La Suisse reste solidement en tête de la gestion d’avoirs offshore

Bosto_GWDepuis bientôt une dizaine d’années, le Boston Consulting Group publie un rapport sur la gestion d’avoirs offshore (Global Wealth Report). Même si une partie des indications statistiques fournies relèvent d’estimations et de pointages réalisés par le consultant, les tendances que le rapport dégage restent néanmoins intéressantes.

Dans sa dernière édition, la place financière suisse et ses institutions bancaires pointent à nouveau en tête. Vieille tradition. Mieux, par rapport aux chiffres de l’an passé, sa part au niveau mondial s’est légèrement accrue, passant de 27 à 28%. Ainsi, 1’876 milliards de dollars en comptes offshore dormaient dans les coffres suisses (sur un total mondial de 6’700 milliards de dollars).

L’ensemble des centres offshores anglais – la City, les îles Anglo-normandes, l’ìle de Man et Dublin – arrive en deuxième position, en légère baisse (23%, contre 24% en 2007). Suivent le Luxembourg, les Caraïbes, Panama, New-York, Miami, Singapour (si souvent présenté comme le pire adversaire de la place financière helvétique dans les médias du pays) et Hong Kong.

De mauvais esprits – dont le rédacteur de ces lignes (déjà ici) – pourraient ainsi songer que la place financière suisse a bien résisté aux chocs multiples qu’elle a subie depuis 2007… Et ce, n’en déplaisent aux voix autorisées du monde bancaire helvétique et de leurs relais médiatiques.

Samuel Corto: Cruelle noblesse de robe

Dans «Parquet flottant», l’ancien magistrat Samuel Corto livre une critique mordante de la justice française. Un régal.

Samuel Corto

La justice de France comme biotope. Là où réside une faune vêtue de robes, celles des juges, des procureurs et des avocats. Là aussi où s’aventure la clientèle de la noblesse de robe, qu’elle soit victime ou inculpée. Voilà l’écosystème que Samuel Corto visite, dans Parquet flottant, avec la clairvoyance d’un homme du sérail, d’un magistrat désormais retiré des affaires. Ironique, le propos faussement désabusé laisse peu à peu la place au questionnement sur la machinerie juridique française et ses dérives. De sorte que le rire devient vite jaune, une fois rappelée, pour l’exemple, la débâcle du procès d’Outreau. Fichtrement efficace.

Ah la province! Etienne Lanos, avocat de formation passé dans la magistrature, débarque dans les coulisses d’un tribunal de seconde zone comme substitut du procureur. Il y a les collègues (des gens gris), les séances (si rasantes), les pots de départ et d’arrivée (des parties de lèchebottes), et des audiences (jouées d’avance). Un univers pas très rigolard où la lutte contre le navrant conditionne la survie. Comment? En jouant, tel l’accusateur Lanos, du SMS en plein procès pour frayer avec l’avocate de la partie adverse autrement qu’à coups d’arguties juridiques. Ou en testant avec la rigueur d’un homme de loi les substances les plus fumeuses confisquées par la maréchaussée et entreposées dans les caves du Palais de Justice. Babylone, en somme.

Ces tranches de vie – écrites parfois au seul plaisir de l’auteur – procurent autant de moments à Etienne Lanos pour forger un réquisitoire contre l’institution judiciaire. Elle ne jugerait plus et préférerait jouer de la condamnation. Car seules les victimes comptent.

Relations incestueuses. En cause, la nécessité de «faire du chiffre» comme on dit côté politique. Mais pire, il y a ces relations incestueuses qui lient le siège – les juges – à ces autres hommes de robe, eux debout, que sont les procureurs et leurs substituts. Mêmes écoles, mêmes lieux de recrutement, même envie de grimper. «En collaborant ainsi activement à la politique pénale des parquets dont l’esprit répressif a enflé à mesure que des campagnes électorales sur le sentiment public d’insécurité, [le siège] a cessé d’être le lieu souverain d’appréciation des choix du ministère public et est devenu le facilitateur des poursuites, alors même que la logique d’Etat de celles-ci continue de lui échapper», disserte notre Lanos.

