Travail au noir: Les chantiers du scandale

ChantierImpossible de nos jours de bâtir des villas, des centres commerciaux ou des écoles, sans passer par des sous-traitants. Or, sur ce marché, de nombreux indélicats usent du travail au noir, recrutent des sans-papiers et oublient de payerleurs cotisations sociales. Les entreprises générales qui mandent leurs sous-traitants s’en inquiètent très peu. Enquête sur les chantiers vaudois, où même le président des entrepreneurs a vu sa société épinglée par les inspecteurs du canton.

«Si tu dis mon nom dans ton article, ils vont me massacrer. En arrêtant de me donner des boulots, ou autrement. Le bâtiment, c’est un truc de mafioso.» Silence. Petit patron, Erlon* avale le reste de son Fanta, aussi orange que ses mains de ferrailleur. Merci la rouille. Dans ce kébab de l’Ouest lausannois, ce trentenaire kosovar qui fait dix ans de plus boucle une journée durant laquelle il a posé une tonne de fers à béton. «Ce job, soupire-t-il, c’est pas une vie. Pas un Suisse, ne le ferait.» Alors oui, il fait bosser des compatriotes au noir, des sans-papiers parfois, pour tenir ses délais. Un SMS ou un coup de fil, voilà comment il recrute des bras. Le lendemain à l’aube, lui ou un chef d’équipe passe les prendre près de Malley, à dix minutes du centre-ville de Lausanne. Sauf le vendredi, jour où on coule le béton.

Lundi 2 novembre, 6 h 40 du matin. A deux pas de Malley, le gros entrepôt des transports publics lausannois crache ses bus sur l’avenue de Morges. Le carrefour du Galicien connaît ses premiers coups de klaxon alors que la pluie tombe dru. A la Brasserie de Malley, à la station d’essence du Cinétoile, ou à celle située en face du numéro 171 de l’avenue de Morges, des hommes se traînent mollement, sacs de sport à l’épaule. A cette dernière adresse, un ballet s’instaure entre une vingtaine de personnes et une poignée de véhicules. Faciles à repérer, les chefs ont des listes A4 et des clés de voiture en main. L’un d’eux discute avec un homme qui garde les mains dans les poches de son jean. Un autre les rejoint avec son barda, avant que le petit groupe n’embarque dans un Monospace gris où un dernier homme patiente, au chaud. La voiture prend la route à 7 h 17. La station Shell est rendue à ses clients.

Destination du Monospace? Un gros chantier de Nyon. Sous des trombes d’eau, le conducteur dépose ses trois compères qui disparaissent derrière des palissades grises. Quelques minutes plus tard, au troisième étage d’un immeuble en travaux, les ouvriers, casques sur la tête, enfilent des cirés jaunes ou bleus. Et à 8 heures tapant, alors que les deux grues du chantier s’activent, nos hommes commencent à poser leur tonne quotidienne de ferraille.

Au noir, ou pas? Mario Franco, syndicaliste chez Unia à Nyon, arrive sur place, peu avant 9 h. Le temps de sortir son casque et ses grosses chaussures, l’ancien grutier d’origine portugaise file droit vers le portakabin où les ferrailleurs prennent la pause. «Leur chef dit qu’ils sont six. Deux d’entre eux ne parlent pas français et connaissaient le nom de leur patron, mais pas celui de leur boîte. Ils disent que c’est leur premier jour.» Premier soupçon.

Le syndicaliste appelle son chef. «La boîte a trois ouvriers enregistrés sur Vaud, dont le patron. La majorité de l’équipe est sûrement au noir.» Et hop, deuxième soupçon.

A ce moment-là, la mélodie du portable retentit. A l’autre bout, son chef justement, Pietro Carobbio, responsable de la construction chez Unia. «On a regardé, assure Mario Franco. La boîte a été prise en juin par les inspecteurs pour récidive d’engagement de clandestins.» Troisième et dernier soupçon. Bien assez pour dénoncer presto le cas au Contrôle des chantiers. Les inspecteurs vaudois passeront sous peu.

Si Mario Franco et son supérieur, Pietro Carobbio, sont méfiants, c’est que, depuis une année, une poignée de syndicalistes emmenés par le second s’évertuent à traquer ces soustraitants si peu scrupuleux avec les législations en vigueur (lire en page 24). D’abord dans le coffrage et le ferraillage. Des secteurs «rongés par le travail au noir et le recours à des clandestins. Dans le canton de Vaud, comme à Genève», jurent-ils. Et les rapports des inspecteurs des chantiers rédigés après leurs visites montrent que la réalité est pire que celle observée par Unia. Travailleurs clandestins, au noir, au gris, ou loués à prix d’or par des sociétés installées dans des cantons voisins, des ouvriers munis de cartes de crédit et autres permis de conduire comme seules pièces d’identité… Les chantiers vaudois ressemblent à une jungle. L’an passé, ces inspecteurs sont tombés sur un ouvrier qui portait sur lui une arme de poing. Choqués, les limiers ont réclamé des cours d’autodéfense. Et une meilleure protection de la police.

Descente. Ce 5 novembre, au premier étage des locaux de la Police de l’Ouest lausannois à Renens, les six inspecteurs des chantiers du canton de Vaud fignolent avec quatre policiers leur opération du jour. La cible? Le futur Centre commercial de la Coop, à Renens. Quelques jours plus tôt, en effet, un fax anonyme leur dénonçait «une vingtaine» de travailleurs au noir sur le site.

