Sauvetage d’UBS: mystère aux îles caimans

La nature et le montant des actifs que l’UBS déverse dans un «fonds poubelle» contrôlé par la BNS restent très mystérieux. La grande banque profite de la situation de crise pour en tirer un maximum d’avantages.

C’est, hélas, systématique. Dès qu’une marée noire devient une catastrophe écologique, quelques pétroliers en profitent pour nettoyer leurs cuves à l’eau de mer. Ni vu ni connu. Il suffit aussi d’un fort séisme financier et d’un plan de sauvetage de la première banque du pays pour que celle-ci en profite pour faire le grand ménage de ses créances pourries sur le dos de la Confédération et de la Banque nationale suisse (BNS). En toute discrétion. L’UBS transparente? Pas tant que cela, à lire l’analyse des actifs qu’elle entend larguer dans un fonds bricolé par les autorités fédérales et installé, aux dernières nouvelles, dans ce havre fiscal que sont les îles Caïmans (lire l’inventaire). Mais alors, de quoi sera donc faite cette «poubelle» à 60 milliards de dollars?

Que sont, par exemple, ces 17,6 milliards qualifiés laconiquement par l’UBS de «titres de dette non américaine», et sans lien avec le marché subprime? La BNS, qui va racheter ces titres, n’en sait guère plus et parle d’«emprunts européens et asiatiques». Or, selon Eric Jondeau, professeur et directeur de l’Institut de banque et finance à l’Université de Lausanne (UNIL), aucune faillite bancaire en Asie ou en Europe ne peut justifier un tel montant. «L’UBS, dit-il, pourrait ainsi camoufler une ou deux opérations calamiteuses.»

Bilan au Kärcher. A cet égard, le rapport du conseil d’administration de l’UBS, envoyé il y a une semaine aux actionnaires de la banque, interpelle: «Le fait d’inclure ces positions s’explique par la décision de l’UBS de réduire ses activités de titrisation (technique qui consiste à transférer à des investisseurs des actifs comme des créances hypothécaires, ndlr) et permet de mieux diversifier le portefeuille de fonds.» Une certitude donc, Peter Kurer et les siens écartent 17,6 milliards d’actifs issus d’opérations à risque sur d’autres marchés que les Etats-Unis. La crise des subprimes a bon dos. Selon nos sources, nombre de ces titres seraient des «Asset-Backed Securities» (ou ABS), des pochettes-surprise financières faites d’hypothèques, de crédits à la consommation et autres emprunts d’entreprises en Europe. Or, ces ABS européennes sont au plus mal, la déprime s’installant sur l’immobilier irlandais, espagnol ou, à l’Est, en Hongrie et en Pologne. Dans ces deux derniers pays, particuliers et sociétés ont de la peine à rembourser leurs crédits. Ironie, une grande partie de ces crédits ont été, depuis 2006, libellés en francs suisses. A lui seul, le marché hongrois en détiendrait jusqu’à 50 milliards. Or, avec la baisse des monnaies polonaise et hongroise, par rapport à la devise helvétique, le coût des remboursements a bondi.

Qu’en dit l’UBS? «La Hongrie ne joue pas de rôle dans cette tranche», assure son porte-parole Christoph G. Meier. Et d’ajouter que ces 17,6 milliards sont notamment en lien avec «plusieurs pays d’Europe occidentale et d’Asie». On a beau insister, nous n’en saurons pas plus.

Autre énigme à relever parmi les positions à risque de l’UBS: les «US Reference Linked Program Notes». Il s’agit d’une pure création maison dont même les initiés n’ont jamais vu la couleur… Enfin, pour fermer ce chapitre d’une boîte de Pandore dont on n’a pas fini d’explorer les joyaux, la banque reconnaît, dans son rapport aux actionnaires cité plus haut, que, malgré leur transfert dans la société de portage, les actifs liés à l’immobilier commercial seront encore un risque. Sur ceux-ci, «l’UBS détiendra encore une exposition importante (…) et sera par conséquent exposée à un risque de base». De quel montant? Mystère.

Pyromanes, puis pompiers. Autre énigme, le nom des personnes qui diront si la BNS rachète les actifs de l’UBS au juste prix. Jusqu’ici, en effet, la valeur de ces titres provient du bilan de la banque fin septembre, soit avant la dégringolade des marchés en octobre. Les autorités fédérales jurent qu’une «expertise indépendante» aura lieu avec l’UBS. Quand, par qui? Par un réviseur ou une autre banque? Mystère encore.

