Finance: Réguler, ou presque

Sans surprise, le G20 n’a rien réglé. Désormais, des conclaves techniques édicteront les futures règles de la finance internationale. A l’abri des regards médiatiques.

A Pittsburgh et à Chicago

A Pittsburgh ce 25 septembre, l’Iran et sa quête nucléaire ont quasiment fait passer au second plan les décisions du G20 pour réguler l’univers de la finance. Des décisions certes peu contraignantes et qui ne réjouiront pas le Prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, venu un jour avant le sommet pour déplorer la timidité du G20. Comme l’absence de mesures pour brider la croissance des groupes bancaires. «Grâce à des taxes, des hausses de fonds propres et des limites sur leurs activités de négoce», a-t-il énuméré durant un contre-sommet à la Monumental Baptist Church.

C’est que cette liste se heurte au réel. «Obama veut réguler les banques et limiter les bonus. Comment donc? Même son projet de protection des consommateurs se casse la figure au Congrès», ironise un officiel brésilien. A la décharge du président américain et de ses homologues, leurs décisions reflètent d’abord l’état d’un chantier entrepris il n’y a que six mois. Charge désormais à des organisations tierces d’y mettre la colle forte. Certaines font déjà la une des journaux, à l’instar du Fonds monétaire international (lire en page 63). D’autres moins, tels le Forum mondial sur la fiscalité de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et le Conseil de stabilité financière de la Banque des règlements internationaux, sise à Bâle. Des conclaves où, à l’inverse du G20, la Suisse est représentée.

1.- L’OCDE n’en a pas encore fini avec les paradis fiscaux.

«C’est un peu la success story du G20» applaudit Jeffrey Owens, redouté directeur du Centre pour la politique fiscale à l’OCDE. Les raisons de l’humeur rieuse du Gallois? Tous les membres de l’OCDE – dont la Suisse, depuis le 25 septembre – figurent sur la liste des pays qui appliqueront le standard d’échange d’informations fiscales rédigé par son organisation. De plus, d’ici au printemps 2010, le G20 songera à des sanctions contre les «juridictions noncoopératives.» Des sanctions que le G20 a refusé d’esquisser, laissant ce soin aux Etats à titre individuel.

Mieux, les dirigeants du G20 ont entériné la suite du travail de l’OCDE. «Une nouvelle étape qui prendra du temps, croit Jeffrey Owens, car il s’agit de mettre en place un examen par les pairs pour lequel des réunions se tiendront à l’automne.» Cheville ouvrière de ce travail à l’OCDE, Pascal Saint-Amans en avait détaillé le pourtour à L’Hebdo (lire L’Hebdo du 20 août 2008): chaque pays du Forum mondial sur la fiscalité – dans lequel Urs Ursprung, chef de l’Administration fédérale des contributions, représente la Suisse – sera examiné sur sa pratique d’échange d’informations. Avec, en dernier ressort, des sanctions si certains négligeaient la doctrine. «Et je vous assure, il sera difficile de faire telle ou telle interprétation de notre standard», jure le souriant Jeffrey Owens.

2.- Des limites aux bonus qui font déjà plaisir aux banques.

Avec la lutte contre les pratiques fiscales dommageables, la limitation des bonus des financiers a été l’autre sujet abordé depuis le G20 d’avril à Londres. Dans les médias, ou dans les discours de chefs d’Etat – comme Nicolas Sarkozy ou, dans une moindre mesure, Gordon Brown – qui en ont fait leur cheval de bataille dans leur combat autoproclamé pour «la moralisation du capitalisme».

A Pittsburgh, le G20 a adoubé les propositions du Conseil de stabilité financière (CSF), fait de banquiers centraux et de hauts commis du Trésor d’une vingtaine d’Etats. Philipp Hildebrand, futur président de la Banque nationale suisse (BNS) et Peter Siegenthaler, chef de l’Administration fédérale des finances, y représentent les intérêts de la Suisse et de sa place financière.

Sur les bonus, un groupe de travail du CSF, dirigé par ce même Philipp Hildebrand, a rédigé les recommandations reprises par le G20. Message? Responsabiliser les managers en cas de pertes et limiter leur appétit de risque à court terme. Est prévue une contraction de la part variable des bonus si les résultats sont mauvais. Une part variable qui oscillera de 40% à 60% du total. Son paiement interviendra après un délai d’au moins trois ans. Ni plafond ni taxe ne sont envisagés. Dans les faits, le résume un Européen au fait des débats du CSF, «les bonus importants subsisteront: il ne s’agissait pas de faire de la morale, mais de la technique». Tant pis donc pour Nicolas Sarkozy et consorts. Et dans les banques françaises, on respire mieux. D’une seule voix au journal Le Monde, Baudouin Prot, directeur de BNP Paribas, et Frédéric Oudéa, président de la Société générale, constatent «l’application sur le plan international des règles françaises (décrétées ce 25 août, ndlr)». Et en Suisse? Parions que ces règles soulèveront peu les cœurs, l’Association suisse des banquiers saluant l’abandon par le G20 d’un «plafond salarial». Coïncidence, Credit Suisse dissertait sur son propre programme de bonus dans le Financial Times le jour où commençait le G20. Avec un plan de versement étalé jusqu’à cinq ans pour une part des gains. Un plan que le président désigné de la BNS a pu consulter alors que son groupe de travail du CSF peaufinait, entre Zurich et Washington, ses conclusions. Credit Suisse ne confirme pas et rappelle «l’existence d’un dialogue permanent sur les rémunérations avec les autorités de régulation».

3.- Cruciale, la hausse des fonds propres des banques n’est pas pour demain.

L’embellie sur les marchés financiers depuis quelques mois est avant tout entretenue par la dépense publique et la politique monétaire accommodante des banques centrales. Faute de reprise solide, ce soutien continuera, a assuré le G20. Or, dans ce contexte, s’est ému Philipp Hildebrand durant une conférence à la Réserve fédérale de Chicago au soir du 25 septembre, «des parties de l’industrie financière sont tentées de revenir au business as usual». Et de contrer les réformes plus profondes du système financier.

A ce jour en effet, les institutions bancaires restent sous-capitalisées. Selon le Fonds monétaire international, elles n’ont collecté que le dixième des 1700 milliards de dollars requis… La hausse des fonds propres est donc à l’ordre du jour, et un consensus se dégage pour que ce soit surtout le cas en période de beau temps pour constituer un matelas de sécurité. A Pittsburgh, l’impulsion politique a été donnée et le CSF devra écrire de nouvelles règles du jeu.

Pour les banques, surtout européennes qui sont sous-capitalisées par rapport à leurs consœurs nord-américaines, la nouvelle irrite. Car du capital supplémentaire à immobiliser, c’est du capital que l’on ne prête pas. Ainsi, la rentabilité plonge et pourrait rendre pour ces banques leur métier «ennuyeux», a souri l’ex-financier Hildebrand lors de son explication de texte des mesures imaginées par le CSF, à Chicago.

Autre objection bancaire: le fait qu’une hausse des fonds propres limite le crédit, donc nuise à la croissance. A nouveau, le banquier central s’est fait l’avocat du CSF: «C’est faisable sans causer des ajustements drastiques dans les banques, ce qui pourrait être nocif pour l’économie réelle. Au regard de ce que les banques ont reçu comme soutien public, plusieurs ont versé plus en dividendes et en rachat d’actions avant la crise que les pertes auxquelles elles ont dû faire face.» Sans parler des bonus qui ont aussi mangé du capital.

