À Londres, la déprime a déjà gagné les esprits (reportage)

Reportage. Banques quasi nationalisées, grèves et discours aux relents xénophobes, voilà les maux que connaît le Royaume-Uni. Et les Européens de l’Est venus en masse repartent, alors que, piégés sur leur île, les Anglais s’attendent au pire.

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L’odeur des feuilles de tabac parfume la petite échoppe du 33 Threadneedle Street. Accolée depuis 1841 à l’auguste édifice qui accueillait jadis le London Stock Exchange, la boutique de cigares de Mukesh Gagliani a comme vis-à-vis une vieille dame, la Banque d’Angleterre, et comme clients, les hommes de la City. Les affaires? «Tout juste de quoi payer l’hypothèque, mon salaire et celui de mon assistant, Vinod», se lamente ce quinquagénaire, né à Bombay. A la place des boîtes de Montecristo, c’est désormais à la pièce que ces havanes s’écoulent. Depuis janvier, les ventes ont chuté de moitié. «More or less», soupire-t-il avant qu’un client, la cravate défaite, ne se faufile jusqu’à l’étriqué comptoir. L’échange fuse, le nouvel arrivé a déjà repassé la porte. Et Vinod, la mine peinée, de murmurer: «Il a perdu son job ce matin, il a pris 10 cigarettes.» L’odeur du sapin a remplacé celle du tabac.

Il y a peu, d’aucuns espéraient encore la résurrection. Un trou noir avalait pourtant la finance internationale et ses places fortes, New York et Londres. Le 16 septembre, la banque d’investissement Lehman Brothers fermait. Un mois après, trois de ses rivales britanniques – Royal Bank of Scotland, Lloyd TSB et HBOS – quémandaient 74 milliards de nos francs au Trésor de Sa Majesté. «A l’époque dans les pubs, des chasseurs de têtes pistaient les types virés de Lehman. Mais là, c’est fini», raconte Rafael Gomez, un Portugais expert en analyse de risque qui travaille sur Lombard Street. Cette rue abritait autrefois les enseignes prestigieuses de la banque britannique, avant qu’une partie de la City ne migre, dans les années 80, à l’intérieur d’un méandre de la Tamise, à Canary Wharf. C’était alors le début d’une ère de luxure et de vanité. Une ère qui a pris fin avec la crise de l’automne passé et dont les séquelles se repèrent si l’on s’aventure sur ce qui se surnommait jadis l’île des Chiens, à Canary Wharf donc.

Redondant. Une cité de verre et de métal, un train suspendu et une station de métro aux airs de terminal d’aéroport empruntée par des milliers d’employés de banque, d’assurances et d’autres sociétés d’audit. Au sortir de la bouche de métro de Canary Wharf, le regard s’écrase sur le défilé de cotations boursières en rouge vif, accroché à un building sur South Colonnade. De quoi plomber, ce matin encore, le moral déjà sinistré des anonymes qui s’empressent de gagner leur lieu de travail.

Analyste dans une banque de la place, Christos* préfère aussi conserver l’anonymat. «On ne sait jamais», s’excuse l’économiste. Ce Grec est venu au Royaume-Uni pour y faire son doctorat, avant d’atterrir chez son employeur actuel. «Mon job n’est pas si exposé, car je travaille dans la recherche. Un trader en revanche, s’il perd son job, c’est la mort.» Et le trentenaire sait de quoi il en retourne. Voici un an, Christos était sur le «marché interne» de sa banque, son poste ayant été jugé «redondant». Deux mois, c’est ce que lui a laissé sa hiérarchie pour se recaser dans l’institution. Sinon: la porte. «Ce coup-ci, j’ai eu de la chance», se souvient-il en laissant refroidir son chocolat dans le Starbucks du centre commercial souterrain relié à la station de Canary Wharf. D’autres en ont eu moins, à l’instar de ceux qui œuvraient, il y a six mois, au-dessus de nos têtes dans l’insolant gratte-ciel londonien de Lehman Brothers. «Le monument aux morts», comme on dit ici.

Pour l’heure encore, la City compte aussi des morts-vivants: ce sont ces banques, sauvées par l’argent public et quasi nationalisées. Erik* travaille pour l’une d’entre elles, la Royal Bank of Scotland, une vénérable institution fondée en 1727 et qui a perdu 45 milliards de nos francs l’an passé. Et à écouter ce grand Suédois, sur sa chaise dans un énième Starbucks de la City, on reste un peu estomaqué par ses mots: «Vous plaisantez? Cette crise est un petit miracle!» rit-il, son thé entre les mains.

