Blocher, Hayek et Levrat: les dessous d’une alliance contre nature

Nicolas Hayek, Christoph Blocher et Christian Levrat s’en prennent aux grande banques qui rechignent à un contrôle accru. Qu’en disent la BNS et la FINMA?

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Ce 11 septembre, dans le Salon Rouge du Bellevue Palace à Berne, Nicolas Hayek cachait mal son excitation. Son dernier coup? Allier le chef des socialistes Christian Levrat à l’ex-conseiller fédéral, Christoph Blocher, pour sonner la charge contre les grandes banques. De quoi susciter, enfin persifleront les mauvais esprits, l’attention d’une presse parlementaire obnubilée par la course au Conseil fédéral. Mais que veut ce quarteron, guidé par le fondateur de Swatch? Limiter l’impact de l’écroulement d’une banque sur l’économie suisse, quitte en dernier ressort à modifier sa structure et restreindre sa taille. Et l’improbable trio de battre le rappel de «l’économie réelle» et du monde politique pour soutenir les propositions sur le sujet de la Banque nationale suisse (BNS) et de l’Autorité de surveillance des marchés financiers (FINMA). Ce que ces deux institutions apprécieront.

Ce coup, l’horloger Hayek le mijote depuis mi-juin, quand il convie les chefs des quatre grands partis gouvernementaux au rendez-vous de vendredi passé. Le bristol arrive aussi chez d’importants délégués patronaux, tels les libérauxradicaux, Gerold Bührer, l’ancien chef du parti et actuel président d’economiesuisse, et l’élu national, Johann Schneider-Ammann, vice-président d’economiesuisse et président de Swissmem, la faîtière de l’industrie des machines.

A entendre le créateur de Swatch, Christophe Darbellay, président des démocrates-chrétiens, décline. Tout comme Gerold Bührer. Quant à l’industriel Schneider-Ammann, il se défile aussi, avant de soutenir, dans la presse dominicale et avec toute la prudence requise, Nicolas Hayek dans sa volonté de «lancer un débat». Enfin, son chef de parti, Fulvio Pelli, aurait écrit un long courrier pour motiver son refus. Malencontreusement égaré par le secrétariat de son parti.

Au final, Nicolas Hayek compose donc avec les extrêmes, Christian Levrat – venu sur les pattes arrières – et Christoph Blocher, trop heureux de tirer quelques salves sur un centre droit qui «ne se préoccupe pas du futur de notre économie et s’écharpe pour siéger au Conseil fédéral». Mais les manœuvres estivales du patron de Swatch vont également faire réagir du côté bancaire. UBS, encore sous perfusion étatique, c’est Credit Suisse qui s’agite. Et cela n’a rien du hasard.

Contre-feux. Ce même 11 septembre en effet, en ouvrant les pages de l’influente Neue Zürcher Zeitung, ses fidèles lecteurs découvrent un article du président du conseil d’administration de Credit Suisse, Hans-Ulrich Doerig. En substance, écrit-il, la place financière suisse pourrait sortir ragaillardie de cette crise, sauf si l’on édicte «des réglementations bancaires spéciales aux conséquences fatales». Et de citer un éventuel reflux des avoirs étrangers ou un financement plus cher des PME. Ainsi, «une régulation trop restrictive des grandes banques affaiblirait toute l’économie », prédit ce très proche des libéraux-radicaux, élu au comité directeur d’economiesuisse… sept jours plus tôt.

Voilà le contre-feu et, avec, comment couper l’herbe sous les pieds de la coalition Hayek-Levrat-Blocher, le jour de son invitation à la presse. D’autant plus que le service de communication de Credit Suisse ne chôme pas ces jours-ci pour ménager au président Doerig des entretiens dans la presse dominicale ou dans L’Hebdo (lire p. 34). Avec un message: touchez à la taille des banques, et l’apocalypse suivra.

Pressions. Hayek et consorts l’ont répété: ils n’amènent «rien de bien nouveau». Ancien Monsieur Prix, le socialiste Rudolf Strahm décrit cette coalition comme «bizarre et extraordinaire». Bizarre, parce qu’il «est impossible de vouloir fixer la taille d’une banque». Extraordinaire, car elle «fournit un appui politique à la BNS sur d’autres dossiers ce que sa direction doit apprécier». A l’instar des propositions émises par la banque centrale, le 17 juin à Berne. A cette date, le futur président de la banque centrale, Philipp Hildebrand, avait brisé quelques «tabous». Devançant ainsi les arguments de Hans-Ulrich Doerig, le banquier central estimait que «l’évidence empirique incite à penser que la taille des grandes banques actives sur le plan international excède depuis longtemps celle qui est nécessaire pour profiter de ces avantages». C’est peu dire que les dents ont grincé du côté de la Paradeplatz.

