Quand les vieux sages se retirent…

Mardi dernier à Genève, Jean-Pierre Roth, le président de la Banque nationale suisse (BNS), était de passage au Centre international d’études monétaires et bancaires (CIMB), un cénacle savant hébergé par l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID). Au menu de la soirée, sa dernière conférence devant le CIMB intitulée «La crise financière s’éloigne: leçons pour l’action future des banques centrales». A l’instar de sa conférence à l’Université de Fribourg vendredi 21 novembre (le texte est ici), le future retraité, qui laissera sa place à Philipp Hildebrand le 1er janvier prochain, a livré quelques réflexions pas trop fracassantes sur le travail de la BNS et sa propre expérience en la matière. Pas de quoi fouetter un chat. Sauf sur un point: le rôle du politique en temps de crise. Et là, Jean-Pierre Roth a le mérite de la franchise:

«(…) j’aimerais aborder (…) l’indépendance des banques centrales, un principe de gouvernance clairement admis à la fin des années 1990. (…) la crise a aussi montré les limites opérationnelles de l’indépendance des banques centrales. Certaines d’entre elles se sont retrouvées entravées dans leur action, soit parce qu’elles ne disposaient pas des moyens légaux pour conduire les opérations que la situation exigeait, soit parce qu’elles n’étaient pas en mesure de prendre plus de risques financiers dans leur bilan. Elles disposaient bien d’une indépendance de décision, mais devaient rechercher l’appui préalable de leur Gouvernement ou de leur Parlement pour pouvoir mettre en œuvre leur politique. Cela ne fut heureusement pas le cas en Suisse.» (p.9).

Sans faire dans le jus de crâne, notons deux petites choses:

(1.) Comme l’affirme Jean-Pierre Roth – mais pourrait-il dire autre chose? – la fameuse «indépendance des banques centrales» n’est pas si conventionnellement admise. Peu susceptible de déviance gauchiste, Milton Friedman en a été un adversaire acharné jusqu’à sa mort et des médias idéologiquement proches de l’économiste de la Chicago School – à l’instar de The Economist – ont repris cette critique après un relatif aveuglement:

«(…) de nombreuses études montrent que les pays dotés d’une banque centrale indépendante parviennent mieux que d’autres à maintenir l’inflation à un faible niveau. Le mélange de théorie et d’éléments empiriques avancés à cet égard a exercé une influence certaine. The Economist, par exemple, en a longtemps été convaincu. Et surtout, la plupart des gouvernements l’ont été aussi (…), sans parler de la conception maastrichtienne qui est celle de la BCE elle-même (…) [Et pourtant,] la thèse orthodoxe qui veut que l’indépendance accroisse la crédibilité et que cette crédibilité réduise le coût de la baisse de l’inflation est tout simplement fausse» (The Economist, “Economist Focus”, 25 février 1999).

Pour faire dans l’auto-promotion, un article de mon crû sur les critiques de la théorie de la banque centrale indépendante se trouve ici, publié voici cinq ans dans Critique internationale (Science Po Paris). Un texte sans prétention aucune, mais qui au moins montre que la situation est un brin plus complexe que ne le décrit publiquement le Président de la BNS.

(2.) Ce qui est plus amusant dans les mots de Jean-Pierre Roth, ce n’est pas de savoir si théoriquement cette indépendance est validée ou non. Lucide, le propos du président de la BNS montre qu’en Suisse, la banque centrale n’a pas à chercher appui auprès du politique et manoeuvre avec une autonomie presque complète par rapport au gouvernement… En particulier en temps de crise. Ce qui tranche singulièrement avec tous les discours de la BNS, de l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (FINMA) et du Conseil fédéral lui-même, des discours qui, après le sauvetage de l’UBS par exemple, se voulaient si rassurants sur l’implication du gouvernement suisse dans l’opération de rescousse. Les Sept Sages étaient avertis, les mêmes suivaient tout cela attentivement, ils avaient validé les choix de principe et de stratégie, tout cela à croire le bientôt retraité Roth était du flanc.

Avec des révélations de ce genre, on regrette que Jean-Pierre Roth, comme il l’a dit au Temps, n’écrive pas ses Mémoires. C’est vrai, l’exercice aurait été tant cruel pour nos Sages.

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