Reste à ficeler ces nouvelles règles de fonds propres. Et là, la lutte fait rage entre banques, mais aussi entre régulateurs. Car ceci suppose, entre autres, d’unifier les normes comptables des deux côtés de l’Atlantique. Ce qui prendra des années, selon les plus optimistes. De plus, il faudra convaincre les banques européennes de rapporter leur niveau de fonds propres au bilan, et non aux risques, ainsi qu’elles le font depuis l’entrée en force du régime dit de Bâle II. Or, chez les banquiers centraux, bien des voix estiment que ce régime dépend trop de l’évaluation des risques par les banques elles-mêmes. D’où l’idée d’en revenir à un ratio moins complexe, car rapporté au bilan.

La place financière suisse a de l’avance. Cette hausse des fonds propres, l’Autorité de surveillance des marchés financiers, la Finma, l’a décidée à la fin de 2008, avec une entrée en vigueur progressive pour 2013. En juin dernier pourtant, la BNS voulait aller plus loin en plaidant pour un ratio de 5% du bilan, contre 3% actuellement. Et, qui sait, peut-être que le président désigné de la BNS trouvera du soutien dans les règles qu’édictera le CSF pour le prochain G20?

© L’Hebdo; 01.10.2009; page 70

La place financière suisse sort revigorée de la crise

Il y a peu, les banquiers suisses s’alarmaient de la mort du secret bancaire. Désormais, la déprime a été balayée par l’euphorie et le désir de conquête.

A Genève, ce jeudi 17 septembre, un couple improbable s’est formé à la Journée des banquiers. Sur scène, Marie-Thérèse Porchet a requis un coup de main de Pierre Mirabaud, président sortant de l’Association suisse des banquiers (ASB). Et l’intéressé de s’exécuter en empoignant des deux mains, devant un public hilare, le postérieur de la célèbre habitante de Gland. Rieuse, l’ambiance tranchait bigrement avec la torpeur qui plombait la même Journée des banquiers, voici un an à Berne.

D’autant que, au début de l’année encore, des voix autorisées prédisaient un avenir sombre à la finance du pays. «Sans cette distinction [entre fraude et évasion fiscales, ndlr], la place financière pourrait rétrécir d’une proportion qui pourrait aller jusqu’à près de la moitié de sa taille», s’alarmait le banquier privé Ivan Pictet, associé senior de la banque du même nom. Des mots prononcés dans Le Temps peu avant que le Conseil fédéral n’approuve le standard de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sur l’échange d’informations à fins fiscales. Des mots qui reflétaient aussi la chute des actifs en dépôt dans les banques suisses, environ 28%, sur l’année 2008.

Gagnante. Depuis la fin de l’été pourtant, le discours alarmiste a fait long feu. A L’Hebdo, Hans-Ulrich Doerig, président du Credit Suisse, jurait ainsi que «lorsque les émotions seront retombées, il apparaîtra évident aux yeux de tous que la Suisse a surmonté plus efficacement que d’autres la plus grave crise financière et économique des quatre-vingts dernières années». Associé gérant de Lombard Odier, Anne-Marie de Weck acquiesce: «La Suisse a moins souffert que d’autres places financières durant la crise.»

C’est très vrai si l’on constate qu’à l’inverse de l’Angleterre, aucune banque n’a été nationalisée. Et que l’aide confédérale reçue par UBS représente 8% du produit intérieur brut, contre 81% pour les plans de sauvetage publics des banques américaines.

Des faits rappelés à la Journée des banquiers par Pierre Mirabaud. Relayé par son confrère genevois, Patrick Odier, à la tête de l’ASB, le président sortant s’est permis ce pronostic: «La Suisse est même très bien positionnée pour sortir gagnante de la crise.» Pas faux, à lire les données de la Banque nationale suisse (BNS).

Gros gains. Certes, 2008 a déçu. Ainsi, le secteur a gagné trois fois moins d’argent qu’en 2005, année record. Le résultat d’ensemble indique que, en termes de profits, c’est là le pire exercice du millénaire.

Nuance toutefois, le secteur est resté bénéficiaire, à hauteur de 8,4 milliards de francs suisses. Abyssale, la perte du secteur se chiffre à 38,9 milliards pour 2008. Ce qui équivaut aux pertes des banques américaines… pour le seul dernier trimestre de la même année. De plus, la perte helvétique tient à 98,1% aux errements d’une institution: UBS.

En outre, l’ampleur de la catastrophe qui, il y a quelques mois avait mis, disait-on, la place financière à genoux, mérite d’être relativisée. En huit ans, le montant cumulé, en francs constants, des bénéfices du secteur bancaire frôle les 139,7 milliards. C’est trois fois plus que les pertes accumulées par le secteur depuis 2000, dont 81,7% ont été comptabilisées en 2008. Voilà peut-être pourquoi Pierre Mirabaud, frondeur, lançait jeudi passé: «Ne craignons pas d’affirmer que notre bilan en tant que secteur d’activité est plutôt flatteur!»

Titres en stock. Publié ce lundi 21 septembre, d’autres données de la BNS montrent aussi de réjouissantes nouvelles pour le monde bancaire suisse. Depuis février, les stocks de titres entreposés à Zurich, Genève et Lugano ne cessent de croître – environ 12,3% – pour atteindre les 4138 milliards de francs (voir tableau ci-dessus), une tendance déjà relevée par L’Hebdo voici un mois (20 août 2008). A la fin de juillet, ce sont donc 451,8 milliards en titres qui ont été placés dans les coffres suisses. La performance est appréciable car, en cinq mois, le tiers des sommes évaporées avec la crise depuis la fin de 2007 est ainsi revenu dans les banques. Et cette performance indique aussi que les riches étrangers ne se sont pas enfuis. Depuis mars, près de 241,5 milliards de francs appartenant à ces derniers sont venus sous nos latitudes. Et ce, fait cocasse, malgré la reprise des standards fiscaux de l’OCDE par le Conseil fédéral.

Ces placements et leur gestion constituent une grande partie des revenus des banques, commissions bancaires en tête. Des commissions qui, en moyenne sur dix ans, comptent pour plus de 40% du produit net dégagé par la place financière. Un chiffre qui avoisine 80% chez les banquiers privés (voir tableau). On saisit dès lors l’allégresse qui anime les banquiers suisses, notamment privés, à l’aune des chiffres de la BNS qui, eux, attestent que la gestion de fortune offshore n’est pas encore morte.

Conquêtes. Ce qui se sent aussi côté politique: impôt à la source pour les clients étrangers des banques domiciliées en Suisse, opposition de l’ASB au projet fédéral d’une protection renforcée des épargnants ou, encore, critiques contre un contrôle plus strict des régimes de liquidités et de fonds propres dont le G20 discutera à Pittsburgh, le monde bancaire bande les muscles à mesure que sa position se renforce. Et l’agenda se complète aussi avec la réapparition du Masterplan de l’ASB pour améliorer la compétitivité d’un secteur pourtant bien solide, à en croire ses propres acteurs. Des mesures comme la suppression du droit de timbre ont ainsi déjà été adoubées par un récent rapport du Département fédéral des finances. Avec, à la clé, une perte fiscale pour la Confédération de 3 à 4 milliards de francs, comme le chiffre Ivan Pictet. L’audace est vraiment de retour.

