Pascal Saint-Amans: «Le Delaware fera aussi l’objet d’un examen»

L’OCDE se félicite des progrès accomplis par le Conseil fédéral en matière d’échanges d’informations fiscales. Et promet qu’elle s’intéressera désormais aux pratiques des pays épargnés jusqu’ici. Comme les Etats-Unis.

La période estivale serait-elle propice à la détente? Un peu, y compris entre Berne et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), sise à Paris. Après l’escalade diplomatique de ce printemps, quand le Conseil fédéral fit siennes les normes de l’OCDE en matière d’échanges à des fins fiscales, les esprits ont retrouvé leur calme. Pour l’instant du moins, car la Suisse ne remplit pas encore les critères de l’organisation pour sortir de sa «liste grise» édictée lors du G20 d’avril. Et le Conseil fédéral bloque toujours une subvention de 136 000 euros pour l’OCDE. Un Conseil fédéral qui attend les résultats de la réunion du G20 à Pittsburgh à la fin de septembre pour lever cette réserve. Ou non.

Avant ce raout automnal, une autre réunion intéresse la Suisse au plus haut point: celle du Forum mondial sur la fiscalité de l’OCDE les 1er et 2 septembre à Los Cabos, au Mexique. Réunion de préparation du G20, elle évaluera les progrès réalisés dans la lutte contre la fraude fiscale. Mais elle jettera aussi les bases d’un dispositif d’examen par les pairs des pratiques fiscales des pays membres. L’Hebdo en a parlé avec l’une des chevilles ouvrières de ce processus, Pascal Saint-Amans, chef de la Division de la coopération internationale et de la compétition fiscale à l’OCDE. Entretien.

Mardi 11 août, le Liechtenstein et le Royaume-Uni ont signé un accord d’échanges fiscaux qui, à certains égards, va plus loin que les normes de l’OCDE. Cela vous réjouit-il?

Je n’ai pas à porter de jugements de valeur. A l’OCDE, nous constatons si un accord est conforme, ou pas, à la norme OCDE. Ici, c’est le cas puisqu’il prévoit l’échange d’informations sur demande, y compris bancaires et fiduciaires. Le Liechtenstein, qui était à l’origine en février 2008 d’un regain d’attention politique sur ce sujet, s’est mis à négocier et à signer. Avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni.

Depuis mars, la Suisse a paraphé treize conventions de double imposition (CDI). Comment appréciez-vous cela?

La Suisse a pris une décision difficile, car elle a accepté un modèle qu’elle n’avait pas spontanément admis. Depuis, elle a fait des progrès très importants. L’activité de négociation a été très intense. Treize accords signés en moins de six mois, c’est remarquable! Le Luxembourg a fait aussi des progrès semblables, voire plus, car il a signé ces accords… La Suisse n’a pas encore signé en raison de ses procédures de consultation typiques de la démocratie helvétique. Il faudra attendre que ces accords soient signés, ce qui ne saurait tarder, pour que la Suisse passe dans la catégorie des Etats qui appliquent substantiellement les standards (et quitte ainsi la «liste grise», ndlr).

Dans le cas suisse, avez-vous lu ces CDI? Sont-elles conformes au modèle de l’OCDE?

Non. Un accord paraphé n’est pas public. Mais je vous rassure, la Suisse et ses partenaires ne s’amuseraient pas à négocier des accords pour être aux standards de l’OCDE sans les respecter au final.

Quid de leur interprétation? Au Figaro, le futur président des banquiers suisses, le Genevois Patrick Odier, a dit qu’il ne suffira pas de fournir un nom, une adresse, une indication du type de renseignements ou de la période visés pour motiver une demande d’entraide…

Il n’y a pas deux versions sur ce qui est requis pour échanger des données. La seule est dans l’article 26: un renseignement peut être demandé lorsqu’il est «vraisemblablement pertinent». Que des non-fiscalistes s’y perdent, c’est très possible. Pour l’administration fiscale, il faudra une accroche pour pouvoir dire que cette information est vraisemblablement pertinente. Là-dessus, il peut exister des incompréhensions plus ou moins interprétatives. Mais, au final, le fisc étranger n’a pas besoin de démontrer la fraude ou la présomption de fraude pour demander une information.