Monopoly. A 32 ans, cet économiste, passé par Goldman Sachs, consacre près d’un jour par semaine à administrer ses neuf propriétés situées au centre ou en périphérie de la capitale. Avec sa douce moitié, Erik retape ses maisons, ses appartements et, bien sûr, renégocie ses hypothèques. Un vrai hobby et une grosse dette: «2,5 millions de livres», rigole celui qui se promène aussi avec une dizaine de cartes de crédit en poche. «Avec des hypothèques à taux variable et une banque centrale qui baisse les siens, je ne paie presque plus rien. En fait, c’est la première fois depuis 2002 que j’y gagne», détaille Erik, locataire d’un petit appartement dans l’est de Londres. Et la perspective que lui, ou l’un de ses locataires, se retrouve sans emploi, incapable de payer ses dettes? «Au pire, je vends tout et je pars.»

Pour un pan du système bancaire anglais, Erik et d’autres dizaines de milliers de détenteurs d’hypothèques et de crédits à la consommation font courir un formidable risque d’implosion. «Ce n’est pas ma faute! Depuis des années, les banques nous ont lancé cet argent à la figure en disant, allez-y, dépensez maintenant, pourquoi attendre?» proteste notre jeune landlord.

Les résultats de cette politique de crédit tous azimuts, encouragée avec zèle par les gouvernements travaillistes de Tony Blair et de Gordon Brown, se lisent dans la statistique nationale. En 2007, l’endettement des ménages anglais a, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, dépassé le montant du produit intérieur brut. Au début de 2008, cette dette avoisinait les 2400 milliards de francs. Et les autorités d’avertir en février passé qu’un résident du Royaume-Uni sur soixante était insolvable. Erik a, lui, un joker: au pire, il peut filer chez papa-maman, en Suède.

Préférence nationale. Pareille échappatoire n’existe pas pour les insulaires pure souche. Comme ici à Dagenham, à une vingtaine de kilomètres à l’est de la capitale. Une banlieue de la classe moyenne industrielle, où les petites maisons de briques ocre dépassent rarement deux étages et où les drapeaux flanqués de la Croix de Saint-Georges sont hissés ça et là dans les jardins. «Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise? Tout le monde est affecté par la crise. Mais ici ça va, même si on doit lutter pour nos emplois», lance, dans le froid et le vent, cet ouvrier de Ford, pas très prêt à se séparer de son accent cockney. Il hésite aussi à poursuivre la discussion sous l’objectif des caméras de surveillance de l’entrée du complexe industriel du constructeur automobile.

Comment ça, lutter pour nos emplois? «Pour nous, les nationaux», répond sèchement l’homme, affecté chez Ford au transport des marchandises depuis 1969. Fin de la conversation, fin de la visite aussi, car la sécurité de l’usine n’apprécie guère le Suisse curieux et son photographe londonien à proximité de l’enceinte. «Nous devons nous protéger», s’excuse poliment un colosse qui, lui aussi, n’a pas envie de trop parler, même pour dire son prénom. Ses seuls mots seront qu’il est «rempart du lieu», fier de l’être depuis vingt-trois ans.

Par le passé, cette usine a été la plus grande manufacture d’automobiles d’Europe et reste, dans les mémoires syndicales, un symbole du combat pour le respect des droits des travailleurs. Le 5 février encore, 300 ouvriers débrayaient spontanément. En cause: un gel des salaires et une menace sur l’emploi, le management ayant déclaré des centaines de places de travail «redondantes». Un débrayage qui s’est accompagné parfois de slogans contre les ouvriers étrangers. Trente ans avant, à Dagenham, les travailleurs venus des îles Caraïbes «minaient», disait-on, la force de travail britannique. Désormais, ce sont les auxiliaires asiatiques ou des Balkans que l’on fustige.

Avec la récession qui frappe le Royaume-Uni, la résurgence de discours aux relents xénophobes s’amplifie. Comme à la fin du mois de janvier, lors de la grève sauvage d’une semaine à la raffinerie du français Total à Lindsey. Dénonçant l’utilisation de contingents de main-d’œuvre portugaise et italienne pour poursuivre l’extension du site, les locaux ont réclamé «des emplois britanniques pour des travailleurs britanniques». Rebelote le 11 février, cette fois-ci aux abords de l’usine d’électricité de Staythorpe, dans le Nottinghamshire au centre du pays. A peine une centaine de grévistes, mais les images ont fait le tour des télévisions.

Entre ces deux grèves, le Daily Mail, un tabloïd conservateur, a cru bon d’encarter un poster: en arrière-plan, l’Union Jack, le drapeau de Sa Majesté, sur lequel figurait le slogan des grévistes de Lindsey. Quelques jours après, le quotidien faisait poser des «vrais ouvriers britanniques», le poster fièrement en main.

