Dès 1973, la Suisse accueille des réfugiés du Chili. Illégalement aussi.
Le 11 septembre 1973, le gouvernement socialiste de Salvador Allende est renversé par le général Pinochet. En Suisse, partis de gauche, Eglises, médias et une grande partie de l’opinion s’inquiètent de la répression qui s’abat sur place. Pressé d’agir, et après moult atermoiements, le Conseil fédéral accordera asile à la mi-octobre à quelque 200 réfugiés du Chili. Une Sonderaktion (action spéciale), justifiera-t-il, en raison de la tradition humanitaire du pays.
Solidarité. A lire Maurizio Rossi, la réalité est autre. D’une part, il y a les chiffres. En 1968, 13 500 Tchécoslovaques se réfugiaient en Suisse. Leur chance? Ils fuyaient le communisme, alors que, cinq ans après, les réfugiés du Chili quittaient un pays dirigé par une junte pas si dérangeante que cela, selon l’ambassadeur suisse à Santiago. D’autre part, Berne ira choisir sur place les «bons» réfugiés, évitant avec soin les «gauchistes», pourtant pourchassés et torturés par les hommes de Pinochet. Comme écrit l’historien, «la volonté de porter secours à des personnes en danger n’a jamais été un facteur déterminant» de cette Sonderaktion. Il s’agissait de préserver les apparences d’une «Suisse terre d’asile». Rien de plus.
A l’inverse, la solidarité des Suisses – comme au Tessin – permettra, entre 1973 et 1976, d’héberger clandestinement près de 400 Chiliens traqués par les putschistes. Maurizio Rossi documente admirablement la lutte de ce que fut le mouvement de l’Action places gratuites de l’abbé Cornelius Koch. Un mouvement qui révèle, par ses échanges avec Berne et le conseiller fédéral Kurt Furgler, le double jeu des autorités fédérales sur l’asile.
Solidarité d’en bas et raison d’Etat (1973-1976). Maurizio Rossi. Editions Alphil, 2008.
© L’Hebdo; 30.10.2008
Médias et politiques alimentent un discours apocalyptique sur l’exode massif d’Africains de l’Ouest. Pas si simple.
Un déferlement d’Africains, chassés par la guerre et la pauvreté vers les côtes ibériques, italiennes ou maltaises. Voilà l’image sur laquelle médias et politiciens dissertent à satiété. De quoi justifier, en particulier dans les pays de l’Union européenne (UE), des politiques de lutte contre «l’immigration clandestine». Pourtant, cette image d’exilés arrivés irrégulièrement de ce côté-ci de la Méditerranée tient d’abord de l’exagération. La migration illégale entre Europe et Afrique n’a donc rien de neuf, comme l’écrit Hein de Haas, chercheur à l’Université d’Oxford et spécialiste des questions migratoires. Le phénomène persiste depuis vingt ans, quand l’Italie et l’Espagne ont introduit l’obligation de visas. Seule nouveauté, à l’approche des rives européennes, les Africains subsahariens dépassent désormais en nombre ceux nés au Maghreb.
En toute légalité. Ce point est crucial, car il fonde un gros malentendu. Tous les exilés qui traversent le Sahara n’arrivent pas mécaniquement en Europe. Seuls 20 à 30% continuent leur route, le reste s’arrête en Afrique du Nord. La Libye, par exemple, est une destination importante pour beaucoup d’exilés du Tchad, du Nigeria et du Soudan. De plus, bien des immigrants d’Afrique de l’Ouest entrent légalement dans l’UE: soit 100 000 par an, contre 25 000 à 35 000 qui y parviendraient clandestinement. Surtout, l’ensemble de cette immigration d’Afrique occidentale ne représente qu’une fraction de l’immigration totale de l’UE: à peine 5,1% (sur 2,6 millions en 2004).
Dans ses écrits, Hein de Haas relève encore que, en dépit d’une hausse de la migration en provenance d’Afrique de l’Ouest, le nombre de ressortissants de ces pays est très modeste. Alors qu’on dénombre 2,6 millions d’exilés nés au Maghreb et installés dans l’UE, ce chiffre est de 800 000 pour les Africains occidentaux. «A eux seuls, les immigrants marocains dépassent tous les immigrants d’Afrique occidentale en Europe», constate le chercheur.
Ce n’est donc pas faire preuve d’angélisme que de contester cette idée d’un exode massif d’Africains occidentaux prêts à envahir les terres d’Europe. Une demi-vérité qui légitime cependant, depuis une dizaine d’années, une intensification des contrôles aux frontières de l’UE. Intensification complétée par une «externationalisation» de ces politiques de contrôle aux pays maghrébins, au Maroc ou en Libye. Des politiques qui, conclut Hein de Hass, «ont eu une série d’effets secondaires involontaires comme des violations croissantes des droits des migrants».
A lire: The Myth of Invasion. Hein de Haas. International Migration Institute (IMI), University of Oxford, 2007.
© L’Hebdo, 16.10.2008