Retenu pour le prix de Flore (décerné le 5 novembre), ce premier roman de Samuel Corto dérange. Car au final, la justice qu’il décrit par son récit incisif ne cherche plus à saisir les raisons sociales, économiques, psychologiques, culturelles ou autres du passage à l’acte. De quoi concourir à un désastre judiciaire: «Une triste convention, nourrie de compromis empiriques, d’indifférence arbitraire et d’outils légaux inadaptés; le noyau organique de la justice ordinaire». Décomposé, le biotope ne sent plus vraiment bon.

A lire: Parquet flottant, de Samuel Corto (Denoël, 2009).

© L’Hebdo, 29.10.2009

La FINMA s’implantera à Zurich, puis à Genève

La FINMA envisage d’ouvrir des bureaux à Zurich et à Genève. D’ici deux à trois ans.

Dans son récent rapport sur la crise, l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers, la FINMA – dont le siège est Berne, rappelle que le tiers de son personnel réside à Bâle, Genève ou Zurich. Ce que l’Autorité présente comme désavantage, sans parler des salaires qu’elle offre à ses collaborateurs, bien en dessous de ce que touchent les employés des banques et des assurances que la FINMA surveille. Conclusion, en page 55 dudit rapport: «pour y remédier, l’implantation de succursales dans les centres financiers de Zurich et Genève sont actuellement à l’étude».

Alain Bichsel, porte-parole de la FINMA, reconnaît qu’il «n’y a rien encore de concret, mais nous en discutons à moyen terme». Deux à trois ans, avance-t-il. Le conseil d’administration de la FINMA, présidé par Eugen Haltiner, devrait en parler d’ici à la fin de cette année. «Nous pourrions ainsi établir certaines équipes, d’abord à Zurich. Ensuite à Genève», complète Alain Bichsel qui assure qu’ainsi le travail d’encadrement des acteurs de marchés sera renforcé.

Pratiques et propos de banquiers suisses

Selon Sonntag du 25 octobre, Crédit Suisse aura une facture fiscale nulle en 2009 alors que la banque prévoit un confortable bénéfice sur l’exercice en cours. C’est légal, parfaitement légal. Au troisième trimestre, les bénéfices cumulés de la grande banque avoisinent 5,9 milliards de francs, contre une perte de 8,2 milliards en 2008. En Suisse comme à l’étranger, la loi autorise de déduire les pertes antérieures sur les exercices à venir. En 2009 donc, voire en 2010. UBS – avec une perte cumulée de plus de 23 milliards sur 2007-2008, sans parler de 2009 – fera de même. Au point où l’autre grande banque reste incapable de dire quand elle sera à même de payer à nouveau des impôts.

En lisant Sonntag, le discours de Pierre Mirabaud, ancien président de l’Association suisse des banquiers, lors de la Journée des Banquiers du 17 septembre passé à Genève, m’est revenu en tête. Ce passage en particulier: «En tant que professionnels, nous avons le devoir de jeter un regard critique sur nos actes et d’admettre que légalité ne rime pas toujours avec légitimité. Notre responsabilité ne se limite pas à la prochaine bonne affaire, mais englobe également notre bonne réputation auprès de la population». Des mots bien audacieux.

Toujours plus d’avoirs étrangers dans les banques suisses

Le 21 octobre passé, la Banque nationale suisse (BNS) publiait son Bulletin mensuel de statistiques économiques. Une publication qui a le mérite de fournir un des rares indicateurs sur l’état de la gestion de fortune en Suisse, qui plus est s’agissant des dépositaires domiciliés à l’étranger (ici). Et la tendance – déjà décrite ici – semble se prolonger: les fonds étrangers augmentent en Suisse.

En effet, à fin août 2009, 2’373 milliards de francs suisses appartenant à des titulaires étrangers étaient déposés dans les banques de la place financière helvétique, soit le niveau de septembre 2005. Il s’agit là du septième mois de hausse consécutive. Depuis fin février, les banques suisses ont vu une augmentation des avoirs étrangers de près de 290 millions de francs suisses (+ 13.8%, voir le graphique ici). A lire toujours les chiffres de la BNS, la hausse provient essentiellement des titres en actions déposés dans les coffres des banques suisses. Enfin, si l’on ajoute aux fonds étrangers les avoirs des titulaires installés en Suisse, le montant total des dépôts sous gestion se monte à 4’208 milliards de francs suisses.

