Euroland: zone de turbulences


L’économiste Jacques Sapir analyse les effets de la crise grecque sur l’euro. Le besoin de réformes de l’Union monétaire européenne est aigu. Sinon, il faudra s’attendre au pire.

En Europe, l’intervention des gouvernements pour sauver le secteur financier a conduit à une explosion des déficits publics et à un accroissement de la dette. Dans les pays de la zone euro, cette dette s’est accrue de 26,7% depuis 2007. Cette année, selon les prévisions d’Eurostat, la Belgique, la Grèce et l’Italie verront leur endettement frôler la richesse produite en un an par leurs économies (voir infographie). Résultat, les marchés financiers rechignent à acheter cette dette souveraine, imposent des taux d’intérêt de plus en plus élevés aux débiteurs et spéculent sur le premier pays de cette zone qui fera défaut.

Ce mois-ci, la Grèce en fait l’expérience. Sa population risque une cure d’austérité d’une ampleur rare. Une menace qui pèse désormais sur l’Espagne – qui préside actuellement l’Union européenne –, le Portugal et l’Italie.

Faut-il avoir peur de l’ampleur de ces déficits et craindre un écroulement de l’euro, faute de confiance dans les pays membres de cette union monétaire? Economiste en chef du Fonds monétaire international (FMI), le Français Olivier Blanchard n’y croit pas. Tout au plus reconnaît-il que les gouvernements de ces pays se trouvent sous pression. La menace? Un ralentissement de la croissance, si ces Etats limitent leurs dépenses sans une reprise de la consommation privée. Economiste hétérodoxe, le Français Jacques Sapir est plus alarmiste. Né en 1954, cet économiste enseigne à l’Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris. Auteur prolifique – dont Le nouveau XXIe siècle (Seuil, 2008) –, il prépare un nouvel ouvrage sur les racines internationales de la crise. Sur la crise actuelle, son constat est sans appel: sans réforme profonde de la zone euro et de son institution phare, la Banque centrale européenne (BCE), la catastrophe est pour demain.

01 Les origines européennes de la crise budgétaire en Grèce.

Les récents événements qui ont frappé la Grèce vous ont-ils surpris?
La Grèce connaît des difficultés budgétaires depuis cinq à six ans en raison de la surévaluation de l’euro par rapport au dollar. Cette surévaluation pose un problème difficile à son gouvernement. Une partie des ressources publiques, donc du budget de l’Etat, provient de la zone dollar. De l’affrètement de la flotte maritime, du tourisme, des exportations vers le Golfe persique et l’Afrique du Nord. Or, les dépenses publiques sont en euros. Il n’était donc absolument pas surprenant que la Grèce connaisse ces difficultés. La crise n’a fait que les accroître.

Comment expliquez-vous dès lors cette agitation sur les marchés et dans les chancelleries d’Europe?
Une partie de cette agitation est liée à la spéculation sur la dette de la Grèce qui est obligée de payer 6% d’intérêts, voire plus, pour trouver de l’argent. Sans compter la dissimulation d’informations et les manipulations opérées par Goldman Sachs (lire encadré) pour le compte d’Athènes. Tout cela a créé une mauvaise impression sur les marchés. Mais, j’insiste, le cas grec en lui-même n’est pas très important car ce pays pèse peu, moins de 3%, dans le produit intérieur brut (PIB) de la zone euro. En réalité, il a servi de révélateur pour des problèmes bien plus graves.

Lesquels?
Par exemple, la façon avec laquelle les dirigeants de la zone euro ont répondu à la crise ou, plutôt, n’ont pas répondu à cette crise. Des déclarations, mais aucune aide à la Grèce. Si vous décidez de secourir un pays, vous donnez des chiffres, un calendrier, des conditions. Il n’y en a pas eu. Tout cela n’est pas crédible et la réaction des marchés a été immédiate: ils ne croient pas en l’action du politique. Ce qui pose un sérieux problème à l’égard des prochaines crises qui se profilent.

