Radhia Nasraoui: «Le pouvoir nous fait payer les mots que nous prononçons à l’étranger»

Le 25 octobre prochain, les Tunisiens rééliront Zine el-Abidine Ben Ali pour un cinquième mandat à la tête du pays. Une triste farce, dénonce l’avocat et militante des droits humains Radhia Nasraoui.

Fin septembre, l’avocate tunisienne et militante des droits humains Radhia Nasraoui était de passage à Genève. Le temps d’évoquer avec elle la situation politique de son pays, à la veille des présidentielles qui se dérouleront le dimanche 25 octobre. Agé de 73 ans, le président sortant, Zine el-Abidine Ben Ali se présente pour un cinquième mandat à la tête de l’Etat tunisien. Sans opposition véritable, le successeur de Habib Bourguiba sera reconduit dans ses fonctions qu’il occupe depuis 22 ans et ce, malgré les critiques régulières des organisations de défense des droits humains. Avant de partir de Tunis, Radhia Nasraoui avait été maltraitée par la police de l’aéroport. Ce qui n’a rien d’une première pour la présidente de l’Association de Lutte contre la Torture en Tunisie (ALTT). Mardi 20 octobre, alors qu’elle devrait se rendre au Parlement européen, les autorités tunisiennes interdisaient à Radhia Nasraoui de sortir du territoire national.

Quelle est la teneur de la campagne?

C’est la terreur! Le pouvoir veut faire taire toute voix discordante. Au titre d’une Constitution rédigée sur mesure, la présidence a fait écarter, fin septembre, des personnalités respectées comme le docteur Mustapha Ben Jaafar, fondateur du Forum démocratique pour le travail et les libertés. L’opposition légale, tolérée par le régime, est encadrée par la police. Les candidats qui ont obtenu la permission de se présenter font de la figuration. On ne leur laisse aucun espace. Dans les rues, les affiches avec le visage de Ben Ali sont partout. C’est surréaliste.

Qu’en est-il des organisations de la société civile?

Ces rares organisations sont aussi très contrôlées. Quand le pouvoir ne prend pas la décision de les déclarer illégales… La Ligue tunisienne des droits de l’homme reste, par exemple, entravée dans ses réunions par des policiers qui surveillent son local à Tunis. Jour et nuit. Nous ne pouvons donc pas nous exprimer, ni nous réunir. Pire, ces jours-ci, à mesure que les élections approchent, le pouvoir nous fait payer les mots que nous prononçons à l’étranger. Je suis sûr que, en rentrant à Tunis, je me ferai agresser par la police comme lors de mon départ.

Quelle est le message de cette société civile?

Beaucoup, dont mon organisation, appellent au boycott des élections. Pourquoi participer à une telle farce?

Mais, la société civile n’est pas si soudée…

Une partie de celle-ci est directement dans les mains du régime. Chaque jour, une des ces organisations déclare publiquement son soutien à Ben Ali. Dans les secteurs qui ne sont pas alimentés par le pouvoir, certains – dont des islamistes – se rapprochent peut-être de Carthage [là où se situe le Palais présidentiel, ndlr]. C’est que, dans l’entourage du président, comme son gendre Sakhr el-Materi, on veut récupérer l’Islam. Au travers du groupe d’affaire de son gendre qui possède des journaux, une radio et bientôt une chaîne de télivision, le pouvoir tunisien cherche tactiquement à se rapprocher des islamistes les plus durs. Il y a des signes qui ne trompent pas. Aujourd’hui, de plus en plus de femmes portent le voile. Et de plus en plus de gens se réunissent désormais dans les mosquées. C’est le dernier endroit où le pouvoir tolère des rassemblements…

© L’Hebdo, 22.10.2009

[Mise à jour du 23 octobre 2009: A écouter le témoignage de Florence Beaugé, journaliste au Monde, sur son refoulement à l’aéroport de Tunis-Carthage. Selon elle, le pouvoir tunisien n’a pas apprécié un article écrit il y a peu sur l’avocate Radhia Nasraoui et son mari, le militant communiste Hamma Hammami.]

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