A ce rythme-là, le montant des avoirs déposés dans les banques suisses frôlera donc, à la fin de l’année, le niveau d’avant l’effondrement de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008.

Un client d’UBS parle à la justice américaine

Mercredi 28 octobre, Steve Rubinstein devrait le premier client d’UBS a être condamné pour avoir omis de déclarer au fisc américain une grosse partie de sa fortune cachée dans la grande banque suisse. Selon Reuters, celui-ci cherche à obtenir une réduction de sa peine. Comment? Grâce à «l’assistance substantielle» qu’il a fournit à la justice américaine. Une assistance qualifiée de : «opportune, significative, utile, véridique, complète et fiable».

Pour mémoire, Steve Rubinstein, comptable de métier, avait été arrêté en avril 2009 avant d’être relâché sous caution. Il est accusé d’avoir caché 6 millions de dollars au fisc de l’Oncle Sam. C’est notamment au travers de la foire Art Basel, financée par UBS à Miami, que cet Américain, aussi porteur d’un passeport sud-africain, gardait contact avec les conseillers de la grande banque et ce, jusqu’en 2008. Celui-ci pourrait écoper de deux ans de prison. Réponse mercredi.

Vaud: Marchés publics sous surveillance syndicale

L’Etat de Vaud, avec l’aide du syndicat Unia, scrute les sous-traitants présentés par des sociétés générales pour les futurs chantiers de la Transchablaisienne. Résultat: des indélicats ont été écartés. Une première.

Un service de l’Etat chargé d’adjuger des travaux pour des millions de francs qui, avant décision, fait vérifier par les syndicats si les sociétés candidates et leurs sous-traitants sont réglo. Inimaginable? Pas en terres vaudoises. Qui plus est s’agissant de l’attribution de gros marchés publics pour lesquels les décisions tomberont d’ici à un mois: ceux de la Transchablaisienne (H144) un projet routier valdovalaisan, devisé à 98 millions et financé à 62% par la Confédération.

«Le canton nous a demandé de conforter nos choix de soustraitance. C’est nouveau. Tout est en ordre», jure Cédric Frossard, directeur chez Cunéod & Payot. Avec Marti Travaux Spéciaux, son entreprise espère décrocher 21 millions pour le tracé H144, hors ouvrages d’art. Autre prétendant, Florian Kossmann, responsable génie civil chez Frutiger, voudrait obtenir les contrats – près de 30 millions –, pour réaliser un viaduc sur le Rhône et un pont sur le Grand Canal. Son groupe, composé d’Atra, Prader Losinger et Walo, a aussi subi ce contrôle des sous-traitants avant adjudication. Et sa firme a rayé le sous-traitant prévu pour poser l’armature d’un des ouvrages: «Sur avis du canton, nous avons changé le ferrailleur Otto Vogel par GIA Sàrl», assure le cadre.

Pratiques nouvelles. Le Service vaudois des routes, chargé d’attribuer les contrats, a en effet suggéré de changer de sous-traitant. Paul Graber, chef de la division infrastructure au Service des routes, admet qu’il s’agit d’une «pratique nouvelle qui s’applique à toutes les sociétés et à leurs sous-traitants susceptibles d’obtenir un contrat sur la H144». Et d’autres chantiers suivront à l’avenir.

Comme les procédures d’attribution sont en cours, les consortiums modifient leurs offres sans trop rechigner. «Les autorités veillent ainsi au respect des normes et des conventions collectives », explique Paul Graber. Ces contrôles, promet-il, continueront durant les travaux, à mesure que de nouveaux sous-traitants seront déclarés à son service.

Pourquoi changer la pratique? A l’origine, seul le nom des sociétés générales était fourni aux partenaires sociaux. «Si nous donnons la liste des sous-traitants aux syndicats, c’est que, parfois, nous avons constaté des prix un peu trop plancher. Surtout dans le coffrage et le ferraillage», raconte Paul Graber. Un euphémisme pour parler de travail au noir.