Autres tabous brisés? Le même homme s’était posé la question de savoir comment liquider un établissement en pleine déconfiture. Et celui-ci d’imaginer aussi la BNS et la FINMA intervenir dans la stratégie des banques en agissant sur leur niveau de fonds propres afin de limiter la taille des institutions, donc le risque sur l’économie nationale. Surtout, Philipp Hildebrand avait plaidé pour une hausse des fonds propres à 5% du bilan, contre le 3% qu’impose, d’ici à 2013, la FINMA. «L’enjeu est là, analyse Rudolf Strahm, l’ex-spécialiste des questions économiques des socialistes, car personne ne sait qui de la FINMA ou la BNS a vraiment la compétence de fixer ce taux.»

Question de compétence mise à part, cette nouvelle hausse des fonds propres a suscité l’ire des banquiers. Et ce n’est pas une première pour Philipp Hildebrand. En été 2008 déjà, quand la FINMA et la BNS ont suggéré l’idée de relever ce niveau de fonds propres, ces dernières ont joué des coudes. A l’époque, Walter Kielholz, devancier de Hans-Ulrich Doerig à la tête de Credit Suisse, avait épinglé Philipp Hildebrand dans la presse. A cette époque aussi, la BNS laissait percevoir que, au Parlement, le politique demeurait méfiant à l’égard de cette hausse. Des élus, pour l’essentiel au centre droit, se faisaient les porte-voix des grandes banques pour affirmer que ces réformes risquaient de «détruire la compétitivité de la place financière», se souvient un cadre de la banque centrale. Des résistances qui devaient faire long feu avec la faillite de Lehmann Brothers, le 15 septembre 2008. «Sans l’aggravation de la crise financière, la destinée du nouveau régime de fonds propres de la FINMA [du 20 novembre 2008] aurait été plus qu’incertain», concluait Peter Siegenthaler, le chef de l’Administration fédérale des finances, fin avril devant la Société d’économie politique de Zurich.

S.O.S. Aujourd’hui cependant, le monde bancaire reprend des couleurs à mesure que les marchés redécollent. Et les résistances aux réformes se font plus vives. A l’instar des messages émis cet été par la BNS, le même Peter Siegenthaler prévenait, en août dans le SonntagsBlick, que «les milieux financiers ont peu appris de la crise. On peut craindre que leur puissant lobby n’empêche l’introduction de réformes indispensables. L’opposition contre les réformes grandit.» Un appel au secours. Jean-Baptiste Zufferey, membre du conseil d’administration de la FINMA, partage aussi ce sentiment. «Il est vrai que sur des dossiers comme celui des rémunérations, il y a un ramollissement de la volonté politique. En Suisse, comme à l’étranger d’ailleurs.»

L’affaiblissement des grandes banques et de leurs estafettes parlementaires n’aura donc été que temporaire. Au revoir les réformes? Non, comme veut le croire le socialiste Christian Levrat, «la fenêtre est encore un peu ouverte pour faire passer ces réformes. A condition d’aller vite.» Des mots que l’économiste Strahm fait siens, malgré «le travail énorme de lobbying déployé par les grandes banques sur le Parlement».

Ces pressions, les autorités de régulation les ressentent-elles comme à l’automne dernier? La BNS se retranche derrière un «no comment», plus occupée à préparer son appréciation de la conjoncture prévue pour jeudi 17 septembre et la réunion du G20, à Pittsburgh. Sans se prononcer directement sur l’initiative de Nicolas Hayek, Jean-Baptiste Zufferey assure que «les autorités de surveillance n’ont pas à entrer dans le débat politique. Cela dit, glisse le professeur de droit administratif à l’Université de Fribourg, il est judicieux que le public se préoccupe aussi du danger potentiel que représentent les deux grandes banques pour la Suisse.» Reste surtout la discussion en coulisse: «Ce thème [de la taille des banques] n’a rien de neuf. La FINMA et la BNS s’intéressent à la question depuis un certain temps déjà. Faire passer l’Atlantique au milieu pour couper une banque en deux, c’est vite dit. Nous nous heurtons à des problèmes juridiques et techniques complexes. Avec la BNS, nous publierons un rapport sur le sujet, mais je ne peux pas vous dire quand.» Une lenteur que personne n’explique ni à la FINMA, ni à la BNS.

© L’Hebdo; 17.09.2009

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