Et d’ailleurs, pourquoi auraient-ils eu honte puisque ce slogan, emprunté à l’extrême droite des années 70, a été utilisé, à la fin de 2007, par le premier ministre travailliste Gordon Brown? Une façon alors pour ce dernier de se dédouaner d’une bourde de ses services: en dix ans, la Grande-Bretagne a accueilli 1,5 million de travailleurs étrangers, et non 1,1 million comme le juraient les autorités. A l’avenir, la création d’emplois sera pour les nationaux, ou ne sera pas, surtout pour les non-Européens. Mais, au grand désarroi du locataire du 10 Downing Street, la récession est arrivée et avec elle, la perte de 369 000 emplois pour la seule année 2008.

Retour forcé, ou la rue. «J’ai vu ce poster du Daily Mail, c’est si stupide», s’irrite Lukas Patyk, 26 ans (voir son portrait), sur le quai 20 de la station des bus de Victoria, au centre de la capitale. Avec ses deux gros sacs de sport, il repart dans sa ville natale de Wrocaw, en Pologne. Pour l’heure, il lui reste à trouver une place de dernière minute – «un Wilczy Bilet [le ticket du loup], comme on dit» – dans le car de 13 h 30. Sinon? «Ce sera le prochain, demain à 11 heures. Je n’ai plus de travail ici.»

Comme des milliers de Polonais dès 2004, ce jeune homme est venu ici pour travailler. «A mon arrivée en 2006, je récoltais des fraises sous des serres pour 50 livres la semaine.» Soit 110 francs suisses d’alors, en plus d’être nourri et logé par son recruteur polonais.

«Aucun Anglais ne voulait faire ce travail. Ni hier ni aujourd’hui», promet-il. Encore moins son dernier job chez Atlanco, un sous-contractant polonais qui, avec la firme Adecco, fournit du personnel au géant de la distribution Marks & Spencer. «Nous étions moins payés, on ne devait pas être trop vus dans les magasins et ils nous ont tous virés d’un coup. A cause de la crise.»

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Pourtant, Patyk n’a pas plus de rancœur que ça en partant de Grande-Bretagne, car, en trois ans, il a appris l’anglais tout en envoyant un peu d’argent aux siens. Non, ce qui l’énerve, c’est ce bus bondé. «C’est toujours plein, vous deviez réserver», lui dit l’hôtesse. Résigné, il repart dans la station grisâtre, passe au guichet de la compagnie, réserve sa place pour le lendemain et s’installe, vers la porte 20, pour y passer la nuit.

Lorsqu’on raconte l’histoire de Patyk à Ewa Sadowska, celle-ci ne s’en étonne guère. «Chaque jour, une dizaine de cars vont et viennent entre Londres et Varsovie.» Cette jeune femme de 27 ans connaît par cœur la situation de ses compatriotes en Angleterre. Elle-même y est venue voici trois ans pour y prolonger l’œuvre de bienfaisance de ses parents, une fondation nommée Barka. En Pologne, dès 1989, ils y recueillent des sans-abri, des alcooliques, des marginaux pour les réintégrer dans la société.

A Londres, Ewa Sadowska fait de même avec les Polonais à la dérive. «Pour beaucoup, jeunes ou vieux, la transition d’un pays socialiste à celui d’un capitalisme brutal est terrible. S’ils perdent leur job après moins d’un an, aucune aide ne leur est allouée. Alors, nous allons les chercher, là où ils sont, dans les rues», explique-t-elle avec conviction , installée dans un restaurant de la gare de Liverpool Street, non loin du cœur de la City historique.

Avec des travailleurs sociaux, tous Polonais, Ewa Sadowska patrouille dès la tombée de la nuit dans le Grand Londres à la quête d’âmes à l’abandon. «Il y en a de plus en plus. En un an, nous avons eu 6000 contacts.» Et après? «Nous les renvoyons en Pologne pour suivre une thérapie collective, pour essayer de s’en sortir et fuir ainsi l’enfer», poursuit cette fervente catholique. Avant d’ajouter qu’au moins «300 des nôtres ont été ainsi reconnectés à la société».

A peine rentrée de Pologne, elle n’ira pas ce soir-là épauler ses collègues sur le terrain. Elle n’ira pas non plus vadrouiller aux abords du magasin de cigares de Mukesh Gagliani, en face de la Banque d’Angleterre. «Bien sûr que je connais cet endroit», s’écrie-t-elle sans rire. Une habituée? Un hasard? «Pas du tout, je vois où c’est, car les Polonais sans-abri sont nombreux par là-bas. L’endroit est sûr, propre. Et sous les portes des banques, l’air des climatisations vient réchauffer ceux qui y dorment.»

* Prénoms d’emprunt. Noms et prénoms connus de la rédaction

@ Photos: George Georgiou, 2009.

© L’Hebdo, 12.03.2009.

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