en profite pour faire le grand ménage de ses créances pourries sur le dos de la Confédération et de la Banque nationale suisse (BNS). En toute discrétion. L’UBS transparente? Pas tant que cela, à lire l’analyse des actifs qu’elle entend larguer dans un fonds bricolé par les autorités fédérales et installé, aux dernières nouvelles, dans ce havre fiscal que sont les îles Caïmans (lire l’inventaire). Mais alors, de quoi sera donc faite cette «poubelle» à 60 milliards de dollars?

Que sont, par exemple, ces 17,6 milliards qualifiés laconiquement par l’UBS de «titres de dette non américaine», et sans lien avec le marché subprime? La BNS, qui va racheter ces titres, n’en sait guère plus et parle d’«emprunts européens et asiatiques». Or, selon Eric Jondeau, professeur et directeur de l’Institut de banque et finance à l’Université de Lausanne (UNIL), aucune faillite bancaire en Asie ou en Europe ne peut justifier un tel montant. «L’UBS, dit-il, pourrait ainsi camoufler une ou deux opérations calamiteuses.»

Bilan au Kärcher. A cet égard, le rapport du conseil d’administration de l’UBS, envoyé il y a une semaine aux actionnaires de la banque, interpelle: «Le fait d’inclure ces positions s’explique par la décision de l’UBS de réduire ses activités de titrisation (technique qui consiste à transférer à des investisseurs des actifs comme des créances hypothécaires, ndlr) et permet de mieux diversifier le portefeuille de fonds.» Une certitude donc, Peter Kurer et les siens écartent 17,6 milliards d’actifs issus d’opérations à risque sur d’autres marchés que les Etats-Unis. La crise des subprimes a bon dos. Selon nos sources, nombre de ces titres seraient des «Asset-Backed Securities» (ou ABS), des pochettes-surprise financières faites d’hypothèques, de crédits à la consommation et autres emprunts d’entreprises en Europe. Or, ces ABS européennes sont au plus mal, la déprime s’installant sur l’immobilier irlandais, espagnol ou, à l’Est, en Hongrie et en Pologne. Dans ces deux derniers pays, particuliers et sociétés ont de la peine à rembourser leurs crédits. Ironie, une grande partie de ces crédits ont été, depuis 2006, libellés en francs suisses. A lui seul, le marché hongrois en détiendrait jusqu’à 50 milliards. Or, avec la baisse des monnaies polonaise et hongroise, par rapport à la devise helvétique, le coût des remboursements a bondi.

Qu’en dit l’UBS? «La Hongrie ne joue pas de rôle dans cette tranche», assure son porte-parole Christoph G. Meier. Et d’ajouter que ces 17,6 milliards sont notamment en lien avec «plusieurs pays d’Europe occidentale et d’Asie». On a beau insister, nous n’en saurons pas plus.

Autre énigme à relever parmi les positions à risque de l’UBS: les «US Reference Linked Program Notes». Il s’agit d’une pure création maison dont même les initiés n’ont jamais vu la couleur… Enfin, pour fermer ce chapitre d’une boîte de Pandore dont on n’a pas fini d’explorer les joyaux, la banque reconnaît, dans son rapport aux actionnaires cité plus haut, que, malgré leur transfert dans la société de portage, les actifs liés à l’immobilier commercial seront encore un risque. Sur ceux-ci, «l’UBS détiendra encore une exposition importante (…) et sera par conséquent exposée à un risque de base». De quel montant? Mystère.

Pyromanes, puis pompiers. Autre énigme, le nom des personnes qui diront si la BNS rachète les actifs de l’UBS au juste prix. Jusqu’ici, en effet, la valeur de ces titres provient du bilan de la banque fin septembre, soit avant la dégringolade des marchés en octobre. Les autorités fédérales jurent qu’une «expertise indépendante» aura lieu avec l’UBS. Quand, par qui? Par un réviseur ou une autre banque? Mystère encore.