Audit. Dans les faits, l’examen de la sous-traitance de l’offre Frutiger a été faite par Unia. «Après réception des listes, nous avons signalé qu’Otto Vogel ne comptait que deux travailleurs inscrits sur Vaud, raconte Pietro Carrobio, chef du secteur construction à Unia. Je les vois mal aller poser à deux de la ferraille.» Contacté par L’Hebdo, Albert Carron, directeur du ferrailleur Otto Vogel, avoue sa «surprise» et explique que «les ouvriers sont rattachés à d’autres sociétés, basées en Valais et à Genève».

Avec son équipe, Pietro Carrobio a examiné d’autres listes de sous-traitance. Une deuxième entreprise générale a été épinglée. Confidentialité oblige, le syndicaliste refuse de la nommer, mais précise qu’«un des sous-traitants était un multirécidiviste de la faillite». Résultat? «L’entreprise a proposé deux remplaçants. Nous avons donné notre feu vert», conclut-il.

Satisfecit. Mais que pensent les patrons de cet activisme syndical? Chez Frutiger, Florian Kossmann apprécie. A l’instar de l’entrepreneur Cédric Frossard: «D’habitude répressive, l’attitude des syndicats est ici constructive.» A la Fédération vaudoise des entrepreneurs, Alix Briod se félicite aussi de l’action des syndicats et de leur collaboration avec le canton. Raison? «Il est impossible de contester le problème que pose désormais la sous-traitance dans des secteurs comme le ferraillage ou le coffrage », analyse le secrétaire patronal.

Ce problème, Unia l’a détaillé dans une enquête présentée en juin dernier. Le syndicat a estimé que, sur les 400 ferrailleurs et couvreurs – soit le dixième de la main-d’œuvre des chantiers vaudois –, plus des deux tiers sont concernés par le non-respect des conventions collectives en matière salariale et le nonpaiement des assurances sociales. Sans parler du recours à des travailleurs clandestins. Au fait de la situation, le fonctionnaire Paul Graber jure que, sur ces aspects, «les chantiers de la H144 seront exemplaires». Dont acte.

© L’Hebdo, 22.10.2009

Radhia Nasraoui: «Le pouvoir nous fait payer les mots que nous prononçons à l’étranger»

Le 25 octobre prochain, les Tunisiens rééliront Zine el-Abidine Ben Ali pour un cinquième mandat à la tête du pays. Une triste farce, dénonce l’avocat et militante des droits humains Radhia Nasraoui.

Fin septembre, l’avocate tunisienne et militante des droits humains Radhia Nasraoui était de passage à Genève. Le temps d’évoquer avec elle la situation politique de son pays, à la veille des présidentielles qui se dérouleront le dimanche 25 octobre. Agé de 73 ans, le président sortant, Zine el-Abidine Ben Ali se présente pour un cinquième mandat à la tête de l’Etat tunisien. Sans opposition véritable, le successeur de Habib Bourguiba sera reconduit dans ses fonctions qu’il occupe depuis 22 ans et ce, malgré les critiques régulières des organisations de défense des droits humains. Avant de partir de Tunis, Radhia Nasraoui avait été maltraitée par la police de l’aéroport. Ce qui n’a rien d’une première pour la présidente de l’Association de Lutte contre la Torture en Tunisie (ALTT). Mardi 20 octobre, alors qu’elle devrait se rendre au Parlement européen, les autorités tunisiennes interdisaient à Radhia Nasraoui de sortir du territoire national.

Quelle est la teneur de la campagne?

C’est la terreur! Le pouvoir veut faire taire toute voix discordante. Au titre d’une Constitution rédigée sur mesure, la présidence a fait écarter, fin septembre, des personnalités respectées comme le docteur Mustapha Ben Jaafar, fondateur du Forum démocratique pour le travail et les libertés. L’opposition légale, tolérée par le régime, est encadrée par la police. Les candidats qui ont obtenu la permission de se présenter font de la figuration. On ne leur laisse aucun espace. Dans les rues, les affiches avec le visage de Ben Ali sont partout. C’est surréaliste.

Qu’en est-il des organisations de la société civile?

