Wall Street, K.-O. debout

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Dans «Traders», Jean-Stéphane Bron propose une métaphore du monde de la finance à travers un tournoi de boxe entre employés de banque. Regards croisés de deux journalistes de L’Hebdo, l’un en rubrique culturelle (Antoine Duplan), l’autre en économie (Yves Steiner).

Antoine Duplan: Entre deux fictions, Jean-Stéphane Bron revient au documentaire avec l’intelligence et l’humour qui ont garanti le succès de Mais in Bundeshuus. Personne n’a abordé la crise sous un angle aussi original que celui de Traders. Une fois l’an, à New York, gestionnaires de comptes et gérants de fortune participent au Wall Street Boxing Charity Championship. Quelques durs à cuire de la profession tâtent du cuir sur le ring au profit d’une bonne œuvre. Les joutes de l’automne 2008 se posent en parfaite métaphore de l’industrie financière qui tape dans le vide, s’en prend plein les gencives et mord la poussière.

Ben Sadgrove, dit «Bonecrusher», Ken Cunningham, dit «The Carnivore», Kelly Vergamini, dite «Machine Gun», et les autres sont les soutiers de la machine économique. Sans états d’âme, ils vont au charbon pour que l’argent engendre l’argent. Ils sont l’équivalent des fonctionnaires qui, en s’acquittant de leur mandat assurent l’accomplissement du pire dans les dictatures.

En contrepoint des témoignages, le cinéaste lausannois filme des alignements de maisons condamnées. Il propose des extraits d’actualités où l’on voit les vrais rois du monde, comme le directeur de Lehman Brothers, s’enferrer dans les contradictions et l’amoralisme ? «Privatiser les gains et nationaliser les risques»… Sans insister, le documentariste oppose les 700 milliards de dollars que les banques demandent au Gouvernement américain aux 100 000 dollars que les traders-boxeurs espèrent récolter au profit des orphelins du Rwanda…

Les traders ont du punch, de l’allonge, l’œil du tigre («Je veux gagner ce match pour que ma compagnie soit fière de moi»), mais ils moulinent dans le vide, impuissants à expliquer la finance, ressassant d’amères pensées: «Peut-être que les Etats-Unis ne vont pas rester le centre du monde.» Combattants, arbitre, public, tout le monde est au tapis.

Yves Steiner: Jean-Stéphane Bron est un veinard. Assister en direct à l’effondrement de l’une des principales banques d’investissement de Wall Street, Lehman Brothers, bien des cinéastes auraient voulu en être. Car ce 16 septembre, du côté de Manhattan, c’est plus qu’un institut bancaire qui plongeait. C’est tout un modèle, celui de la finance globalisée de ces trente dernières années qui passait aux orties. Et avec, sa figure centrale: le trader. Ces ouvriers spécialisés des marchés financiers, voilà les héros du cinéaste lausannois. On écoute leurs mots guerriers. On sent leur univers, vraiment clos. On est stupéfait de leur allégresse à chaque transaction qui leur fait gagner quelques «centimes». Et on éprouve de la compassion face à ces accros du portable, impossible à lâcher, même le temps d’un entretien face à la caméra. L’aliénation a encore de beaux jours.

Mieux que d’épais manuels de finance ou les colonnes averties du Financial Times, Jean-Stéphane Bron raconte ce monde où le comportement grégaire tient de la norme. De petits moutons qui courattent ça et là pour brouter un carré d’herbe vert, sauf qu’ici il s’appelle profit. Ainsi prennent vie ces expressions si médiatiquement rabâchées comme «les marchés pensent», «la Bourse réagit» ou encore, «Wall Street a la gueule de bois».

Mais si ces mots prennent corps, ils n’en prennent pas sens pour autant. Bémol donc, du moins pour l’économiste. Parce que nos ouvriers spécialisés, aussi apprentis boxeurs, ressassent à tour de rôle un même discours dont l’aveu final est de ne rien savoir… Sur la finance. Certains verront ici la touche d’ironie du cinéaste. D’autres songeront qu’à force d’écouter naïvement ces dominés, on oublie que, plus haut dans les étages, se trouvent ceux qui organisent ces «marchés». Souvent avec l’aide de ceux qui logent à la Maison-Blanche ou au Capitole. L’économie reste politique.

© L’Hebdo, 23.04.2009

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