Grèce: Régime sec pour sauver l’euro

Crise. Les Européens, le FMI et Athènes ont trouvé un accord. Ce sera l’austérité pour défendre l’euro.

Dimanche 2 mai, les 16 pays de la zone euro, le Fonds monétaire international (FMI) et le Gouvernement grec ont ficelé un plan d’aide qui doit éviter la faillite à Athènes. Au total, le plan se monte à près de 110 milliards d’euros (160 milliards de francs), dont une trentaine vient des coffres du FMI. Très sévère à l’égard des autorités grecques, Berlin contribue au plan pour 22 milliards d’euros. Lundi soir à Paris, la quasi-majorité de l’Assemblée nationale a accepté d’allonger 16,8 milliards d’euros sur trois ans.

En contrepartie, le Gouvernement grec, dirigé par le socialiste George Papandréou, s’est engagé à respecter un plan d’austérité drastique et ce, malgré l’aggravation de la récession. Hausse de la TVA de deux points, suppression des 13e et 14e mois de salaire des fonctionnaires, réduction des investissements publics figurent au menu concocté par les dirigeants grecs sous les regards du FMI et des chancelleries européennes. Alors qu’elles ont doublé depuis 2000, les dépenses de l’Etat seront ainsi amputées d’un dixième, soit de 30 milliards sur trois ans. En outre, Athènes s’est engagée à ramener son déficit public à 3% du produit intérieur brut (PIB), soit au niveau requis par le Pacte de stabilité.

Fin de l’histoire? Non, tant les incertitudes sur la dette des Etats européens perdurent. Des incertitudes qui s’illustrent sur l’orientation à la baisse de l’euro et la chute des Bourses, en début de semaine. Après avoir vu sa note dégradée par l’agence Standard & Poor’s en même temps qu’Athènes à la fin d’avril, c’est au tour du Portugal de devoir trouver 4,5 milliards d’euros avant le 20 mai pour financer son Etat. Sans parler des rumeurs d’une contagion à l’Espagne qui ont fait trembler les marchés, mardi.

1. Athènes doit économiser 30 milliards d’euros sur trois ans. Est-ce plausible?

«Techniquement, oui», juge Sylvain Broyer, responsable du département économie chez Natixis. Du moins si Athènes applique son plan d’austérité à la lettre et persuade ses citoyens à déclarer leurs revenus. Sur ce dernier point, George Papandréou a promis des allégements d’impôts contre la réapparition d’argent non déclaré. L’enjeu de cette quasi-amnistie? Des milliards. Bien que difficile à estimer, l’économie informelle tiendrait pour près de 25% du PIB. Environ 85 milliards d’euros qui échappent au fisc grec.

Outre le volet fiscal, le remède de cheval appliqué aux dépenses publiques ne risque-t-il pas de briser une reprise bien molle? En effet, les mesures déjà prises par Athènes provoqueraient un recul d’environ 4% du PIB, selon une note récente d’UBS. «Certes, la Grèce peut augmenter les taxes et baisser les salaires, au prix d’une forte résistance sociale, mais cela ne l’empêchera pas de connaître une sévère récession», prédit Jérôme Schupp, responsable de la recherche à la Banque Syz & Co.

Un avis que partage Sylvain Broyer: «Oui, le plan comporte des éléments déflationnistes, comme des baisses de salaires dans la fonction publique. Mais il ne faut pas oublier que le pays bénéfice de fonds structurels européens qui contribuent pour environ 4% au PIB national. Il y a là un effet stabilisateur à ne pas négliger.»

Sur les Bourses, l’accueil était frais en début de semaine. En Suisse, confiait Pascal Gentinetta, le directeur d’economiesuisse, «je crains que ces mesures de soutien à la Grèce, dont on souhaite qu’elles réussissent, ne soient qu’un rafistolage. Le surendettement de ce pays va encore augmenter et les problèmes de fond ne seront pas résolus.»

2. Voici deux mois, l’intervention du FMI était exclue. Ce qui n’est plus le cas désormais. Pourquoi ces tergiversations?

«La grande erreur des Européens est d’avoir tergiversé. Durant ce temps, les taux ont grimpé, creusant la tombe de la Grèce», tranche Jérôme Schupp. Depuis des semaines en effet, l’intransigeance de la chancelière allemande, Angela Merkel, et de l’opinion publique de son pays ont été soulignés.

Pourquoi cette attitude? «La hausse de la TVA allemande il y a quelques années va être mangée par l’aide donnée à la Grèce. Ce n’est pas motivant», ironise Sylvain Broyer, auteur de plusieurs études sur l’économie d’outre-Rhin. Hormis des raisons électorales, Berlin subit aussi des désillusions sur le Pacte de stabilité. Ce dernier n’a pas de clause «bail out» (renflouement) pour un pays de la zone euro. En gros, pas de solidarité pécuniaire entre membres. Un point apprécié dans une Allemagne où les Länder de l’ex-RFA paient encore pour l’ex-RDA, réunification oblige.

Mais comment expliquer la soudaine implication du FMI? Dans le bras de fer avec Berlin et l’Union européenne (UE), Athènes a menacé de se tourner vers l’institution de Bretton Woods pour contenir les exigences de ses partenaires. En jouant sur l’argument qu’une intervention du FMI serait une humiliation pour l’UE. «Les Grecs ont tenté un coup de poker et ils ont perdu. L’UE a accepté le FMI et ses Men in Black ont une force immense. Surtout pour surveiller l’application du plan d’austérité. En plus, Berlin, Paris ou Bruxelles peuvent se décharger politiquement en disant que ce n’est pas eux, mais le FMI qui agit», note Sylvain Broyer.