Sur les tables, un «petit plan de bataille», ironise un inspecteur en désignant les positions de chacun pour «boucler le chantier et procéder aux contrôles». De tous les ouvriers? «Non. Nous visons les métiers à coffreurs», dit-il en tripotant son talkie-walkie. Il est 8 h 45, les inspecteurs du travail et les policiers embarquent dans trois 4×4 rutilants, vers un gros bâtiment qui sort de terre, à deux pas de là.

Dans le plus grand calme, l’entrée principale du chantier est bloquée par un policier, tandis que deux inspecteurs du travail repèrent leurs proies, visibles à la couleur orange qui marque leurs bleus de travail. Alors que le reste de leurs collègues s’affairent non loin vers des portakabin, le dialogue s’engage avec deux ouvriers.

– Bonjour Monsieur, lance un limier au solide accent vaudois, pour quelle société travaillezvous?

– Patron, répond, hagard, un des ferrailleurs.

– Vous parlez français? Vous avez des papiers?

– Patron, dans la voiture, articule-t-il avant de s’adresser, en albanais, à son collègue.

Les deux hommes, comme le reste des ouvriers contrôlés ce jour-là ? une vingtaine au total ? sont dirigés vers les portakabin à l’extérieur du chantier. Là, toute la matinée, les inspecteurs vérifieront et ficheront les ouvriers dont le statut prête à caution, photos à l’appui. Les clandestins iront au poste de police pour déposition. Avant d’être relâchés avec une carte de sortie du territoire suisse… qu’ils n’utiliseront pas. «Demain, ils bosseront ailleurs. C’est l’hypocrisie du système», lance un des inspecteurs.

Sous-traiter. «Les patrons leur mettent la pression pour qu’ils mentent sur leur employeur et leur paie», dit le même. «Il faut savoir ruser pour avoir ces infos.» Au final, trois ferrailleurs et un coffreur travaillent au noir. Maigre résultat? «Non, car ces ouvriers conduisent à trois boîtes différentes. voulons coincer les sous-traitants. Les ouvriers sont des victimes, pas des criminels», explique le limier.

Hormis un ferrailleur toléré sur le sol vaudois par les autorités locales, les deux autres étaient clandestins, loués à «45 francs l’heure» indique le patron de FBA Ferraillage, accouru sur place et qui a le mandat sur le chantier. Des ouvriers fournis par deux sociétés de sous-traitance «multirécidivistes», soupire un inspecteur: Weiersmüller Sàrl, une société fribourgeoise de peinture, et Qevani Construction SA, sise à Echandens.

L’Hebdo n’a pas pu joindre la première, les numéros de téléphone ne répondant pas ou étant bloqués. Le patron de la seconde se défend ainsi: «FBA voulait un type vite. Son dossier était sur mon bureau et j’étais en Autriche.» Le salaire de son ouvrier? «Pas eu le temps d’en discuter.» Dans ce genre de cas, inspecteurs et syndicats constatent des salaires horaires au-dessous de 20 francs.

Formellement, FBA Ferraillage, deuxième société vaudoise du secteur en importance après Gentile SA, n’est pas responsable du contrôle des ouvriers engagés par ses sous-traitants. Ni l’entreprise générale qui, dans ce cas-ci, lui a passé le mandat: Bertholet + Mathis SA. Face à cette dilution de responsabilité, syndicats et inspecteurs du travail (lire ci-dessous), exigent, au contraire, une solidarité de l’entreprise générale jusqu’au dernier des sous-traitants pour lutter contre le travail au noir.

Marché tendu. Reste encore la question des prix. A Renens, sur le chantier de la Coop, FBA Ferraillage jure recevoir «245 francs par jour pour une tonne de fers à béton posée». A ce tarif-là, concède Alix Briod, secrétaire patronal de la Fédération vaudoise des entrepreneurs, «il est impossible de payer des salaires corrects». Un prix non seulement correct, mais aussi viable, devrait, lui, avoisiner les 400 francs la tonne. «Au moins», précise le syndicaliste Pietro Carobbio.

Qu’en pense Pierre-Alain Galé, directeur de Bertholet + Mathis SA, une entreprise légèrement bénéficiaire l’an passé? «Je n’ai pas à mettre nos prix sur la place publique. Mais 245 francs est un prix très bas, même s’il faut être prudent avec le type de travail à faire.» Et celui-ci de regretter le contrôle positif des inspecteurs sur le chantier de Renens. «C’est une première. Nous avions pris les précautions d’usage et vérifié que FBA payait les cotisations sociales. Ce qui était le cas. Mais c’est inquiétant, car c’est tout le marché qui est tendu et déréglé avec ce problème de la soustraitance.»

En guise de solution, le directeur de Bertholet + Mathis SA prône «un renforcement des contrôles ainsi que du nombre des inspecteurs des chantiers». Cela tombe bien, car en plus de son casque d’entrepreneur dans le domaine de la construction, Pierre-Alain Galé a aussi une casquette d’importance: il préside la Fédération vaudoise des entrepreneurs.

* Prénoms d’emprunt.Noms et prénoms connus de la rédaction

[Reportage, interview, témoignage, analyse et autres chiffres, cliquez plus loin pour l’intégralité du dossier « Travail au noir: les chantiers du scandale » réalisé avec Matthieu Ruf, photos de Jean-Bernard Sieber.]

© L’Hebdo, 12.11.2009

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