Xavier Oberson, le Carlos Santana de la fiscalité suisse

Portrait. Xavier Oberson n’a rien de l’avocat coincé que l’on imagine. Cet excellent musicien est un incorrigible exalté.

Expert du Conseil fédéral sur les conventions de double imposition et professeur de droit fiscal à l’Université de Genève. Ajoutez un costume gris, et voilà de bonnes raisons pour tourner la page. Tant pis pour vous. Car derrière ce curriculum vitæ bien fait se cache une personnalité qui détonne dans le landerneau des fiscalistes suisses. Xavier Oberson vibre, bouillonne, s’exalte. Sur un dossier fiscal, mais surtout sur les «partoches» de Carlos Santana ou lors d’une jam du Montreux Jazz Festival dont il préside la Fondation 2.

Xavier Oberson est né le 23 juillet 1961 à Genève, mais ses origines se trouvent à Fribourg. Il compte comme oncle l’ex-préfet de la Sarine et président du Conseil national, le démocrate-chrétien Laurent Butty, mort en 1990. Son père, Raoul, a fondé en 1961 l’étude que son fils dirige. A l’alma mater genevoise, Raoul a enseigné le droit à Xavier, avant que le second ne le professât à son tour depuis le milieu des années 90.

Comme son père, qui dissertait jadis dans les colonnes du Journal de Genève sur l’accord de double imposition avec Paris, Xavier Oberson répond volontiers aux médias sur ce traité révisé il y a peu entre les deux pays. Son père intégra des conseils d’administration d’importance (Compagnie Financière Tradition, Uni Gestion), le fils ne détient qu’un lien d’intérêt discret dans le conseil du family office Safra SA.

Tel père, tel fils, voire fils à papa tout court? «Non, se défend l’héritier, même si le risque existait. Quand j’ai débuté ici nous étions une poignée. Nous sommes soixante maintenant. J’ai considérablement développé l’étude dans l’esprit de mon père. Se concentrer sur ce que nous faisons de mieux: la fiscalité. J’ai poussé cette logique à l’extrême.» Contrôles et litiges fiscaux, TVA, négociation de forfaits pour des étrangers, les services de son étude balaient large. Côté clientèle aussi, du modeste commerçant de Plainpalais aux grandes fortunes de ce monde, à l’image du champion du monde de formule 1, Lewis Hamilton.

L’art de la gratte. C’est en effet l’avocat genevois qui a négocié le forfait fiscal de l’Anglais qui réside au bord du lac Léman. Coïncidence, le pilote est aussi un fan de guitare folk et se promène rarement sans sa Martin. Les deux hommes ont-ils joué ensemble? «Cela relève de la sphère privée», se contente de répondre Xavier Oberson.

Difficile à vrai dire de ne pas parler musique quand on entre dans le bureau du maître des lieux, à la rue de Candolle. Disques d’or, hommages à Santana, guitares ça et là, une grande toile où l’on repère cet autre gratteux, Keith Richards, tout cela à côté de gros volumes de droit fiscal et de jurisprudence du Tribunal fédéral. En un coup d’oeil, les murs de Me Oberson en disent long sur la double vie de Xavier O.

A 18 ans, après des années de conservatoire où il apprend le hautbois et la guitare, il hésite à en faire son métier. «Mais à Genève, la musique ne conduit à rien», dit-il avec regret. Sur conseil de sa mère, il fait son droit à Genève et se prend au jeu. Sans pour autant lâcher sa guitare. Celle-ci s’électrifie, le jazzrock remplace le classique. Aujourd’hui, Xavier Oberson gratte les cordes de son instrument, une quinzaine de minutes au quotidien. Et en voyage, il embarque sa Traveler guitar, comme lors des négociations de l’accord de double imposition entre la Suisse et les Etats-Unis en juin passé.

«Un temps, dans ce milieu conservateur des fiscalistes, je cachais ma seconde nature», confie ce divorcé, père de quatre enfants. «Personne ne pouvait croire qu’en jeans et en T-shirt, je prenais mon pied sur Black Magic Woman. Mais c’est ma vie et je n’en ai plus honte», lance l’homme de loi.

Le «milieu», comme il le dit, l’a découvert guitare en main en 2001. A la Revue de l’Ordre des avocats où son ami, Saverio Lembo, l’a invité. «C’est un musicien remarquable. Nous l’appelons, depuis, “Santanito” en référence à Carlos Santana dont il connaît le répertoire par cœur», sourit le pénaliste de Bär & Karrer à Genève, lui-même clavier. Six ans durant, Xavier Oberson a ainsi participé à la Revue.