© L’Hebdo; 24.09.2009; page 30

 

Blocher, Hayek et Levrat: les dessous d’une alliance contre nature

Nicolas Hayek, Christoph Blocher et Christian Levrat s’en prennent aux grande banques qui rechignent à un contrôle accru. Qu’en disent la BNS et la FINMA?

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Ce 11 septembre, dans le Salon Rouge du Bellevue Palace à Berne, Nicolas Hayek cachait mal son excitation. Son dernier coup? Allier le chef des socialistes Christian Levrat à l’ex-conseiller fédéral, Christoph Blocher, pour sonner la charge contre les grandes banques. De quoi susciter, enfin persifleront les mauvais esprits, l’attention d’une presse parlementaire obnubilée par la course au Conseil fédéral. Mais que veut ce quarteron, guidé par le fondateur de Swatch? Limiter l’impact de l’écroulement d’une banque sur l’économie suisse, quitte en dernier ressort à modifier sa structure et restreindre sa taille. Et l’improbable trio de battre le rappel de «l’économie réelle» et du monde politique pour soutenir les propositions sur le sujet de la Banque nationale suisse (BNS) et de l’Autorité de surveillance des marchés financiers (FINMA). Ce que ces deux institutions apprécieront.

Ce coup, l’horloger Hayek le mijote depuis mi-juin, quand il convie les chefs des quatre grands partis gouvernementaux au rendez-vous de vendredi passé. Le bristol arrive aussi chez d’importants délégués patronaux, tels les libérauxradicaux, Gerold Bührer, l’ancien chef du parti et actuel président d’economiesuisse, et l’élu national, Johann Schneider-Ammann, vice-président d’economiesuisse et président de Swissmem, la faîtière de l’industrie des machines.

A entendre le créateur de Swatch, Christophe Darbellay, président des démocrates-chrétiens, décline. Tout comme Gerold Bührer. Quant à l’industriel Schneider-Ammann, il se défile aussi, avant de soutenir, dans la presse dominicale et avec toute la prudence requise, Nicolas Hayek dans sa volonté de «lancer un débat». Enfin, son chef de parti, Fulvio Pelli, aurait écrit un long courrier pour motiver son refus. Malencontreusement égaré par le secrétariat de son parti.

Au final, Nicolas Hayek compose donc avec les extrêmes, Christian Levrat – venu sur les pattes arrières – et Christoph Blocher, trop heureux de tirer quelques salves sur un centre droit qui «ne se préoccupe pas du futur de notre économie et s’écharpe pour siéger au Conseil fédéral». Mais les manœuvres estivales du patron de Swatch vont également faire réagir du côté bancaire. UBS, encore sous perfusion étatique, c’est Credit Suisse qui s’agite. Et cela n’a rien du hasard.

Contre-feux. Ce même 11 septembre en effet, en ouvrant les pages de l’influente Neue Zürcher Zeitung, ses fidèles lecteurs découvrent un article du président du conseil d’administration de Credit Suisse, Hans-Ulrich Doerig. En substance, écrit-il, la place financière suisse pourrait sortir ragaillardie de cette crise, sauf si l’on édicte «des réglementations bancaires spéciales aux conséquences fatales». Et de citer un éventuel reflux des avoirs étrangers ou un financement plus cher des PME. Ainsi, «une régulation trop restrictive des grandes banques affaiblirait toute l’économie », prédit ce très proche des libéraux-radicaux, élu au comité directeur d’economiesuisse… sept jours plus tôt.

Voilà le contre-feu et, avec, comment couper l’herbe sous les pieds de la coalition Hayek-Levrat-Blocher, le jour de son invitation à la presse. D’autant plus que le service de communication de Credit Suisse ne chôme pas ces jours-ci pour ménager au président Doerig des entretiens dans la presse dominicale ou dans L’Hebdo (lire p. 34). Avec un message: touchez à la taille des banques, et l’apocalypse suivra.

Pressions. Hayek et consorts l’ont répété: ils n’amènent «rien de bien nouveau». Ancien Monsieur Prix, le socialiste Rudolf Strahm décrit cette coalition comme «bizarre et extraordinaire». Bizarre, parce qu’il «est impossible de vouloir fixer la taille d’une banque». Extraordinaire, car elle «fournit un appui politique à la BNS sur d’autres dossiers ce que sa direction doit apprécier». A l’instar des propositions émises par la banque centrale, le 17 juin à Berne. A cette date, le futur président de la banque centrale, Philipp Hildebrand, avait brisé quelques «tabous». Devançant ainsi les arguments de Hans-Ulrich Doerig, le banquier central estimait que «l’évidence empirique incite à penser que la taille des grandes banques actives sur le plan international excède depuis longtemps celle qui est nécessaire pour profiter de ces avantages». C’est peu dire que les dents ont grincé du côté de la Paradeplatz.

Autres tabous brisés? Le même homme s’était posé la question de savoir comment liquider un établissement en pleine déconfiture. Et celui-ci d’imaginer aussi la BNS et la FINMA intervenir dans la stratégie des banques en agissant sur leur niveau de fonds propres afin de limiter la taille des institutions, donc le risque sur l’économie nationale. Surtout, Philipp Hildebrand avait plaidé pour une hausse des fonds propres à 5% du bilan, contre le 3% qu’impose, d’ici à 2013, la FINMA. «L’enjeu est là, analyse Rudolf Strahm, l’ex-spécialiste des questions économiques des socialistes, car personne ne sait qui de la FINMA ou la BNS a vraiment la compétence de fixer ce taux.»

Question de compétence mise à part, cette nouvelle hausse des fonds propres a suscité l’ire des banquiers. Et ce n’est pas une première pour Philipp Hildebrand. En été 2008 déjà, quand la FINMA et la BNS ont suggéré l’idée de relever ce niveau de fonds propres, ces dernières ont joué des coudes. A l’époque, Walter Kielholz, devancier de Hans-Ulrich Doerig à la tête de Credit Suisse, avait épinglé Philipp Hildebrand dans la presse. A cette époque aussi, la BNS laissait percevoir que, au Parlement, le politique demeurait méfiant à l’égard de cette hausse. Des élus, pour l’essentiel au centre droit, se faisaient les porte-voix des grandes banques pour affirmer que ces réformes risquaient de «détruire la compétitivité de la place financière», se souvient un cadre de la banque centrale. Des résistances qui devaient faire long feu avec la faillite de Lehmann Brothers, le 15 septembre 2008. «Sans l’aggravation de la crise financière, la destinée du nouveau régime de fonds propres de la FINMA [du 20 novembre 2008] aurait été plus qu’incertain», concluait Peter Siegenthaler, le chef de l’Administration fédérale des finances, fin avril devant la Société d’économie politique de Zurich.

S.O.S. Aujourd’hui cependant, le monde bancaire reprend des couleurs à mesure que les marchés redécollent. Et les résistances aux réformes se font plus vives. A l’instar des messages émis cet été par la BNS, le même Peter Siegenthaler prévenait, en août dans le SonntagsBlick, que «les milieux financiers ont peu appris de la crise. On peut craindre que leur puissant lobby n’empêche l’introduction de réformes indispensables. L’opposition contre les réformes grandit.» Un appel au secours. Jean-Baptiste Zufferey, membre du conseil d’administration de la FINMA, partage aussi ce sentiment. «Il est vrai que sur des dossiers comme celui des rémunérations, il y a un ramollissement de la volonté politique. En Suisse, comme à l’étranger d’ailleurs.»