A vous entendre, tout cela n’est que le commencement…
Officiellement, la dette grecque est à 115% du PIB national. Mais elle atteint sans doute 123%. La dette italienne est au-dessus de 100%, celle du Portugal augmente vite, de même que la dette belge, sans parler de l’Espagne et de l’Irlande dont les dettes se sont gravement accrues et qui connaissent une profonde crise sociale qui va les empêcher de mettre en place une politique de contraction budgétaire. Le nombre de pays qu’il va falloir sauver ne se limite donc pas à la Grèce. Si le problème avait été focalisé sur le seul cas grec, il n’y aurait pas eu de spéculation! Tous les opérateurs de marché savent en effet que les pays de la zone euro ont les moyens de venir en aide à la Grèce. Ni l’Allemagne ni la France n’ont cependant les moyens d’aider en même temps tous les pays que je vous ai cités. La Grèce n’est donc que le signe avant-coureur d’une crise beaucoup plus aiguë.

La semaine passée dans nos colonnes, Jürgen Stark, économiste en chef de la Banque centrale européenne, jurait que la crise européenne actuelle est montée en épingle par la presse anglo-saxonne pour masquer les propres problèmes de Londres et Washington. Qui a tort?
Quel argument de mauvaise foi! Dire ceci ne veut pas dire que vous n’avez pas des soucis en Europe. Si le New York Times ou The Economist écrivent sur la crise grecque, c’est qu’elle existe. D’autant que d’autres pays de la zone euro sont en danger. L’argument de l’économiste en chef de la BCE est irrecevable. Je crois aussi que cela cache le fait que la crise grecque pose des questions sur la zone euro et le rôle de l’Allemagne.

A quoi pensez-vous?
A l’origine, disait-on, la zone euro protégerait ses membres des politiques non coopératives. Cela n’a pas été le cas et l’Allemagne a procédé à de telles pratiques. On oublie, par exemple, que Berlin a procédé dès 2000 à une réforme qui a abouti au transfert d’une partie des charges sociales que payait son industrie vers les impôts de sa population. Par la hausse de la TVA et la baisse du niveau des charges aux entreprises. L’Allemagne a ainsi augmenté sa compétitivité, sans dévaluer sa monnaie – ce qu’elle ne pouvait pas faire puisqu’elle faisait partie de la zone euro – mais en comprimant ses coûts salariaux. Mais cela a aussi contraint la demande intérieure. Résultat, la hausse du solde commercial allemand s’est faite au détriment de ses voisins de la zone euro. Comme la Grèce!

02 La zone euro, ses défauts et l’urgence d’une réforme.

La Grèce justement, celle-ci devra trouver 20 milliards d’euros d’argent frais en mars. Est-ce à dire que la crise reprendra à cette date, suivie d’un effet de contagion à d’autres pays?
Un effet domino pourra en effet se produire entre le mois prochain et le printemps 2011. Difficile d’être plus précis. Pourquoi? Car des pays comme la Grèce, l’Espagne ou l’Italie ont des perspectives de croissance faible et empruntent à des taux très élevés. Or, même si vous n’accroissez pas votre dette avec un déficit, le simple fait d’emprunter à des taux qui sont supérieurs à votre taux de croissance va mécaniquement faire monter votre dette. Si ces pays veulent stabiliser cette dernière, il faut dégager des excédents budgétaires, ce qui est dangereux en pleine crise. En obligeant une partie de la zone euro à dégager de tels excédents, nous n’échapperions pas une déflation généralisée en Europe.

Pourquoi ne pas faire appel au FMI?
Impliquer le FMI serait reconnaître l’échec de la zone euro. Sur le papier, cette union a comme but de protéger contre ce genre de crise et contre des interventions extérieures. Si l’on fait appel au FMI pour traiter le cas d’un pays de la zone, les dirigeants européens pourraient se demander pourquoi rester dans celle-ci. D’une certaine manière, c’est contradictoire avec l’esprit même de l’Union monétaire.

Tout cela est donc sans issue?
Avant de chercher des solutions, il faut noter qu’un des gros défauts de la zone euro est d’être un accord purement monétaire. Chaque pays membre doit individuellement faire face à ses contraintes budgétaires. C’était alors une condition mise par l’Allemagne pour adhérer à la zone euro sans payer la facture budgétaire d’autres pays membres. Aujourd’hui, si on fait une exception pour la Grèce, on ouvre la porte à d’autres exceptions et on peut se poser la question du maintien de l’Allemagne dans la zone euro.

