Jacques Sapir: «Le rôle central de l’Amérique est terminé»

La crise bouleverse les équilibres mondiaux, l’hégémonie américaine et la communauté des économistes. Jacques Sapir livre là son analyse. Caustique.

SAPIR_JacquesVoilà bientôt dix ans que l’intellectuel français Jacques Sapir critique ce que produisent sa profession, la science économique, et ses conseils aux gouvernants. Cet économiste, né en 1954, est professeur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, il enseigne à l’Ecole économique de Moscou. En 2001, il a reçu le prix Turgot pour son livre, Les trous noirs de la science économique. Publié en mars, son nouvel essai sur Le nouveau XXIe siècle (Seuil, 2008) livre une analyse détonnante, selon lui, de la tourmente financière actuelle et de l’égarement des Etats occidentaux à suivre les apôtres d’une science économique envoûtée par le tout libéral. Avec, comme résultat pour le plus fervent d’entre eux, les Etats-Unis, un déclin économique et militaire. 1989, puis la fin de l’URSS, tout cela devait être le début d’un siècle américain. C’est fini, pense cet économiste, aussi écouté sur les questions militaires. L’air du temps est au monde multipolaire. Adieu pax americana.

1.- Un modèle économique américain en miettes

A vous lire, les Etats-Unis sont en plein déclin, économiquement surtout. Et l’on se dit que l’arrivée de Barack Obama à la Maison- Blanche n’y changera rien. Vraiment?

Les Etats-Unis, même s’ils restent une grande puissance économique et financière, n’auront plus le rôle central qu’ils ont connu depuis 1945, voire 1936.

Pourquoi?

La crise financière actuelle est d’une ampleur inouïe. Des célèbres banques d’affaires qui avaient structuré les pratiques de Wall Street durant trente ans, seule reste JP Morgan Chase. On parle au passé de l’investment banking et son poids dans le système américain va fortement diminuer. Mais, surtout, c’est la dynamique de croissance que ce pays avait connue depuis une vingtaine d’années qui est cassée pour longtemps.

Qu’entendez-vous par là?

La croissance américaine reposait sur le transfert des gains de productivité vers les profits, ce qui a permis de payer des dividendes élevés aux actionnaires. Ce qui a favorisé une hausse de la valeur des actions. Pour les ménages américains qui détenaient des titres ou ceux dont les retraites étaient assurées par des fonds de pension, cette hausse des actions a créé un sentiment de richesse. Ce sentiment a favorisé la consommation, donc la demande qui, dans un premier temps, a encore accru les profits et les dividendes. Le système semblait devoir s’autoentretenir…

Comment s’est produite la rupture?

Ce système supposait la compression des salaires. Et, ici, le libre-
échange a aidé à créer cette situation de déflation salariale. Or, pour maintenir la consommation, c’est-à-dire la croissance, sans payer de salaires décents, la solution a été le crédit. Voilà la source de l’endettement explosif des ménages: en 1998, il était de 66% du produit intérieur brut (PIB), contre plus de 90% en 2005…

D’où une politique d’argent facile de la Réserve fédérale, la Fed, menée via des taux d’intérêt relativement bas…

Oui, mais c’est surtout à travers la déréglementation qu’on a cru faire baisser le coût du crédit et qu’on a permis d’étendre le crédit à des ménages visiblement insolvables. La titrisation, aussi rendue possible par la déréglementation, a conduit à une explosion du crédit, et à une dissémination des dettes dont plus personne ne savait la valeur réelle dans tout le système financier. A terme, la situation était intenable. Face à l’insolvabilité des ménages, tout s’est effondré. Et la croissance avec elle.

Que cela signifie-t-il pour le futur locataire de la Maison-Blanche?

A court terme, la correction sera brutale, car la consommation va se contracter. On le voit déjà pour les biens durables, les voitures par exemple. En effet, le crédit ne fonctionne plus et les ménages devront réapprendre à épargner ce qui limitera la consommation. Le Prix Nobel d’économie 2008, Paul Krugman, parle déjà de «récession méchante». A moyen terme, c’est le ressort de la croissance de ces vingt dernières années qui est brisé. Une seconde mort pour Ronald Reagan et pour l’inspirateur de sa politique économique, Milton Friedman. Il va donc falloir faire rebasculer le partage de la valeur ajoutée vers les salaires. Cela, c’est du long terme.

2.- Le siècle américain n’aura pas lieu.