L’affaiblissement des grandes banques et de leurs estafettes parlementaires n’aura donc été que temporaire. Au revoir les réformes? Non, comme veut le croire le socialiste Christian Levrat, «la fenêtre est encore un peu ouverte pour faire passer ces réformes. A condition d’aller vite.» Des mots que l’économiste Strahm fait siens, malgré «le travail énorme de lobbying déployé par les grandes banques sur le Parlement».

Ces pressions, les autorités de régulation les ressentent-elles comme à l’automne dernier? La BNS se retranche derrière un «no comment», plus occupée à préparer son appréciation de la conjoncture prévue pour jeudi 17 septembre et la réunion du G20, à Pittsburgh. Sans se prononcer directement sur l’initiative de Nicolas Hayek, Jean-Baptiste Zufferey assure que «les autorités de surveillance n’ont pas à entrer dans le débat politique. Cela dit, glisse le professeur de droit administratif à l’Université de Fribourg, il est judicieux que le public se préoccupe aussi du danger potentiel que représentent les deux grandes banques pour la Suisse.» Reste surtout la discussion en coulisse: «Ce thème [de la taille des banques] n’a rien de neuf. La FINMA et la BNS s’intéressent à la question depuis un certain temps déjà. Faire passer l’Atlantique au milieu pour couper une banque en deux, c’est vite dit. Nous nous heurtons à des problèmes juridiques et techniques complexes. Avec la BNS, nous publierons un rapport sur le sujet, mais je ne peux pas vous dire quand.» Une lenteur que personne n’explique ni à la FINMA, ni à la BNS.

© L’Hebdo; 17.09.2009

Actifs toxiques d’UBS: un rachat d’ici à la fin de l’année?

La direction d’UBS songe à racheter les «actifs pourris» vendus à la société poubelle créée l’an passé par la Banque nationale suisse.

Avec l’accord fiscal signé par Berne et Washington, UBS retrouve des couleurs. Et quelques ambitions. De là à racheter ses anciens titres toxiques repris par la Banque nationale suisse (BNS)? Oui, à lire les déclarations de la grande banque. Même si elle affirme que la question ne figure pas encore à l’ordre du jour, elle pourrait le devenir. Oswald Grübel, le directeur d’UBS, y songe pour la fin de l’année, selon l’hebdomadaire Sonntag. Mais la banque le peut-elle? Non, pour l’instant du moins.

Depuis le 16 décembre, la BNS a créé le Stabfund, une société vouée à l’épuration des comptes d’UBS et dont la gestion administrative revient à la banque elle-même. A cette date, 16,5 milliards de dollars d’actifs y ont été transférés, avant que 22,2 milliards d’autres titres ne les suivent trois mois plus tard. Soit 38,7 milliards de dollars au total.

Au premier semestre 2009, suite à des dépréciations d’actifs et à la vente de certains titres, le prêt de la BNS au Stabfund a fondu à 23,5 milliards (contre 54 milliards lors de l’annonce du plan de sauvetage par le Conseil fédéral, le 16 octobre 2008).

A Zurich, au siège de la BNS, Werner Abegg, son porte-parole, se cabre quand on évoque le sujet: «La BNS ne fait momentanément aucun commentaire sur la question.» Au mieux se borne-t-il à confirmer que si UBS souhaite se saisir de «l’option de rachat ménagée par la BNS, alors le remboursement du prêt sera intégral». Aucune raison donc de penser que la banque en vienne à reprendre des titres plus que d’autres, selon l’évolution des cours. Et le porte-parole de renvoyer la balle à l’Autorité de surveillance des marchés financiers (Finma), à Berne.

Du côté de celle-ci, la question est de savoir si la banque a les moyens de ses ambitions, ce dont beaucoup doutent. «Si UBS veut racheter les titres à la BNS, la Finma devra d’abord s’assurer que banque est assez stable pour le faire», rappelle Alain Bichsel, porteparole de la Finma. Bref, l’Autorité de surveillance n’approuvera la transaction que si UBS ne dégrade pas son ratio de fonds propres de première catégorie. Des fonds qui s’élèvent à 31 milliards de dollars.

Mais alors pourquoi UBS envisage-telle ce rachat? Pour que le rapport de force entre elle et les autorités fédérales – Finma et BNS en tête – évolue en sa faveur? Des voix dans la presse alémanique le soupçonnent. Alors que l’Autorité de surveillance veut légiférer sur les rémunérations des cadres bancaires, Oswald Grübel prévoit déjà de verser 1,6 milliard de dollars de bonus à Noël. Mais la direction d’UBS s’active aussi pour renforcer sa banque d’investissement et participer à la reprise des marchés. D’abord, aux Etats-Unis. Ainsi, rien que cet été, la banque a recruté Stuart Hendel, un haut cadre de Morgan Stanley, pour diriger le courtage sur le marché primaire à New York et plusieurs cadres pour son département de recherche en actions américaines.

À Londres, la déprime a déjà gagné les esprits (reportage)

Reportage. Banques quasi nationalisées, grèves et discours aux relents xénophobes, voilà les maux que connaît le Royaume-Uni. Et les Européens de l’Est venus en masse repartent, alors que, piégés sur leur île, les Anglais s’attendent au pire.

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L’odeur des feuilles de tabac parfume la petite échoppe du 33 Threadneedle Street. Accolée depuis 1841 à l’auguste édifice qui accueillait jadis le London Stock Exchange, la boutique de cigares de Mukesh Gagliani a comme vis-à-vis une vieille dame, la Banque d’Angleterre, et comme clients, les hommes de la City. Les affaires? «Tout juste de quoi payer l’hypothèque, mon salaire et celui de mon assistant, Vinod», se lamente ce quinquagénaire, né à Bombay. A la place des boîtes de Montecristo, c’est désormais à la pièce que ces havanes s’écoulent. Depuis janvier, les ventes ont chuté de moitié. «More or less», soupire-t-il avant qu’un client, la cravate défaite, ne se faufile jusqu’à l’étriqué comptoir. L’échange fuse, le nouvel arrivé a déjà repassé la porte. Et Vinod, la mine peinée, de murmurer: «Il a perdu son job ce matin, il a pris 10 cigarettes.» L’odeur du sapin a remplacé celle du tabac.

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Petits arrangements entre amis

Eugen Haltiner, actuel directeur de la Finma, a conservé durant six mois des titres de l’UBS. Il présidait pourtant la Commission fédérale des banques.

La polémique sur le versement par l’UBS de deux milliards de francs de bonus aura eu au moins deux mérites. D’une part, révéler les faiblesses de l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers, la Finma, en fonction depuis le 1er janvier. D’autre part, rappeler que cette même Finma et les milieux financiers dont elle a la surveillance fonctionnent en vase clos (lire L’Hebdo, 5 février 2009). Le président de cette autorité, Eugen Haltiner, n’est autre qu’un ex-dirigeant de l’UBS recruté par une vieille connaissance, également ancien dirigeant d’une banque cantonale, le radical Hans-Rudolf Merz, actuel grand argentier fédéral. Mais l’histoire de ce recrutement ne s’arrête pas là.

Il faut remonter en avril 2005. Le presque septuagénaire Kurt Hauri, président de la Commission fédérale des banques (CFB) – un des ancêtres de la Finma –, annonce sa démission. Le Département fédéral des finances (DFF) se met en quête d’un successeur à «un président pas très aimé par les grandes banques», commente un acteur de l’époque. Des noms circulent, tel celui d’Antoinette Hunziker-Ebneter. Une femme dont la carrière a débuté dans le négoce des produits dérivés avant de diriger la Bourse suisse électronique. Or, personne n’imagine cette femme de 45 ans diviser son salaire par cinq pour le bien de la surveillance des banques.

