La place financière suisse sort revigorée de la crise

Il y a peu, les banquiers suisses s’alarmaient de la mort du secret bancaire. Désormais, la déprime a été balayée par l’euphorie et le désir de conquête.

A Genève, ce jeudi 17 septembre, un couple improbable s’est formé à la Journée des banquiers. Sur scène, Marie-Thérèse Porchet a requis un coup de main de Pierre Mirabaud, président sortant de l’Association suisse des banquiers (ASB). Et l’intéressé de s’exécuter en empoignant des deux mains, devant un public hilare, le postérieur de la célèbre habitante de Gland. Rieuse, l’ambiance tranchait bigrement avec la torpeur qui plombait la même Journée des banquiers, voici un an à Berne.

D’autant que, au début de l’année encore, des voix autorisées prédisaient un avenir sombre à la finance du pays. «Sans cette distinction [entre fraude et évasion fiscales, ndlr], la place financière pourrait rétrécir d’une proportion qui pourrait aller jusqu’à près de la moitié de sa taille», s’alarmait le banquier privé Ivan Pictet, associé senior de la banque du même nom. Des mots prononcés dans Le Temps peu avant que le Conseil fédéral n’approuve le standard de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sur l’échange d’informations à fins fiscales. Des mots qui reflétaient aussi la chute des actifs en dépôt dans les banques suisses, environ 28%, sur l’année 2008.

Gagnante. Depuis la fin de l’été pourtant, le discours alarmiste a fait long feu. A L’Hebdo, Hans-Ulrich Doerig, président du Credit Suisse, jurait ainsi que «lorsque les émotions seront retombées, il apparaîtra évident aux yeux de tous que la Suisse a surmonté plus efficacement que d’autres la plus grave crise financière et économique des quatre-vingts dernières années». Associé gérant de Lombard Odier, Anne-Marie de Weck acquiesce: «La Suisse a moins souffert que d’autres places financières durant la crise.»

C’est très vrai si l’on constate qu’à l’inverse de l’Angleterre, aucune banque n’a été nationalisée. Et que l’aide confédérale reçue par UBS représente 8% du produit intérieur brut, contre 81% pour les plans de sauvetage publics des banques américaines.

Des faits rappelés à la Journée des banquiers par Pierre Mirabaud. Relayé par son confrère genevois, Patrick Odier, à la tête de l’ASB, le président sortant s’est permis ce pronostic: «La Suisse est même très bien positionnée pour sortir gagnante de la crise.» Pas faux, à lire les données de la Banque nationale suisse (BNS).

Gros gains. Certes, 2008 a déçu. Ainsi, le secteur a gagné trois fois moins d’argent qu’en 2005, année record. Le résultat d’ensemble indique que, en termes de profits, c’est là le pire exercice du millénaire.

Nuance toutefois, le secteur est resté bénéficiaire, à hauteur de 8,4 milliards de francs suisses. Abyssale, la perte du secteur se chiffre à 38,9 milliards pour 2008. Ce qui équivaut aux pertes des banques américaines… pour le seul dernier trimestre de la même année. De plus, la perte helvétique tient à 98,1% aux errements d’une institution: UBS.

En outre, l’ampleur de la catastrophe qui, il y a quelques mois avait mis, disait-on, la place financière à genoux, mérite d’être relativisée. En huit ans, le montant cumulé, en francs constants, des bénéfices du secteur bancaire frôle les 139,7 milliards. C’est trois fois plus que les pertes accumulées par le secteur depuis 2000, dont 81,7% ont été comptabilisées en 2008. Voilà peut-être pourquoi Pierre Mirabaud, frondeur, lançait jeudi passé: «Ne craignons pas d’affirmer que notre bilan en tant que secteur d’activité est plutôt flatteur!»

Titres en stock. Publié ce lundi 21 septembre, d’autres données de la BNS montrent aussi de réjouissantes nouvelles pour le monde bancaire suisse. Depuis février, les stocks de titres entreposés à Zurich, Genève et Lugano ne cessent de croître – environ 12,3% – pour atteindre les 4138 milliards de francs (voir tableau ci-dessus), une tendance déjà relevée par L’Hebdo voici un mois (20 août 2008). A la fin de juillet, ce sont donc 451,8 milliards en titres qui ont été placés dans les coffres suisses. La performance est appréciable car, en cinq mois, le tiers des sommes évaporées avec la crise depuis la fin de 2007 est ainsi revenu dans les banques. Et cette performance indique aussi que les riches étrangers ne se sont pas enfuis. Depuis mars, près de 241,5 milliards de francs appartenant à ces derniers sont venus sous nos latitudes. Et ce, fait cocasse, malgré la reprise des standards fiscaux de l’OCDE par le Conseil fédéral.

Ces placements et leur gestion constituent une grande partie des revenus des banques, commissions bancaires en tête. Des commissions qui, en moyenne sur dix ans, comptent pour plus de 40% du produit net dégagé par la place financière. Un chiffre qui avoisine 80% chez les banquiers privés (voir tableau). On saisit dès lors l’allégresse qui anime les banquiers suisses, notamment privés, à l’aune des chiffres de la BNS qui, eux, attestent que la gestion de fortune offshore n’est pas encore morte.

Conquêtes. Ce qui se sent aussi côté politique: impôt à la source pour les clients étrangers des banques domiciliées en Suisse, opposition de l’ASB au projet fédéral d’une protection renforcée des épargnants ou, encore, critiques contre un contrôle plus strict des régimes de liquidités et de fonds propres dont le G20 discutera à Pittsburgh, le monde bancaire bande les muscles à mesure que sa position se renforce. Et l’agenda se complète aussi avec la réapparition du Masterplan de l’ASB pour améliorer la compétitivité d’un secteur pourtant bien solide, à en croire ses propres acteurs. Des mesures comme la suppression du droit de timbre ont ainsi déjà été adoubées par un récent rapport du Département fédéral des finances. Avec, à la clé, une perte fiscale pour la Confédération de 3 à 4 milliards de francs, comme le chiffre Ivan Pictet. L’audace est vraiment de retour.

© L’Hebdo; 24.09.2009; page 30

 

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