Si on vous suit, la logique voudrait que l’on réécrive le traité de l’Union monétaire européenne en incluant une solidarité budgétaire entre Etats…
Oui, mais d’abord il faut autoriser la BCE à acheter de la dette publique de pays en difficulté. Pourquoi en effet, cette banque centrale n’accepte-t-elle pas de financer la partie du déficit qui est liée aux plans de relance et à la liquidité bancaire, et ce au même taux qu’elle a refinancé les banques, grosso modo à 0,5%? Ensuite, il faut modifier une autre règle interne de l’Union monétaire et y inscrire la solidarité budgétaire. Depuis des années, nous sommes beaucoup d’économistes à avoir alerté les politiques sur une mise en cohérence entre institutions budgétaires et monétaires. En 2006, je l’écrivais dans un article insistant sur la fragilité et la non-viabilité de la zone euro. Nous voilà désormais confrontés à ce qui était prévu et aucune réponse politique ne se fait jour. Voilà pourquoi on peut être très inquiet sur l’avenir de la zone euro.

Concrètement?
On peut parler d’explosion ou de la sortie d’une partie des pays de la zone euro.

03 Comme le G20, les Européens tardent à encadrer la finance et les agences de notation.

Ironie, la pression sur les gouvernements de la zone euro provient des marchés qu’ils ont contribué à sauver lors de la crise financière. Le système marche sur la tête, non?
Tout cela est logique, même si c’est pervers. Aujourd’hui, les banques se financent à très bon marché. Elles utilisent une partie de cet argent pour se désendetter, mais aussi pour spéculer. La raison? L’ampleur des créances douteuses qui restent cachées dans leur comptabilité est gigantesque, près de 3,2 trillions de dollars selon le FMI, et il faut se refaire. Mais il y a une seconde raison qui tient à la structure des rémunérations dans la partie des banques dédiée à la spéculation. Ici, les gains peuvent atteindre des niveaux tels que beaucoup d’opérateurs tiennent le raisonnement suivant: spéculons pour gagner beaucoup d’argent, car dans deux ou trois ans, personne ne sait ce qui se passera mais nous aurons gagné et nous garderons des fortunes pour vivre jusqu’à la fin de nos jours.

Au Sommet de Pittsburgh, le G20 et le Conseil de stabilité financière voulaient encadrer ces rémunérations. Cela n’a donc eu aucun effet…
Ceci montre les limites du G20 qui ne peut que produire des accords ad minima, la règle du plus petit dénominateur commun. Sur les bonus, il s’agit de recommandations qui ne sont pas appliquées par les principaux intéressés. Et même dans les endroits où il y aura un début de législation, le mal est fait. Le problème réside dans le fait que des gens peuvent gagner 100 000 euros de salaire par an, auquel s’ajoutent des bonus de l’ordre du million, autrement dit l’équivalent de dix années de salaire. Même en lissant ces gains sur deux, trois ou cinq ans, on reste dans le soin palliatif. Non seulement, il faut lisser ces bonus sur une période de plus de dix ans, mais surtout les limiter.

Comment?
Avec un couperet fiscal. En gros, ces traders auraient droit à un bonus de 100 000 euros, au-dessus l’Etat vous en prendrait 50%. Dès 500 000 euros, 80% de cet argent reviendrait au public. En plus, il faut aussi interdire à ces traders d’être à la fois banquier et propriétaire d’un hedge fund. Un point sur lequel le G20 n’a rien décidé.

La question des bonus n’est-elle pas une cible facile? Une question qui masque le fait que le G20 n’a pas pris la peine jusqu’ici de réguler les marchés de produits dérivés ou les pratiques des agences de notation…
C’est vrai. Mais il ne faut pas faire passer au second plan la question des bonus. C’est très important car vous avez une structure d’incitation qui pousse les opérateurs des banques, les spéculateurs pour faire vite, à réagir à très court terme. Or, dans les banques, il y a une prise de pouvoir de ces gens orientés sur les marchés financiers et qui prennent en otage non seulement la banque, mais toute la société.

Et les agences de notation sont-elles blanches comme neige?
Bien sûr que non! D’abord parce qu’elles notent des entreprises et leurs prodiguent des conseils. Il y a collusion. Ensuite, une question de méthode se pose. Même quand ces agences avouent que leurs évaluations peuvent être fragiles, les opérateurs se focalisent sur le produit de l’évaluation, la note, et non pas sur la manière avec laquelle l’évaluation a été réalisée. Enfin, il y a l’idéologie. Ces agences sont d’abord anglo-saxonnes. Dans leurs appréciations, un biais subsiste en faveur de l’économie américaine et britannique au détriment des autres économies. Prenez le cas de la Russie. Pendant de longues années, cet Etat a traîné de très mauvaises notes, alors que sa solidité financière était intacte…

Donc, ceux qui disent que les agences de notation sont le bouc émissaire pour la crise actuelle se trompent.
Oui, pour ce que je viens de dire. Mais aussi car ces agences de notation mettent tout et n’importe quoi dans leurs comptes rendus. Pire, elles vont jusqu’à négocier la note finale avec le gouvernement qui les mandate. D’un point de vue éthique, ceci est scandaleux. Elles font une bonne cible c’est vrai, mais elles l’ont bien mérité.