Le monde ne sera pas unipolaire, écrivez-vous, mais redeviendra multipolaire avec de puissants acteurs comme la Chine ou la Russie. Soit, mais pourquoi êtes-vous si sûr de la fin de l’hégémonie économique américaine?

Rappelons-nous la crise des pays émergents en 1997-1998. Celle-ci a coûté cher au système financier américain qui, déstabilisé, a subi l’éclatement de la bulle internet en 2000, puis les scandales Enron, Worldcom… Cela indique que les Etats-Unis et le Fonds monétaire international (FMI) étaient incapables de prévenir les crises. La réaction des pays émergents a été alors de se prémunir individuellement en amassant des réserves de devises.

Comment?

Par une politique commerciale prédatrice. On comprime la demande intérieure, tout basculant vers les exportations. En Chine, entre 1998 et 2003, les autorités ont mené une baisse des prix assez forte, ce qui revient à dévaluer le yuan, donc à encourager l’exportation. Résultat, leur excédent commercial a explosé. Sous une forme différente, les Indiens ont fait pareil. Les Coréens aussi, même chose à Taiwan, tout le monde s’est trouvé en prédation.

Sauf les Etats-Unis…

D’où l’accroissement fantastique de leur dette. Et celle-ci a été achetée par ceux qui avaient des excédents massifs de balance commerciale, soit les pays émergents. Jusqu’à quand le feront-ils? C’est un vrai problème. Mais cette pression des importations asiatiques a aussi provoqué le licenciement des gens qui gagnaient des salaires élevés aux Etats-Unis. Parfois, il y a eu réembauche à des salaires inférieurs. Tout cela a accéléré l’endettement des ménages et leur insolvabilité. Les ajustements de la crise de 1997-1998 contenaient les germes de la crise actuelle.

Vous allez un peu vite: l’hégémonie américaine s’appuie encore sur le dollar, monnaie première du système financier international…

Actuellement, dans la phase aiguë de la crise, l’attention reste focalisée sur le prix des valeurs mobilières. Mais d’ici à quelques semaines, bien que nous le sachions déjà, on s’étonnera de l’ampleur du déficit américain pour l’année fiscale en cours et qui s’achève en août 2009: plus de 10% du PIB. Les gens se méfieront alors de la dette américaine et la valeur du dollar chutera très brutalement.

L’économique n’explique pas tout. La puissance militaire américaine, elle, se maintient…

… et elle est en crise! Prenez sa doctrine opérationnelle. Elle s’est révélée inadaptée aux changements survenus dans l’art de la guerre. Les hauts gradés du Pentagone, ils le reconnaissent, ont négligé le fait que bien des techniques autrefois réservées aux militaires sont à disposition de qui sait se servir d’un ordinateur ou de l’internet. De plus, leur stratégie est coincée dans le militarisme. Croire en la seule réponse militaire est une catastrophe. En Afghanistan, la question aurait dû être de savoir comment reconstruire l’économie, comment offrir à la population d’autres industries que celle de la drogue et, ensuite, déployer des troupes pour sécuriser des politiques économiques et sociales. Bref, avec une doctrine opérationnelle désuète et une stratégie fausse, les coûts de l’intervention militaire sont devenus exponentiels!

Ce qui implique un retrait d’Irak?

Sous une forme ou une autre, je pense que les Etats-Unis se retireront d’Irak, et d’Afghanistan, ce qui engendrera sur place une situation dramatique. Economiquement encore, ces opérations militaires, la dette publique et celle des entreprises, tout cela fait que le besoin d’endettement des Etats-Unis pour les trois années à venir est colossal! Sans doute 30% du PIB de 2008, soit plus de 4000 milliards de dollars.

Et comment financer cela?

Très simple, nous allons revenir à l’inflation pour financer la dette. Je m’explique. Au 1er janvier 2008, 95% des actifs de la Fed, la Réserve fédérale, était des bons du Trésor. Dix mois plus tard, ce n’était plus que 50%. Le reste, ce sont ces titres toxiques rachetés aux banques pour éviter la chute du système financier. Pour la Fed, un problème de bilan va surgir, et l’Etat américain devra la recapitaliser en émettant de la dette. Or, dans une situation où personne ne va acheter cette dette-là, la Fed devra acheter elle-même ces bons du Trésor en créant de la monnaie, ce qui relancera l’inflation. Ce qui est vrai pour la Fed l’est aussi pour la Banque centrale européenne. Pour cette dernière, il faudra un accord entre les Etats membres au prorata de leur poids économique dans la zone euro pour recapitaliser l’institution monétaire. Ou alors, adieu la zone euro!