Ces rares organisations sont aussi très contrôlées. Quand le pouvoir ne prend pas la décision de les déclarer illégales… La Ligue tunisienne des droits de l’homme reste, par exemple, entravée dans ses réunions par des policiers qui surveillent son local à Tunis. Jour et nuit. Nous ne pouvons donc pas nous exprimer, ni nous réunir. Pire, ces jours-ci, à mesure que les élections approchent, le pouvoir nous fait payer les mots que nous prononçons à l’étranger. Je suis sûr que, en rentrant à Tunis, je me ferai agresser par la police comme lors de mon départ.

Quelle est le message de cette société civile?

Beaucoup, dont mon organisation, appellent au boycott des élections. Pourquoi participer à une telle farce?

Mais, la société civile n’est pas si soudée…

Une partie de celle-ci est directement dans les mains du régime. Chaque jour, une des ces organisations déclare publiquement son soutien à Ben Ali. Dans les secteurs qui ne sont pas alimentés par le pouvoir, certains – dont des islamistes – se rapprochent peut-être de Carthage [là où se situe le Palais présidentiel, ndlr]. C’est que, dans l’entourage du président, comme son gendre Sakhr el-Materi, on veut récupérer l’Islam. Au travers du groupe d’affaire de son gendre qui possède des journaux, une radio et bientôt une chaîne de télivision, le pouvoir tunisien cherche tactiquement à se rapprocher des islamistes les plus durs. Il y a des signes qui ne trompent pas. Aujourd’hui, de plus en plus de femmes portent le voile. Et de plus en plus de gens se réunissent désormais dans les mosquées. C’est le dernier endroit où le pouvoir tolère des rassemblements…

© L’Hebdo, 22.10.2009

[Mise à jour du 23 octobre 2009: A écouter le témoignage de Florence Beaugé, journaliste au Monde, sur son refoulement à l'aéroport de Tunis-Carthage. Selon elle, le pouvoir tunisien n'a pas apprécié un article écrit il y a peu sur l'avocate Radhia Nasraoui et son mari, le militant communiste Hamma Hammami.]

Le futur patron de la Banque nationale suisse s’expose beaucoup

Dès janvier, Philipp Hildebrand prendra la direction de la BNS. Désormais à l’avant-scène des réformes financières, n’en fait-il pas trop?

Comme des mouches sur un pot de miel. La scène se passe à Bâle, jeudi 8 octobre. A peine sorti d’une salle de conférences de l’Organisation internationales des commissions de valeur (OICV) où il vient d’intervenir, Philipp Hildebrand affronte un essaim de journalistes. Poli, le vice-président de la Banque nationale suisse (BNS) refuse toute interview. «Je laisse la priorité à notre président, Jean-Pierre Roth, durant ses derniers mois», s’excuse son successeur. Pourtant, le prochain maître du franc n’est pas avare de sorties en public, sans parler des conclaves d’experts. Rares ont été jusqu’ici les banquiers centraux suisses à s’exposer de la sorte.

La faute à la crise? Certes. Jadis dans l’ombre, la BNS a été mise sous la lumière des projecteurs, depuis ce 16 octobre 2008 lorsqu’elle est venue avec Berne au secours d’UBS. D’ailleurs, des voix à l’intérieur de la BNS suggèrent qu’un «retour à la discrétion ferait du bien». Ce n’est pas le chemin que semble suivre Philipp Hildebrand.

Hyperactif. Depuis un an, difficile ne pas croiser le chemin du futur chef de la BNS. Conférences et petites causeries, celui-ci n’a rien d’un ermite et fait preuve d’un activisme qui tranche avec ses prédécesseurs. «De son expérience au World Economic Forum (il y a travaillé un temps, ndlr), il apporte un goût des contacts multiples et un talent en la matière», éclaire Cédric Tille, professeur d’économie à l’Institut de Hautes Etudes internationales.

A l’étranger aussi où il trouve matière à légitimer les réformes lancées en Suisse. Membre du Conseil de stabilité financière (CSF) qui regroupe banquiers centraux et chefs du Trésor public des pays riches, il dirige un groupe de travail sur les bonus dont les solutions ont été ratifiées par le G20 de Pittsburgh. «Il est incontestable que sur la question de la régulation financière, Philipp Hildebrand montre un leadership», ajoute Cédric Tille.