D’ailleurs, qui sont aussi ceux qui vont gérer et surveiller au quotidien le travail du fonds? Daté du 21 octobre, un document interne précise: «Bien que l’UBS devienne le gérant des actifs du fonds, le gérant sera placé sous la direction d’une commission contrôlée par la BNS habilitée à remplacer l’UBS le cas échéant.» Difficile d’en savoir plus, sauf que ce sont bien des hommes de l’UBS qui sont aux commandes opérationnelles du fonds et qui placent les appâts destinés aux futurs acheteurs des actifs en voie de «dépourrissement». Et ces spécialistes-
là, autrefois perles rares de la haute finance, seraitce les mêmes qui ont contribué à la débâcle? Un homme proche de l’UBS nuance: «Oui, la gestion du fonds sera effectuée par des asset managers de l’UBS. Mais ces derniers ne sont pas forcément ceux qui étaient en place il y a un an.» Ouf! Tout espoir n’est donc pas perdu. Pourquoi la BNS ne délégueraitelle pas des gestionnaires au front? Encore faudrait-il qu’elle en disposât. «Vu les montants en jeu et la complexité des produits concernés, si les gens de la BNS avaient les compétences requises, en analysant les bilans de l’UBS, ils auraient dû se rendre compte qu’il y avait un problème», commente le professeur Eric Jondeau un brin narquois. Face au géant UBS, la petite BNS ne fait pas le poids, malgré sa bonne volonté. D’ailleurs, ce rôle de surveillance devrait d’abord incomber à la Commission fédérale des banques.

Certes, la BNS préside la commission de contrôle de la société de portage en la personne de Thomas Jordan, membre de sa direction générale. Une commission faite de trois représentants de la BNS et de deux de l’UBS. Sera-t-elle se rendre efficace, être à la hauteur de sa mission? Difficile à dire, car rien ne filtre sur son fonctionnement… Comme le souligne Philippe Bacchetta, professeur d’économie à l’UNIL: «Un contrôle politique et non seulement de nature purement financière s’impose, eu égard à l’implication de la Confédération», donc in fine des contribuables et électeurs. Par ailleurs, le prêt octroyé au fonds par la BNS est remboursable dans un intervalle de huit à douze ans. Et il serait étonnant que les experts nommés aujourd’hui soient toujours en poste en 2010, voire en 2020. Qu’est ce qui a été prévu à cet effet? Le flou demeure.

L’intérêt du pays. Pourquoi tant de zones d’ombre? «Nous n’avons pas intérêt à donner trop de précisions si nous voulons vendre les positions du fonds dans les meilleures conditions. Il en va de l’intérêt du pays», lâche Werner Abegg, porte-parole de la BNS. Ah, que ne ferait-on pas pour l’intérêt du pays! Et le Conseil fédéral de rappeler dans son message au Parlement du 5 novembre 2008 que, si l’UBS s’effondrait, quelque 128 000 relations bancaires avec les PME et bien plus de 3 millions de comptes seraient touchés, le salaire du quart des employés serait bloqué, etc. Tout cela est vrai, bien sûr. Et c’est aussi fort révélateur d’une Suisse politique qui, au fil des ans, s’est laissé manipuler et prendre en otage par des financiers qui donnaient l’illusion d’un enrichissement collectif à moindres frais.

Pour calmer les esprits, les auteurs du montage financier de sauvetage se plaisent à souligner que le fonds verse des intérêts sur la ligne de crédit de 54 milliards de dollars qu’il reçoit de la BNS. Aux yeux d’un collaborateur d’une grande banque travaillant dans l’asset management, «ce taux d’intérêt à hauteur du Libor majoré de 2,5% n’a rien de punitif. C’est même ridicule au regard du niveau relativement bas du Libor et, surtout, des risques encourus par la BNS. Pour l’UBS, c’est un deal fantastique avec risque zéro.» Opinion partagée par d’autres financiers.

Socialisation des pertes. Au bout du compte, dans son triple habit de victime-bourreau-sauveur, l’UBS s’en sort plutôt bien. Si la grande banque devait à nouveau dégager des profits, une part importante de ces derniers devraient servir à financer cette poubelle de luxe, en plus de la restitution des bonus récompensant l’incompétence de ses dirigeants et traders illusionnistes. Le renoncement de Peter Wuffli, ex-CEO de l’UBS à son bonus de 12 millions de francs est un premier pas timide. Encaisser quand tout va bien et se dédouaner quand tout va mal, la manœuvre a des limites. Le moment ne serait-il pas venu de tordre le cou à cette tare du capitalisme qui encourage à la fois la privatisation des bénéfices et la socialisation des pertes? Lundi 10 novembre, le soutien massif de la Commission des finances du Conseil des Etats au plan de sauvetage montre clairement que les pompiers de la politique sont si accaparés par l’extinction du feu que la poursuite des pyromanes et la reconstruction de la maison incendiée ne sont pas leur priorité.

© L’Hebdo; 13.11.2008

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