Sérail. Survient le nom d’Eugen Haltiner. Docteur en économie de l’Université de Genève, ce Saint-Gallois a œuvré à la fusion SBS-UBS en 1997, avant d’en diriger son département Business Banking. Mais plus qu’un haut dirigeant de cette grande banque, il en est aussi un pur produit, où, dès 1973, il y a fait toutes ses classes.

Recruter ce banquier estampillé UBS pour présider la Commission fédérale des banques, et la mise sur pied de la future Finma, fait grincer des dents. Même dans les milieux bancaires, à l’instar des banques cantonales. Mais ces réticences font long feu, et durant l’été, seul le candidat Haltiner reste en lice. Charge alors au DFF, et au premier rang à Hans-Rudolf Merz, de ficeler cette candidature, présentée et acceptée par le Conseil fédéral le 24 août 2005.

Encore faut-il rendre la candidature Haltiner légalement convenable. Pour le public aussi. La CFB, le DFF et le principal intéressé en arrivent à cette solution: ce dernier, à 57 ans, doit prendre une retraite anticipée à la fin de janvier 2006. Ainsi, note le Conseil fédéral dans son c ommuniqué de presse, il remplit «les conditions d’indépendance exigées par la loi pour le poste à plein temps de président de la CFB».

Plus de temps qu’un conseiller fédéral. Pourtant, l’arrangement qui lie la Commission fédérale des banques à Eugen Haltiner recèle un traitement de faveur. Elu, un conseiller fédéral doit se débarrasser des titres de sociétés en sa possession avant son entrée en fonction, soit en quelques jours. Comme l’a appris L’Hebdo, le futur président de la CFB a pu, lui, conserver durant près d’une année ses titres UBS, actions et obligations, une fois sa nomination connue. Durant cette période, l’action UBS a gagné plus de 35% de sa valeur. Au final, ce n’est qu’en août 2006, soit six mois après son entrée en fonction, que le président Haltiner ne possédait plus d’actifs de la grande banque.

Alain Bichsel, porte-parole de la Finma, confirme l’existence de cette «convention» et justifie ce traitement par le fait que «techniquement, Eugen Haltiner ne pouvait revendre ses titres immédiatement. Il n’avait pas le droit et cela a pris du temps pour les débloquer». De combien était le montant des actifs détenus par le président de la CFB et quelle part d’entre eux était bloquée? Alain Bichsel ne souhaite pas répondre. Et Eugen Haltiner? «Non plus», tranche le porte-parole.

Quant aux services de Hans-Rudolf Merz, ils produisent la réponse suivante: «Alors que les conditions de la nomination d’un membre du Conseil fédéral sont réglées dans la Constitution fédérale (art. 144), la nomination du président de la CFB, M. Haltiner, était soumise aux dispositions de l’article 23 de la loi sur les banques, dans sa version d’avant le 1er janvier 2009. Or la loi sur les banques ne contenait aucune disposition relative à la détention de titres d’un établissement assujetti à la surveillance de la CFB. Il appartenait par conséquent à la CFB elle-même de régler avec ses membres et ses collaborateurs les conditions auxquelles ils pouvaient détenir de tels titres ou devaient, cas échéant, s’en défaire. Le Conseil fédéral a donc laissé le soin à la CFB de régler cette question avec M. Haltiner.»

Le DFF ne s’exprime pas sur le risque que cette manière de faire peut entraîner pour la crédibilité du patron de la Finma. Et, pour toutes les autres questions concernant les liens entre l’UBS et M. Haltiner, renvoie à la case départ: la Finma.

© L’Hebdo, 12.2.2009

Jacques Sapir: «Le rôle central de l’Amérique est terminé»

La crise bouleverse les équilibres mondiaux, l’hégémonie américaine et la communauté des économistes. Jacques Sapir livre là son analyse. Caustique.

SAPIR_JacquesVoilà bientôt dix ans que l’intellectuel français Jacques Sapir critique ce que produisent sa profession, la science économique, et ses conseils aux gouvernants. Cet économiste, né en 1954, est professeur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, il enseigne à l’Ecole économique de Moscou. En 2001, il a reçu le prix Turgot pour son livre, Les trous noirs de la science économique. Publié en mars, son nouvel essai sur Le nouveau XXIe siècle (Seuil, 2008) livre une analyse détonnante, selon lui, de la tourmente financière actuelle et de l’égarement des Etats occidentaux à suivre les apôtres d’une science économique envoûtée par le tout libéral. Avec, comme résultat pour le plus fervent d’entre eux, les Etats-Unis, un déclin économique et militaire. 1989, puis la fin de l’URSS, tout cela devait être le début d’un siècle américain. C’est fini, pense cet économiste, aussi écouté sur les questions militaires. L’air du temps est au monde multipolaire. Adieu pax americana.

1.- Un modèle économique américain en miettes

A vous lire, les Etats-Unis sont en plein déclin, économiquement surtout. Et l’on se dit que l’arrivée de Barack Obama à la Maison- Blanche n’y changera rien. Vraiment?

Les Etats-Unis, même s’ils restent une grande puissance économique et financière, n’auront plus le rôle central qu’ils ont connu depuis 1945, voire 1936.

Pourquoi?

La crise financière actuelle est d’une ampleur inouïe. Des célèbres banques d’affaires qui avaient structuré les pratiques de Wall Street durant trente ans, seule reste JP Morgan Chase. On parle au passé de l’investment banking et son poids dans le système américain va fortement diminuer. Mais, surtout, c’est la dynamique de croissance que ce pays avait connue depuis une vingtaine d’années qui est cassée pour longtemps.

Qu’entendez-vous par là?

La croissance américaine reposait sur le transfert des gains de productivité vers les profits, ce qui a permis de payer des dividendes élevés aux actionnaires. Ce qui a favorisé une hausse de la valeur des actions. Pour les ménages américains qui détenaient des titres ou ceux dont les retraites étaient assurées par des fonds de pension, cette hausse des actions a créé un sentiment de richesse. Ce sentiment a favorisé la consommation, donc la demande qui, dans un premier temps, a encore accru les profits et les dividendes. Le système semblait devoir s’autoentretenir…

Comment s’est produite la rupture?

Ce système supposait la compression des salaires. Et, ici, le libre-
échange a aidé à créer cette situation de déflation salariale. Or, pour maintenir la consommation, c’est-à-dire la croissance, sans payer de salaires décents, la solution a été le crédit. Voilà la source de l’endettement explosif des ménages: en 1998, il était de 66% du produit intérieur brut (PIB), contre plus de 90% en 2005…

D’où une politique d’argent facile de la Réserve fédérale, la Fed, menée via des taux d’intérêt relativement bas…

Oui, mais c’est surtout à travers la déréglementation qu’on a cru faire baisser le coût du crédit et qu’on a permis d’étendre le crédit à des ménages visiblement insolvables. La titrisation, aussi rendue possible par la déréglementation, a conduit à une explosion du crédit, et à une dissémination des dettes dont plus personne ne savait la valeur réelle dans tout le système financier. A terme, la situation était intenable. Face à l’insolvabilité des ménages, tout s’est effondré. Et la croissance avec elle.