Mais il ne la joue pas uniquement corpo. Durant les fêtes de l’été genevois, sous la tente du Village tropical, il monte sur la scène bandana blanc vissé sur le crâne pour reprendre Carlos Santana ou, autre idole, Frank Zappa. Devant des centaines de personnes, avec succès. «Quand Xavier joue, il explose telle une bulle de sentiments, d’émotions, ce qu’il ne peut pas faire dans son travail», raconte Yorgos Benardos, pianiste et producteur chez Universal France. Il y a quelques années maintenant, les deux ont pressé un quatre-titres «un peu barge». Et maintenant? Ils bricolent un nouveau projet jazzrock. Pour cette année encore.

L’art de négocier. Des accords, Xavier Oberson en fait tout le temps. Avec les services fiscaux cantonaux ou fédéraux pour ses clients. Mais aussi lorsque les doigts de sa main gauche tapotent sur le rebord de la table comme s’il était à la recherche des cordes de sa guitare. Dans sa bouche, ses cours de droit fiscal à l’Université de Genève deviennent autant de «solos». Et il mouche les fiscalistes qui se prennent trop au sérieux: «Une note de Carlos Santana vaut tous les avis de droit que l’on écrit. Il faut être conscient des priorités», badine l’expert du Conseil fédéral.

Chaque fois qu’il peut mêler fiscalité et musique, Xavier Oberson fonce. Il y a six ans, son ami et entrepreneur Jean-Claude Biver le recrute au conseil du Montreux Jazz Festival. «Pour mes compétences juridiques et, bien sûr, ma passion de la musique», note l’avocat. Depuis, il a participé au lancement de la Fondation 2 du Jazz, le versant nonprofit du festival.

L’an passé, le fiscaliste Oberson a encore croisé la route de «Santanito». Mardi 16 juin à Washington, le premier et de hauts commis fédéraux négocient avec les autorités américaines une révision du traité de double imposition qui lie les deux pays. L’affaire UBS est dans tous les esprits et plombe le climat de ce second round de trois jours de pourparlers.

L’après-midi, Xavier Oberson suggère aux émissaires bernois de décompresser. Le soir venu, c’est direction le Blues Alley, un célébre club de jazz de Georgetown. «Tout le monde a adoré, cela nous a soudés. Et, au final, nous avons obtenu de bons résultats», jure-t-il. Pourquoi ne pas avoir invité l’adversaire? «Je suis sûr qu’ils auraient dit oui, mais c’était entre nous. Et, ajoute l’incorrigible blagueur, je discutais de Jimi Hendrix avec un Américain durant les pauses, ou aux repas.»

L’art de la politique? Ces mois, le fiscaliste, auteur d’une centaine d’articles scientifiques et d’une dizaine de livres, s’expose beaucoup dans les médias. «Me Oberson parle trop», persifle anonymement un courageux banquier privé. Comme sur la ratification des traités de double imposition (pour), le recours à des données bancaires volées (contre), l’échange automatique à fins fiscales (contre) et, ce qui crispe notre banquier, sur l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne (UE).

Est-ce l’amour qu’il voue à Carlos Santana et à son morceau Europa qui l’a poussé à vouloir mettre sur la table la question de l’adhésion à l’UE? C’est plutôt par calcul. «A terme, nous n’aurons plus rien à négocier avec Bruxelles. Pour résister à l’échange automatique, ne fautil pas s’allier avec ceux qui y résistent dans l’UE, comme l’Autriche et le Luxembourg? La discussion mérite d’être lancée, et j’ai reçu, depuis, beaucoup d’encouragements en ce sens», témoigne-t-il.

Son omniprésence médiatique trouble parfois, car on ne sait plus si c’est l’expert académique ou le conseiller fiscal d’un riche étranger qui argumente. «J’en ai peut-être un peu trop fait. Mais c’est aussi mon caractère. J’ai un côté hyperactif, je ne tiens pas en place. Et que voulez-vous, si j’aime le droit fiscal c’est parce que c’est très politique.» De là à entrer dans l’arène? La question ne le laisse pas indifférent et il reconnaît que, à plusieurs reprises, des partis du centre droit l’ont sollicité. Xavier Oberson a toujours refusé jusqu’ici. «Je tiens à mon indépendance. Mais, surtout, je devrais réduire mes autres engagements et je ne vois pas où!»

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