En forçant la Fed à acheter ses dettes, Washington ne brisera-t-il pas un dogme de trente ans, l’indépendance de la banque centrale?

Aux Etats-Unis ou ailleurs, cette indépendance est désormais morte dans les faits. Certes, les banques centrales ne deviendront pas un département du Ministère des finances. Elles garderont de l’autonomie, car leur travail requiert des compétences spécialisées. Mais je reste persuadé que nous allons vivre une reprise en main des banques centrales et, avec elle, le retour de la souveraineté nationale monétaire.

3.- La science économique en question

Fin de l’indépendance des banques centrales, nationalisation de pans entiers de l’industrie bancaire, tout cela contredit ce que la science économique avait enseigné. Comme vous, de rares économistes avaient écrit que cette science se marchait dessus. Pourquoi n’ont-ils pas été entendus?

Si le système tourne, personne ne le critique parce qu’on en profite. Les banquiers qui critiquent la finance folle le font désormais, car ils se sont brûlé les doigts…

Mais cela ne dit pas pourquoi les critiques émanant d’économistes, et non des moindres – Joseph Stiglitz, Dani Rodrik… -, sont passées inaperçues.

Il y a eu une machine à crétiniser. Dans les médias, des gens vous affirment que le libre-échange profite à tous. En fait, des éléments de théorie parlent pour ou contre le libre-échange. Or, sur le sujet, toute discussion raisonnée a disparu depuis quinze ans. J’entends, par discussion raisonnée, le fait qu’un argumentaire cherche à obtenir des éléments de vérification dans le réel. Sans cela, le raisonnement est circulaire. Quand une personne construit un raisonnement logique mais déconnecté du réel, cela porte un nom: la paranoïa.

Les économistes, des paranos?

En réalité, il y a un degré de spécialisation très élevé chez les économistes. Il y a d’abord les data crunchers, des mangeurs de données, qui produisent du savoir factuel et se fichent d’avoir accès aux médias. Une deuxième espèce travaille avec les premiers, ce sont les gens qui interprètent ces données, qui font de la théorie économique. Enfin, il y a l’économiste médiatique qui, pour dire vrai, travaille peu, sauf à sa propre gloire dans les médias.

Et où est le problème?

Il est que l’information ne passe plus entre les deux dernières catégories. Ainsi s’est créée une machine à décerveler avec des gens qui parlent économie mais sans travaux scientifiques depuis longtemps ou alors, pour certains, des écrits débranchés du réel. Par exemple, le dernier récipiendaire du prix du Meilleur jeune économiste français, David Thesmar, professeur à HEC Paris, a écrit un bel article dans Le Figaro pour dire que le mégakrach n’aurait pas lieu. Après coup, c’est amusant. Mais, cela témoigne surtout d’un problème massif de la communauté des économistes…

Assez pour remettre cette «machine à décerveler» en cause?

Je n’en sais rien. Ce qui est inquiétant, c’est que, après quinze mois de crise, hormis les économistes médiatiques, le silence règne chez les professionnels. Aux Etats-Unis, seuls quatre économistes ont parlé sérieusement de cette crise: outre Stiglitz et Krugman, on trouve Nouriel Roubini et James K. Galbraith, le conseiller économique de Barack Obama durant la campagne. Les autres, tel l’ancien chef économiste du FMI, Kenneth Rogoff, n’ont parlé que depuis septembre. C’est tard.

Que lisez-vous derrière ces silences?

On assiste à un effondrement du cadre des représentations: les économistes n’ont plus rien à dire, ne savent plus quoi dire. D’où des basculements étonnants. Elie Cohen, parangon français de l’économiste médiatique et chantre des privatisations, veut désormais nationaliser la totalité du système bancaire ! Il eût pu y penser plus tôt. Amusant mais triste, car cela dit autre chose. En fait, les économistes ne fonctionnaient plus comme une communauté scientifique, c’est-à-dire avec un débat en son sein qui aurait permis une critique des représentations dominantes, foncièrement néolibérales, et le maintien de points de vue pluralistes. Incapable d’alimenter ce débat, les économistes sont devenus, à leur insu ou non, des producteurs de représentations religieuses.

À LIRE

Les trous noirs de la science économique, Albin Michel, 2000.

Les économistes contre la démocratie, Albin Michel, 2002.

Le nouveau XXIe siècle, du siècle américain au retour des nations, Seuil, 2008.

© L’Hebdo; 13.11.2008

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