Que cela signifie-t-il pour le futur locataire de la Maison-Blanche?

A court terme, la correction sera brutale, car la consommation va se contracter. On le voit déjà pour les biens durables, les voitures par exemple. En effet, le crédit ne fonctionne plus et les ménages devront réapprendre à épargner ce qui limitera la consommation. Le Prix Nobel d’économie 2008, Paul Krugman, parle déjà de «récession méchante». A moyen terme, c’est le ressort de la croissance de ces vingt dernières années qui est brisé. Une seconde mort pour Ronald Reagan et pour l’inspirateur de sa politique économique, Milton Friedman. Il va donc falloir faire rebasculer le partage de la valeur ajoutée vers les salaires. Cela, c’est du long terme.

2.- Le siècle américain n’aura pas lieu.

Le monde ne sera pas unipolaire, écrivez-vous, mais redeviendra multipolaire avec de puissants acteurs comme la Chine ou la Russie. Soit, mais pourquoi êtes-vous si sûr de la fin de l’hégémonie économique américaine?

Rappelons-nous la crise des pays émergents en 1997-1998. Celle-ci a coûté cher au système financier américain qui, déstabilisé, a subi l’éclatement de la bulle internet en 2000, puis les scandales Enron, Worldcom… Cela indique que les Etats-Unis et le Fonds monétaire international (FMI) étaient incapables de prévenir les crises. La réaction des pays émergents a été alors de se prémunir individuellement en amassant des réserves de devises.

Comment?

Par une politique commerciale prédatrice. On comprime la demande intérieure, tout basculant vers les exportations. En Chine, entre 1998 et 2003, les autorités ont mené une baisse des prix assez forte, ce qui revient à dévaluer le yuan, donc à encourager l’exportation. Résultat, leur excédent commercial a explosé. Sous une forme différente, les Indiens ont fait pareil. Les Coréens aussi, même chose à Taiwan, tout le monde s’est trouvé en prédation.

Sauf les Etats-Unis…

D’où l’accroissement fantastique de leur dette. Et celle-ci a été achetée par ceux qui avaient des excédents massifs de balance commerciale, soit les pays émergents. Jusqu’à quand le feront-ils? C’est un vrai problème. Mais cette pression des importations asiatiques a aussi provoqué le licenciement des gens qui gagnaient des salaires élevés aux Etats-Unis. Parfois, il y a eu réembauche à des salaires inférieurs. Tout cela a accéléré l’endettement des ménages et leur insolvabilité. Les ajustements de la crise de 1997-1998 contenaient les germes de la crise actuelle.

Vous allez un peu vite: l’hégémonie américaine s’appuie encore sur le dollar, monnaie première du système financier international…

Actuellement, dans la phase aiguë de la crise, l’attention reste focalisée sur le prix des valeurs mobilières. Mais d’ici à quelques semaines, bien que nous le sachions déjà, on s’étonnera de l’ampleur du déficit américain pour l’année fiscale en cours et qui s’achève en août 2009: plus de 10% du PIB. Les gens se méfieront alors de la dette américaine et la valeur du dollar chutera très brutalement.

L’économique n’explique pas tout. La puissance militaire américaine, elle, se maintient…

… et elle est en crise! Prenez sa doctrine opérationnelle. Elle s’est révélée inadaptée aux changements survenus dans l’art de la guerre. Les hauts gradés du Pentagone, ils le reconnaissent, ont négligé le fait que bien des techniques autrefois réservées aux militaires sont à disposition de qui sait se servir d’un ordinateur ou de l’internet. De plus, leur stratégie est coincée dans le militarisme. Croire en la seule réponse militaire est une catastrophe. En Afghanistan, la question aurait dû être de savoir comment reconstruire l’économie, comment offrir à la population d’autres industries que celle de la drogue et, ensuite, déployer des troupes pour sécuriser des politiques économiques et sociales. Bref, avec une doctrine opérationnelle désuète et une stratégie fausse, les coûts de l’intervention militaire sont devenus exponentiels!

Ce qui implique un retrait d’Irak?

Sous une forme ou une autre, je pense que les Etats-Unis se retireront d’Irak, et d’Afghanistan, ce qui engendrera sur place une situation dramatique. Economiquement encore, ces opérations militaires, la dette publique et celle des entreprises, tout cela fait que le besoin d’endettement des Etats-Unis pour les trois années à venir est colossal! Sans doute 30% du PIB de 2008, soit plus de 4000 milliards de dollars.

Et comment financer cela?

Très simple, nous allons revenir à l’inflation pour financer la dette. Je m’explique. Au 1er janvier 2008, 95% des actifs de la Fed, la Réserve fédérale, était des bons du Trésor. Dix mois plus tard, ce n’était plus que 50%. Le reste, ce sont ces titres toxiques rachetés aux banques pour éviter la chute du système financier. Pour la Fed, un problème de bilan va surgir, et l’Etat américain devra la recapitaliser en émettant de la dette. Or, dans une situation où personne ne va acheter cette dette-là, la Fed devra acheter elle-même ces bons du Trésor en créant de la monnaie, ce qui relancera l’inflation. Ce qui est vrai pour la Fed l’est aussi pour la Banque centrale européenne. Pour cette dernière, il faudra un accord entre les Etats membres au prorata de leur poids économique dans la zone euro pour recapitaliser l’institution monétaire. Ou alors, adieu la zone euro!

En forçant la Fed à acheter ses dettes, Washington ne brisera-t-il pas un dogme de trente ans, l’indépendance de la banque centrale?

Aux Etats-Unis ou ailleurs, cette indépendance est désormais morte dans les faits. Certes, les banques centrales ne deviendront pas un département du Ministère des finances. Elles garderont de l’autonomie, car leur travail requiert des compétences spécialisées. Mais je reste persuadé que nous allons vivre une reprise en main des banques centrales et, avec elle, le retour de la souveraineté nationale monétaire.

3.- La science économique en question

Fin de l’indépendance des banques centrales, nationalisation de pans entiers de l’industrie bancaire, tout cela contredit ce que la science économique avait enseigné. Comme vous, de rares économistes avaient écrit que cette science se marchait dessus. Pourquoi n’ont-ils pas été entendus?

Si le système tourne, personne ne le critique parce qu’on en profite. Les banquiers qui critiquent la finance folle le font désormais, car ils se sont brûlé les doigts…

Mais cela ne dit pas pourquoi les critiques émanant d’économistes, et non des moindres – Joseph Stiglitz, Dani Rodrik… -, sont passées inaperçues.

Il y a eu une machine à crétiniser. Dans les médias, des gens vous affirment que le libre-échange profite à tous. En fait, des éléments de théorie parlent pour ou contre le libre-échange. Or, sur le sujet, toute discussion raisonnée a disparu depuis quinze ans. J’entends, par discussion raisonnée, le fait qu’un argumentaire cherche à obtenir des éléments de vérification dans le réel. Sans cela, le raisonnement est circulaire. Quand une personne construit un raisonnement logique mais déconnecté du réel, cela porte un nom: la paranoïa.

Les économistes, des paranos?

En réalité, il y a un degré de spécialisation très élevé chez les économistes. Il y a d’abord les data crunchers, des mangeurs de données, qui produisent du savoir factuel et se fichent d’avoir accès aux médias. Une deuxième espèce travaille avec les premiers, ce sont les gens qui interprètent ces données, qui font de la théorie économique. Enfin, il y a l’économiste médiatique qui, pour dire vrai, travaille peu, sauf à sa propre gloire dans les médias.