D’ailleurs, qui sont aussi ceux qui vont gérer et surveiller au quotidien le travail du fonds? Daté du 21 octobre, un document interne précise: «Bien que l’UBS devienne le gérant des actifs du fonds, le gérant sera placé sous la direction d’une commission contrôlée par la BNS habilitée à remplacer l’UBS le cas échéant.» Difficile d’en savoir plus, sauf que ce sont bien des hommes de l’UBS qui sont aux commandes opérationnelles du fonds et qui placent les appâts destinés aux futurs acheteurs des actifs en voie de «dépourrissement». Et ces spécialistes-
là, autrefois perles rares de la haute finance, seraitce les mêmes qui ont contribué à la débâcle? Un homme proche de l’UBS nuance: «Oui, la gestion du fonds sera effectuée par des asset managers de l’UBS. Mais ces derniers ne sont pas forcément ceux qui étaient en place il y a un an.» Ouf! Tout espoir n’est donc pas perdu. Pourquoi la BNS ne délégueraitelle pas des gestionnaires au front? Encore faudrait-il qu’elle en disposât. «Vu les montants en jeu et la complexité des produits concernés, si les gens de la BNS avaient les compétences requises, en analysant les bilans de l’UBS, ils auraient dû se rendre compte qu’il y avait un problème», commente le professeur Eric Jondeau un brin narquois. Face au géant UBS, la petite BNS ne fait pas le poids, malgré sa bonne volonté. D’ailleurs, ce rôle de surveillance devrait d’abord incomber à la Commission fédérale des banques.

Certes, la BNS préside la commission de contrôle de la société de portage en la personne de Thomas Jordan, membre de sa direction générale. Une commission faite de trois représentants de la BNS et de deux de l’UBS. Sera-t-elle se rendre efficace, être à la hauteur de sa mission? Difficile à dire, car rien ne filtre sur son fonctionnement… Comme le souligne Philippe Bacchetta, professeur d’économie à l’UNIL: «Un contrôle politique et non seulement de nature purement financière s’impose, eu égard à l’implication de la Confédération», donc in fine des contribuables et électeurs. Par ailleurs, le prêt octroyé au fonds par la BNS est remboursable dans un intervalle de huit à douze ans. Et il serait étonnant que les experts nommés aujourd’hui soient toujours en poste en 2010, voire en 2020. Qu’est ce qui a été prévu à cet effet? Le flou demeure.

L’intérêt du pays. Pourquoi tant de zones d’ombre? «Nous n’avons pas intérêt à donner trop de précisions si nous voulons vendre les positions du fonds dans les meilleures conditions. Il en va de l’intérêt du pays», lâche Werner Abegg, porte-parole de la BNS. Ah, que ne ferait-on pas pour l’intérêt du pays! Et le Conseil fédéral de rappeler dans son message au Parlement du 5 novembre 2008 que, si l’UBS s’effondrait, quelque 128 000 relations bancaires avec les PME et bien plus de 3 millions de comptes seraient touchés, le salaire du quart des employés serait bloqué, etc. Tout cela est vrai, bien sûr. Et c’est aussi fort révélateur d’une Suisse politique qui, au fil des ans, s’est laissé manipuler et prendre en otage par des financiers qui donnaient l’illusion d’un enrichissement collectif à moindres frais.

Pour calmer les esprits, les auteurs du montage financier de sauvetage se plaisent à souligner que le fonds verse des intérêts sur la ligne de crédit de 54 milliards de dollars qu’il reçoit de la BNS. Aux yeux d’un collaborateur d’une grande banque travaillant dans l’asset management, «ce taux d’intérêt à hauteur du Libor majoré de 2,5% n’a rien de punitif. C’est même ridicule au regard du niveau relativement bas du Libor et, surtout, des risques encourus par la BNS. Pour l’UBS, c’est un deal fantastique avec risque zéro.» Opinion partagée par d’autres financiers.

Socialisation des pertes. Au bout du compte, dans son triple habit de victime-bourreau-sauveur, l’UBS s’en sort plutôt bien. Si la grande banque devait à nouveau dégager des profits, une part importante de ces derniers devraient servir à financer cette poubelle de luxe, en plus de la restitution des bonus récompensant l’incompétence de ses dirigeants et traders illusionnistes. Le renoncement de Peter Wuffli, ex-CEO de l’UBS à son bonus de 12 millions de francs est un premier pas timide. Encaisser quand tout va bien et se dédouaner quand tout va mal, la manœuvre a des limites. Le moment ne serait-il pas venu de tordre le cou à cette tare du capitalisme qui encourage à la fois la privatisation des bénéfices et la socialisation des pertes? Lundi 10 novembre, le soutien massif de la Commission des finances du Conseil des Etats au plan de sauvetage montre clairement que les pompiers de la politique sont si accaparés par l’extinction du feu que la poursuite des pyromanes et la reconstruction de la maison incendiée ne sont pas leur priorité.

© L’Hebdo; 13.11.2008