Plusieurs fois, vous avez critiqué le fait que l’Europe soit réticente à imposer ses règles. Sur les bonus, les agences de notation ou les produits dérivés. Vous prônez aussi un contrôle des mouvements de capitaux. Pourquoi?
L’Europe doit établir des barrières relativement étanches avec le reste du monde. Elle doit interdire certaines opérations pour pouvoir en autoriser d’autres. Je pense en particulier à des interdictions de mouvements de capitaux à très court terme. A moins d’un an, voire six mois. Ainsi, nous aurions le moyen de stabiliser ces flux de capitaux qui émanent d’opérations spéculatives à très court terme. Il faut aussi limiter l’accès à certains marchés à un type d’intervenants. Si décrié aujourd’hui, le marché des credit default swap devrait être limité aux assurances. Assurer le défaut de quelqu’un est un métier d’assureur. Ce n’est pas celui d’un banquier, encore moins d’un hedge fund.

04 Contrôler les flux de capitaux? Les économistes débattent, mais pas les politiques.

Vendredi, les économistes du FMI reconnaissaient pour la première fois en douze ans que les contrôles sur les mouvements de capitaux à court terme avaient protégé les économies du Sud qui les avaient instaurés. Le débat s’amorcerait-il?
Chez les économistes, y compris des prix Nobel, on en parle. Paul Krugman évoque le sujet, Joseph Stiglitz commence à l’aborder. Mais le débat sur un contrôle des mouvements de capitaux reste académique. Le grand public s’y intéresse peu et surtout, les décideurs y sont réticents. Pour ces derniers, ce serait une remise en cause totale de ce qu’ils défendent depuis des décennies, la libre circulation des capitaux.

Peut-on en vouloir aux politiques de ne pas écouter les économistes, tant ils ont été décrédibilisés par la crise que nous venons de connaître?
Si cette désaffection des politiques à l’égard de la science économique avait entraîné un retour au bon sens, cela pourrait se comprendre. Mais la partie de la profession des économistes qui est discréditée continue de parler. Regardez ces grands savants qui se sont trompés. Aucun de ceux qui nous disaient que la crise était un fantasme n’a fait d’autocritique!

Ce n’est pas juste. Un texte récent d’Olivier Blanchard, l’économiste en chef du FMI, critique durement les errements de la macroéconomie…
C’est bien le seul et son autocritique est très modérée! Et c’est peu dire si sa propre macroéconomie est en crise. A vrai dire, il n’y a aucune grande remise en cause des économistes libéraux et néolibéraux. Voilà ce qui discrédite la profession! Quant aux décideurs, Keynes l’avait déjà dit. Les hommes politiques appliquent sans le savoir les recommandations d’économistes souvent morts depuis longtemps et dont ils ignorent le nom… C’est exactement ce que l’on voit aujourd’hui. Et cela n’annonce rien de bon, ni pour la Grèce ni pour le devenir de la zone euro.

*

Tripatouillages bancaires

La crise de la dette publique grecque a attiré l’attention sur le rôle de la banque américaine Goldman Sachs. En cause, le fait qu’elle a habillé, en 2001, les comptes de la Grèce en «gommant» 1 milliard d’euros de dettes, grâce à des opérations de titrisation. Au passage d’ailleurs, Goldman Sachs a empoché 300 millions d’euros de commissions bancaires.

Cette pratique est légale, même si d’aucuns s’interrogent sur la légitimité d’opérations financières qui reviennent à «maquiller» une comptabilité. Plus troublant est le fait qu’on semble découvrir la lune. En effet, la Grèce n’est pas la seule à avoir ainsi bénéficié des services de la banque américaine ou de ses concurrentes – JP Morgan, Barclays et la défunte Lehman Brothers. Depuis une petite décennie maintenant, l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, le Portugal, le Royaume-Uni ont ainsi usé de cette ingénierie financière. Sans provoquer plus de remous que cela. | YS

© L’Hebdo, 25.02.2010

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