Et où est le problème?

Il est que l’information ne passe plus entre les deux dernières catégories. Ainsi s’est créée une machine à décerveler avec des gens qui parlent économie mais sans travaux scientifiques depuis longtemps ou alors, pour certains, des écrits débranchés du réel. Par exemple, le dernier récipiendaire du prix du Meilleur jeune économiste français, David Thesmar, professeur à HEC Paris, a écrit un bel article dans Le Figaro pour dire que le mégakrach n’aurait pas lieu. Après coup, c’est amusant. Mais, cela témoigne surtout d’un problème massif de la communauté des économistes…

Assez pour remettre cette «machine à décerveler» en cause?

Je n’en sais rien. Ce qui est inquiétant, c’est que, après quinze mois de crise, hormis les économistes médiatiques, le silence règne chez les professionnels. Aux Etats-Unis, seuls quatre économistes ont parlé sérieusement de cette crise: outre Stiglitz et Krugman, on trouve Nouriel Roubini et James K. Galbraith, le conseiller économique de Barack Obama durant la campagne. Les autres, tel l’ancien chef économiste du FMI, Kenneth Rogoff, n’ont parlé que depuis septembre. C’est tard.

Que lisez-vous derrière ces silences?

On assiste à un effondrement du cadre des représentations: les économistes n’ont plus rien à dire, ne savent plus quoi dire. D’où des basculements étonnants. Elie Cohen, parangon français de l’économiste médiatique et chantre des privatisations, veut désormais nationaliser la totalité du système bancaire ! Il eût pu y penser plus tôt. Amusant mais triste, car cela dit autre chose. En fait, les économistes ne fonctionnaient plus comme une communauté scientifique, c’est-à-dire avec un débat en son sein qui aurait permis une critique des représentations dominantes, foncièrement néolibérales, et le maintien de points de vue pluralistes. Incapable d’alimenter ce débat, les économistes sont devenus, à leur insu ou non, des producteurs de représentations religieuses.

À LIRE

Les trous noirs de la science économique, Albin Michel, 2000.

Les économistes contre la démocratie, Albin Michel, 2002.

Le nouveau XXIe siècle, du siècle américain au retour des nations, Seuil, 2008.

© L’Hebdo; 13.11.2008

Actifs pourris au scanner

Petit inventaire des positions à risque avec leur valeur estimée par l’UBS au 30 septembre 2008.

AU TOTAL: 58,4 MILLIARDS DE DOLLARS.

US SUBPRIME, US ALT-A, US PRIME (9,8 MILLIARDS)

Ces termes permettent de cerner la qualité de l’emprunteur dans le marché immobilier américain: du moins fiable, qui représente le risque de défaut de paiement le plus élevé (US Subprime), au plus fiable, qui a le plus de chance de rembourser son emprunt (US Prime). Entre ces deux catégories figure l’emprunteur qui représente un risque moyen pour la banque (US Alt-A).

US REFERENCE-LINKED PROGRAM NOTES – RLN – (7,2 MILLIARDS)

Produits financiers très sophistiqués, les RLN sont des titres émis par une banque auprès d’investisseurs et adossés à des crédits qui sont accordés à des ménages ou à des entreprises. Il s’agit d’une espèce bien étrange, propre à l’UBS et dont quasi personne n’a entendu parler.

TITRES ADOSSÉS À L’IMMOBILIER COMMERCIAL AUX ÉTATS-UNIS (6,4 MILLIARDS)

A l’instar des logements résidentiels, l’immobilier commercial américain a pris le bouillon. La chute des prix a provoqué la déroute financière des établissements exposés aux crédits pour l’achat de locaux commerciaux ou de bureaux ainsi qu’aux titres adossés à ce type de crédit.

PRÊTS AUX ÉTUDIANTS (8,4 MILLIARDS)

Quelque 80% des prêts fédéraux accordés aux étudiants américains le sont par des institutions privées, contre 20% par le Trésor luimême. Vendus à des investisseurs sur le marché secondaire, ces prêts privés «titrisés» ont eux aussi été entraînés dans la tourmente financière. Les étudiants ne pouvant plus rembourser leurs prêts, les banques (dont l’UBS) ne peuvent saisir aucun actif en contrepartie. Contrairement à l’immobilier commercial.

AUTRES TITRES DE DETTE NON AMÉRICAINE (17,6 MILLIARDS)

Ces titres dont l’UBS cherche à se débarrasser représenteraient des emprunts européens et asiatiques. Quelle est leur nature exacte? Mystère. L’UBS cherche visiblement à bénéficier de cette opération de défaussement pour alléger son exposition au risque de crédit, partout où elle le peut.

REHAUSSEURS DE CRÉDIT (4,3 MILLIARDS)

Les rehausseurs de crédit américains (monolines) devaient apporter leur garantie de paiement à plus de 2000 milliards de dollars de titres. Ils sont eux aussi tombés comme des châteaux de cartes. L’UBS devra liquider les titres qu’elle leur a achetés. Et dont le montant pourrait bien encore gonfler. Ces actifs ne sont pas, dans l’immédiat, virés dans le fonds.

FINANCEMENT PAR EFFET DE LEVIER (4,7 MILLIARDS)

Ces prêts octroyés dans les années 2006-2007 à des entreprises dans des opérations de capital-investissement (Private Equity) pourraient aussi figurer dans la poubelle de la BNS.

© L’Hebdo; 13.11.2008

Sauvetage d’UBS: mystère aux îles caimans

La nature et le montant des actifs que l’UBS déverse dans un «fonds poubelle» contrôlé par la BNS restent très mystérieux. La grande banque profite de la situation de crise pour en tirer un maximum d’avantages.

C’est, hélas, systématique. Dès qu’une marée noire devient une catastrophe écologique, quelques pétroliers en profitent pour nettoyer leurs cuves à l’eau de mer. Ni vu ni connu. Il suffit aussi d’un fort séisme financier et d’un plan de sauvetage de la première banque du pays pour que celle-ci en profite pour faire le grand ménage de ses créances pourries sur le dos de la Confédération et de la Banque nationale suisse (BNS). En toute discrétion. L’UBS transparente? Pas tant que cela, à lire l’analyse des actifs qu’elle entend larguer dans un fonds bricolé par les autorités fédérales et installé, aux dernières nouvelles, dans ce havre fiscal que sont les îles Caïmans (lire l’inventaire). Mais alors, de quoi sera donc faite cette «poubelle» à 60 milliards de dollars?

Que sont, par exemple, ces 17,6 milliards qualifiés laconiquement par l’UBS de «titres de dette non américaine», et sans lien avec le marché subprime? La BNS, qui va racheter ces titres, n’en sait guère plus et parle d’«emprunts européens et asiatiques». Or, selon Eric Jondeau, professeur et directeur de l’Institut de banque et finance à l’Université de Lausanne (UNIL), aucune faillite bancaire en Asie ou en Europe ne peut justifier un tel montant. «L’UBS, dit-il, pourrait ainsi camoufler une ou deux opérations calamiteuses.»