Par le verbe. Un leadership qui se complète d’un service aprèsvente, où Philipp Hildebrand endosse le rôle du pédagogue. Dans la Neue Zürcher Zeitung – avec Adair Turner, le chef du régulateur de la City à Londres – ou dans des conclaves techniques, telle la Réserve fédérale de Chicago ou devant l’OICV, la semaine passée.

En quatre mois, le vice-président de la BNS a ainsi ripoliné son discours. Que ce soit sur le niveau de fonds propres et de liquidités, sur les rémunérations ou encore sur la possibilité de démembrer une banque menacée de faillite, les réformes du CSF ne sont pas là pour beurre. Oui, le lobby bancaire résiste. Normal, car ces réformes rendront le métier de banquier ennuyeux et limiteront les profits. Mais la volonté politique manque, même si le G20 a adoubé les idées du CSF. Qu’à cela ne tienne, l’optimisme est de rigueur et cela passera.

A fleurets mouchetés. Ex-collaborateur à la Réserve fédérale américaine, le professeur genevois Cédric Tille apprécie le propos. «Il est souhaitable que la BNS pousse ainsi ces points, quitte à faire grincer les dents de certains banquiers.» Car en effet, certains d’entre eux s’irritent des flèches lancées par le président désigné de la BNS.

«Monsieur Hildebrand est trop visible et parle trop en matière de régulation financière», lâche un cadre d’une grande banque suisse présent dans la cité rhénane. Et d’ajouter, sourire aux lèvres, sur les réglementations à venir: «Quand nous mangerons la soupe, Monsieur Hildebrand le sait, elle ne sera plus aussi chaude.»

A Bâle, un autre homme a aussi relevé le caractère, à son goût, «trop optimiste» des propos de Philipp Hildebrand. Un autre financier? Non. L’avertissement venait du sérail des régulateurs. Du respecté Jochen Sanio, président de la BAFIN, l’autorité allemande de surveillance des marchés financiers. Qui plus est, en public. Comme pour prévenir que les réformes de la finance marquent le pas et qu’il serait bon de ne pas susciter trop d’attente dans le public. Y compris de la part des banquiers centraux. Y compris en Suisse.

Crédit photo: © Stefan Jaeggi.

© L’Hebdo, 15.10.2009

Bassidji: A l’avant-garde d’une révolution

Bassidji

Salué au festival Visions du Réel, le film de l’Iranien Mehran Tamadon sur les miliciens bassidji sort sur les écrans romands. Saisissant.

En juin passé, après les élections présidentielles iraniennes qui ont reconduit au pouvoir l’un des leurs, Mahmoud Ahmadinejad, les bassidji, ces gardiens de la révolution, verrouillaient les rues de Téhéran et des villes du pays. Pour mater ceux qui contestaient – jusque dans le clergé – la victoire du président sortant. Le régime vacille (un peu), les bassidji montent au front.

Consacré à ces gardiens de l’islam chiite, le film de Mehran Tamadon, cinéaste et architecte iranien exilé depuis l’âge de 12 ans en France, tombe à point nommé. Un film qui se construit autour de l’expérience fondatrice des bassidji: le front de la guerre Iran-Irak. Un lieu où se cultivent la mémoire de leurs martyrs et la foi religieuse qui accompagne la peine des parents de ces hommes, morts pour la révolution.

Récits de combattants érigés en mythes, causeries propices à un prosélytisme religieux, mais dialogues aussi. Car Mehran Tamadon y met du sien. Et va au devant d’une altérité. Des hommes qui forment une «autre» partie de la société iranienne, celle que cet enfant de parents communistes n’a pas côtoyée. Symbole de ce qu’est l’Iran, un pays scindé en deux où les discussions entre bords sont rares, quand elles ne tournent pas à vide. Sur le front, les positions sont encore figées.

Parfois, le spectateur occidental a l’impression d’être mis à l’écart d’un propos d’abord dirigé vers les Iraniens eux-mêmes. Un sentiment qui ne doit pas servir d’alibi pour refuser d’entendre ces miliciens islamistes à visage découvert. Exigeant, ce film coproduit par les Suisses de Box Productions en fournit l’occasion.

En salle dès le 14 octobre. Projection en présence du réalisateur le 15 octobre à 18h, aux Galeries du Cinéma (Lausanne).

© L’Hebdo, 15.10.2009