3. En Allemagne ou en France, des voix conseillent à Athènes de sortir de la zone euro. Est-ce envisageable?

Sur cette question posée par le journal Le Monde, la ministre française de l’Economie, Christine Lagarde, a disserté: «L’élan a été laborieux pour venir au secours de l’un des membres de la zone euro, mais, dans une situation qui n’était pas prévue, on a réfléchi au vouloir vivre ensemble.» Des mots rassurants qui ne cherchent donc même pas à effleurer le cataclysme qu’aurait été un abandon de la monnaie européenne par Athènes.

En effet, un tel retrait relève de l’essai philosophique, tant son prix «est prohibitif», insiste Sylvain Broyer. Athènes pourrait renforcer sa compétitivité en dévaluant une nouvelle monnaie, un drachme bis en somme. Mais cela ne lui serait que d’une utilité très relative. Hormis le fait que, institutionnellement, une sortie de la monnaie européenne n’a aucune base légale, le fardeau de la dette contractée par le Gouvernement ou les agents privés grecs exploserait, ses engagements extérieurs étant libellés en euros. Les défauts de paiement menaceraient de s’accumuler et, par effet domino, de déstabiliser les créanciers de la Grèce, d’abord français et allemands. Voilà pourquoi Christine Lagarde opte pour le «vivre ensemble».

4. Les banques françaises et allemandes sont fortement engagées en Grèce. Le plan d’aide à Athènes assure-t-il le sauvetage de la Grèce ou les profits de ces institutions?

«En vrai, l’aide à la Grèce est une opération de stabilisation pour éviter de se retrouver avec une deuxième crise du type subprimes. C’est l’effet de contagion vers le Portugal ou l’Espagne qu’on cherche à stopper», analyse Sylvain Broyer. En effet, dans ces trois pays, l’exposition du système financier européen – en particulier, les assureurs, les banques et les fonds de pensions français et allemands – est majeure (voir l’infographie en page 53).

Selon une étude récente de Natixis, la France détient plus de 333 milliards d’euros de dette souveraine dans ces pays ainsi qu’en Italie et en Irlande. Pour la Banque des règlements internationaux, les banques françaises et allemandes sont exposées sur la seule dette grecque à hauteur d’environ 53 et 32 milliards d’euros.

Pire, ces chiffres restent des sous-estimations. Il s’agit de ce qui figure au bilan de ces établissements. Or, une partie des instruments financiers qui font problème sont hors bilan, ce qui rend impossible de savoir l’exposition réelle de ces établissements…

La mission de rescousse des Européens a donc un intérêt bien compris. Elle permet notamment de préserver la santé des établissements allemands et français. Et les rentes des citoyens de ces pays? «Aussi», affirme Sylvain Broyer.

5. Depuis des mois, les agences de notation sont dans le collimateur de la critique. Pourquoi est-ce justifié?

Elles sont trois: Fitch, Moody’s et Standard & Poor’s (S&P). Une partie du travail de ces agences de notation consiste à jauger si un émetteur d’emprunt – une banque comme un gouvernement – est fiable, bref s’il est en mesure de rembourser (principal et intérêts) selon un échéancier. Une note qui devient un sésame pour ces emprunteurs quand il s’agit d’aller convaincre les investisseurs ou les marchés de financer leurs dettes. Et, bien sûr, ces notes sont sujettes à réexamen constant.

Le problème, et la crise des subprimes l’a montré, c’est que ces agences publient des notes sans garantie. Or, personne ne contrôle ces agences et ce qu’elles réalisent. Aujourd’hui, ces mêmes firmes se défendent en pointant l’opacité comptable grecque qui avait aussi dupé l’Union européenne et son bras statistique, Eurostat.

«C’est un peu facile d’arriver aujourd’hui avec l’argument selon lequel des manipulations avaient été opérées par Goldman Sachs ou qu’Athènes ne livrait pas toutes les indications nécessaires à une évaluation», critique Jacques Sapir, professeur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris. Et l’économiste parisien de trancher: «Soit ces agences de notation savent faire ce travail et le font. Soit elles ne peuvent pas, elles le disent et, en toute logique, elles ferment boutique.»

Pas si simple pourtant, car une industrie de la notation est solidement en place et l’accès aux marchés de capitaux est conditionné par ces évaluations. A la décharge aussi des «Big Three», les marchés ne suivent pas toujours aveuglément leurs évaluations. Ainsi, dès 2004, seul S&P avait revu à la baisse les notes de l’Italie, du Portugal et de la Grèce. Sans provoquer d’émotion.

Pour l’économiste de Natixis, il y a aussi des «curiosités: comment expliquer que des titres du Salvador ont de meilleures notes que des titres de la Grèce, un membre de la zone euro dont la Banque centrale est l’une des plus crédible au monde?». Des «curiosités» souvent relevées. Sauf que, désormais, c’est la BCE qui s’interroge sur la qualité des notes d’agence. Un point sur lequel insiste Sylvain Broyer: «Sa décision de lundi de ne plus suivre à l’avenir ces ratings est un pas dans la bonne direction.»

Qui détient la dette publique des «mauvais élèves» de la zone euro?

Le 24 février 2010, les syndicats grecs appellent à la grève générale durant 24 heures. Des dizaines de milliers de manifestants défilent souvent pacifiquement. Quelques débordements ont été matés par les forces de l’ordre.

En Italie, en Espagne, en Grèce, au Portugal et en Irlande, plus de la moitié de la dette souveraine est détenue par des institutions étrangères (banques, assurances, fonds…). A eux seuls, des acteurs français et allemands possèdent plus de titres publics grecs (27%) que des établissements installés en Grèce (22%).

(avec Philippe Le Bé)

© L’Hebdo, 06.05.2010.

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