Bilan au Kärcher. A cet égard, le rapport du conseil d’administration de l’UBS, envoyé il y a une semaine aux actionnaires de la banque, interpelle: «Le fait d’inclure ces positions s’explique par la décision de l’UBS de réduire ses activités de titrisation (technique qui consiste à transférer à des investisseurs des actifs comme des créances hypothécaires, ndlr) et permet de mieux diversifier le portefeuille de fonds.» Une certitude donc, Peter Kurer et les siens écartent 17,6 milliards d’actifs issus d’opérations à risque sur d’autres marchés que les Etats-Unis. La crise des subprimes a bon dos. Selon nos sources, nombre de ces titres seraient des «Asset-Backed Securities» (ou ABS), des pochettes-surprise financières faites d’hypothèques, de crédits à la consommation et autres emprunts d’entreprises en Europe. Or, ces ABS européennes sont au plus mal, la déprime s’installant sur l’immobilier irlandais, espagnol ou, à l’Est, en Hongrie et en Pologne. Dans ces deux derniers pays, particuliers et sociétés ont de la peine à rembourser leurs crédits. Ironie, une grande partie de ces crédits ont été, depuis 2006, libellés en francs suisses. A lui seul, le marché hongrois en détiendrait jusqu’à 50 milliards. Or, avec la baisse des monnaies polonaise et hongroise, par rapport à la devise helvétique, le coût des remboursements a bondi.

Qu’en dit l’UBS? «La Hongrie ne joue pas de rôle dans cette tranche», assure son porte-parole Christoph G. Meier. Et d’ajouter que ces 17,6 milliards sont notamment en lien avec «plusieurs pays d’Europe occidentale et d’Asie». On a beau insister, nous n’en saurons pas plus.

Autre énigme à relever parmi les positions à risque de l’UBS: les «US Reference Linked Program Notes». Il s’agit d’une pure création maison dont même les initiés n’ont jamais vu la couleur… Enfin, pour fermer ce chapitre d’une boîte de Pandore dont on n’a pas fini d’explorer les joyaux, la banque reconnaît, dans son rapport aux actionnaires cité plus haut, que, malgré leur transfert dans la société de portage, les actifs liés à l’immobilier commercial seront encore un risque. Sur ceux-ci, «l’UBS détiendra encore une exposition importante (…) et sera par conséquent exposée à un risque de base». De quel montant? Mystère.

Pyromanes, puis pompiers. Autre énigme, le nom des personnes qui diront si la BNS rachète les actifs de l’UBS au juste prix. Jusqu’ici, en effet, la valeur de ces titres provient du bilan de la banque fin septembre, soit avant la dégringolade des marchés en octobre. Les autorités fédérales jurent qu’une «expertise indépendante» aura lieu avec l’UBS. Quand, par qui? Par un réviseur ou une autre banque? Mystère encore.

D’ailleurs, qui sont aussi ceux qui vont gérer et surveiller au quotidien le travail du fonds? Daté du 21 octobre, un document interne précise: «Bien que l’UBS devienne le gérant des actifs du fonds, le gérant sera placé sous la direction d’une commission contrôlée par la BNS habilitée à remplacer l’UBS le cas échéant.» Difficile d’en savoir plus, sauf que ce sont bien des hommes de l’UBS qui sont aux commandes opérationnelles du fonds et qui placent les appâts destinés aux futurs acheteurs des actifs en voie de «dépourrissement». Et ces spécialistes-
là, autrefois perles rares de la haute finance, seraitce les mêmes qui ont contribué à la débâcle? Un homme proche de l’UBS nuance: «Oui, la gestion du fonds sera effectuée par des asset managers de l’UBS. Mais ces derniers ne sont pas forcément ceux qui étaient en place il y a un an.» Ouf! Tout espoir n’est donc pas perdu. Pourquoi la BNS ne délégueraitelle pas des gestionnaires au front? Encore faudrait-il qu’elle en disposât. «Vu les montants en jeu et la complexité des produits concernés, si les gens de la BNS avaient les compétences requises, en analysant les bilans de l’UBS, ils auraient dû se rendre compte qu’il y avait un problème», commente le professeur Eric Jondeau un brin narquois. Face au géant UBS, la petite BNS ne fait pas le poids, malgré sa bonne volonté. D’ailleurs, ce rôle de surveillance devrait d’abord incomber à la Commission fédérale des banques.

Certes, la BNS préside la commission de contrôle de la société de portage en la personne de Thomas Jordan, membre de sa direction générale. Une commission faite de trois représentants de la BNS et de deux de l’UBS. Sera-t-elle se rendre efficace, être à la hauteur de sa mission? Difficile à dire, car rien ne filtre sur son fonctionnement… Comme le souligne Philippe Bacchetta, professeur d’économie à l’UNIL: «Un contrôle politique et non seulement de nature purement financière s’impose, eu égard à l’implication de la Confédération», donc in fine des contribuables et électeurs. Par ailleurs, le prêt octroyé au fonds par la BNS est remboursable dans un intervalle de huit à douze ans. Et il serait étonnant que les experts nommés aujourd’hui soient toujours en poste en 2010, voire en 2020. Qu’est ce qui a été prévu à cet effet? Le flou demeure.

L’intérêt du pays. Pourquoi tant de zones d’ombre? «Nous n’avons pas intérêt à donner trop de précisions si nous voulons vendre les positions du fonds dans les meilleures conditions. Il en va de l’intérêt du pays», lâche Werner Abegg, porte-parole de la BNS. Ah, que ne ferait-on pas pour l’intérêt du pays! Et le Conseil fédéral de rappeler dans son message au Parlement du 5 novembre 2008 que, si l’UBS s’effondrait, quelque 128 000 relations bancaires avec les PME et bien plus de 3 millions de comptes seraient touchés, le salaire du quart des employés serait bloqué, etc. Tout cela est vrai, bien sûr. Et c’est aussi fort révélateur d’une Suisse politique qui, au fil des ans, s’est laissé manipuler et prendre en otage par des financiers qui donnaient l’illusion d’un enrichissement collectif à moindres frais.

Pour calmer les esprits, les auteurs du montage financier de sauvetage se plaisent à souligner que le fonds verse des intérêts sur la ligne de crédit de 54 milliards de dollars qu’il reçoit de la BNS. Aux yeux d’un collaborateur d’une grande banque travaillant dans l’asset management, «ce taux d’intérêt à hauteur du Libor majoré de 2,5% n’a rien de punitif. C’est même ridicule au regard du niveau relativement bas du Libor et, surtout, des risques encourus par la BNS. Pour l’UBS, c’est un deal fantastique avec risque zéro.» Opinion partagée par d’autres financiers.

Socialisation des pertes. Au bout du compte, dans son triple habit de victime-bourreau-sauveur, l’UBS s’en sort plutôt bien. Si la grande banque devait à nouveau dégager des profits, une part importante de ces derniers devraient servir à financer cette poubelle de luxe, en plus de la restitution des bonus récompensant l’incompétence de ses dirigeants et traders illusionnistes. Le renoncement de Peter Wuffli, ex-CEO de l’UBS à son bonus de 12 millions de francs est un premier pas timide. Encaisser quand tout va bien et se dédouaner quand tout va mal, la manœuvre a des limites. Le moment ne serait-il pas venu de tordre le cou à cette tare du capitalisme qui encourage à la fois la privatisation des bénéfices et la socialisation des pertes? Lundi 10 novembre, le soutien massif de la Commission des finances du Conseil des Etats au plan de sauvetage montre clairement que les pompiers de la politique sont si accaparés par l’extinction du feu que la poursuite des pyromanes et la reconstruction de la maison incendiée ne sont pas leur priorité.

© L’Hebdo; 13.11.2008