Donc pas d’échanges automatiques, comme le redoutent à moyen terme ces mêmes milieux bancaires et financiers?

Non. La logique de l’article 26 signifie que l’on ne peut pas partir à la pêche (fishing expeditions). Nous ne voulons pas cela. C’est une logique qui ressemble à l’échange automatique de données. Peut-être que des voix veulent l’insinuer, mais il n’a jamais été question à l’OCDE de faire de l’échange de données automatique un standard.

A vous entendre, on a l’impression que vous avez été surpris par la rapidité des autorités suisses à négocier ces accords de double imposition?

Je crois que cela surprend tout le monde. La négociation de ce type d’accords prend en général des années, ce que la Suisse avait initialement indiqué. Personnellement, cela ne me surprend pas tant que cela quand on connaît le sérieux suisse. Mais c’est aussi révélateur du climat actuel où de très nombreux autres pays négocient activement et rapidement.

Qu’entendez-vous par là?

Depuis six mois, la tolérance à l’égard de la fraude fiscale s’est effondrée chez les politiques. C’est une excellente nouvelle. Des places financières comme la Suisse, Singapour ou Hong Kong ont dit qu’il n’était plus acceptable d’abuser du secret bancaire pour frauder le fisc. Tout le monde accepte ce principe désormais. Le récent accord du Liechtenstein traduit cela. Les treize accords paraphés par la Suisse aussi.

Mais qui va contrôler que l’échange se passe vraiment?

Ce sera l’objet du Forum mondial sur la fiscalité, à Los Cabos. Nous devrons mettre en place un système d’examen par les pairs pour évaluer l’application des principes tels qu’ils ont été traduits dans les accords internationaux et si ces accords sont appliqués dans les faits. Bref, ce qui est en jeu c’est que l’échange d’informations, in fine, ait bien lieu.

Tous les pays, y compris des Etats américains, comme le Nevada ou le Delaware?

Bien sûr. Dans le cadre de ce processus d’évaluation par les pairs, nous allons nous intéresser à ces Etats. A l’OCDE, nous n’avons pas pour mission de faire plaisir à quiconque, si ce n’est à la collectivité, ce qui peut se traduire par des déplaisirs individuels. Alors oui, la situation au Delaware, comme celle de la Suisse et de tous les autres membres du Forum mondial, fera l’objet d’un examen par les pairs.

Côté pratique, encore faut-il que les fiscs nationaux aient la volonté politique de demander ces informations…

Des voix disent que, en pratique, le nombre de demandes reste faible. C’est vrai, mais cela reste une extrapolation rapide à partir d’un seul exemple: celui du traité d’échange entre les Etats-Unis et Jersey où les autorités de ce centre offshore disent qu’elles n’ont que très peu de demandes. Mais encore, c’est le seul exemple public.

Autre préoccupation pratique, il faudra recruter du personnel dans les administrations…

Pas nécessairement, la collecte d’informations est assurément une charge supplémentaire mais vous n’avez pas nécessairement besoin d’experts de l’échange fiscal. Dans certains pays, l’information peut être collectée par les inspecteurs des impôts qui sont sur le terrain. Dans le système de revue par les pairs tel qu’il sera discuté bientôt à Los Cabos, nous parlerons de tous ces aspects pratiques. Car cela n’a rien de théorique: il faut que les administrations fiscales de tous les Etats puissent obtenir des informations sur leurs contribuables quand celles-ci sont, j’insiste, vraisemblablement pertinentes.

Diplômé de Sciences Po Paris et énarque, Pascal Saint-Amans a fait sa carrière au Ministère français des finances. Depuis 2007, il dirige la Division de la coopération internationale et de la compétition fiscale au Centre de politique et d’administration fiscales de l’OCDE .

© L’Hebdo, 20.08.2009

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