Jersey: les travailleurs de l’argent

(un reportage de Matthieur Ruf, dossier « Paradis fiscaux: le jeu de dupes continue)

Paradis fiscal depuis trente ans, l’île anglo-normande de Jersey vit presque uniquement de la finance internationale, notamment de l’industrie des trusts. Reportage dans un haut lieu de la «planification» fiscale.

La salle des banquets de l’hôtel Pomme d’or, en ce midi du mardi 16 mars, est comble. Carafes d’eau cristallines, serveurs en costumes blancs, cliquetis d’argenterie: la Chambre de commerce de Jersey est réunie pour son lunch périodique. Bientôt, le brouhaha s’amenuise et les regards se tournent vers l’estrade: David Warr, vice-président de la Chambre, prend la parole. «Que ceux qui veulent payer plus d’impôts lèvent la main!» Eclat de rire général. Parmi ces quelque quatre cents représentants du gratin économique et financier de l’île, une seule main se lève: celle de David Bowen, 75 ans, ancien agent de change. Un socialiste parmi les banquiers? Le regard malicieux, David chuchote une explication à ses voisins: «J’aime payer plus d’impôts: ça veut dire que je gagne plus…»

Sous les applaudissements, David Warr cède sa place au conférencier du jour: Philip Ozouf, ministre du Trésor. Le thème de son discours? «Faire face au déficit.» Car le Gouvernement des Etats de Jersey, quoique bien moins touché par la crise que la plupart de ses homologues européens, souffre d’un manque à gagner évalué à une centaine de millions de francs suisses en 2010. Devant un parterre impassible, Philip Ozouf esquisse les mesures à prendre: chaque département devra réduire ses dépenses de 10% d’ici à 2013, particulièrement dans les coûteux domaines de l’éducation, des services sociaux et de la santé. Avec à la clé des suppressions d’emploi dans le secteur public et, «en dernier recours»… des augmentations d’impôts.

La finance, sinon rien. Le lendemain, dans son bureau exigu du siège gouvernemental de la capitale, Saint-Hélier, Philip Ozouf explique le «problème résiduel» des recettes de l’île. «En pleine crise, en 2008, nous avons introduit un nouveau système de taxation, qui allait réduire de beaucoup les revenus de l’Etat provenant des services financiers.» Et pour cause: ce système, dit «zero-ten» et très similaire à ce qui se fait dans des paradis fiscaux concurrents, comme Guernesey ou l’île de Man, impose les sociétés financières à un taux de 10%, contre un 0% tout rond pour toutes les autres. Il y a 35 000 sociétés enregistrées à Jersey, dont 2000 sont actives dans la finance. Manque à gagner estimé: 160 millions de francs suisses, sur des ressources de 800 à 950 millions.

Philip Ozouf a des réponses énergiques. «Pour combler ce fossé, nous avons introduit, en 2008 également, la très impopulaire taxe sur les biens et les services.» Impopulaire, la goods and services tax, ou GST? Le mot est faible. Les pronostics sur l’augmentation de cette TVA locale, aujourd’hui de 3%, sont devenus un sport national. Désabusés, les habitants ne croient pas trop qu’une réduction des dépenses suffira, et glosent sur un taux de 10 ou 12% d’ici à trois ou quatre ans.

Pour se convaincre de l’ambiance, rien de tel qu’une visite sous l’auvent rouge du stand de Geoff Southern et de ses collègues, en cette mi-journée ensoleillée du samedi 20 mars. Dans la principale rue marchande de Saint-Hélier, King Street, ces parlementaires distribuent des questionnaires à la foule, à côté d’un grand panneau qui demande: «Pouvez-vous vous permettre de vivre à Jersey?»

Geoff, la soixantaine, est député aux Etats depuis huit ans pour l’Alliance démocratique de Jersey, le seul parti dans un parle-ment qui ne connaît que des «indépendants». Constamment alpagué par les passants, il livre entre deux diatribes son analyse. Et ne mâche pas ses mots: «Philip Ozouf privatiserait votre grand-mère! La GST est une taxe odieuse, qui frappe plus durement les pauvres que les riches. Parce qu’elle est universelle: elle s’applique aux biens de première nécessité, comme la nourriture.» Lorsqu’on lui fait remarquer que les Jersiais sont bien moins taxés que la plupart des Européens, Geoff soupire. «Peut-être. Mais le coût de la vie, ici, est de 30% plus élevé qu’au Royaume-Uni, tandis que le salaire horaire minimal est presque le même (9 fr. 80 suisses contre 9 fr. 20, ndlr). Sur 38 000 foyers, 8000 reçoivent des subventions de l’Etat, et sont donc officiellement pauvres!»

S’il a fait de Jersey l’un des pays les plus riches au monde, le secteur financier, qui pèse pour plus de la moitié du PIB, a donc des répercussions inégales sur ses habitants. Pourtant personne, pas même Geoff, ne voit d’autre option possible: les deux précédents moteurs économiques de Jersey, l’agriculture et le tourisme, sont devenus anecdotiques. Et l’île est trop petite pour une quelconque forme d’industrie. Pour rester dans la course des paradis fiscaux, le gouvernement a donc abaissé la taxation des entreprises, et doit maintenant serrer la ceinture à l’interne. Un choix peut-être risqué: les «centres financiers offshore» ne sont-ils pas, depuis une année, sur la sellette?

Les gentils et les chapeaux rouges. «Nous sommes les gentils!» C’est ainsi que Martin de Forest-Brown, responsable des relations financières internationales de Jersey, a résumé la situation à ses homologues américains lors d’une récente visite à Washington. Ce vendredi matin, dans son bureau sis trois étages au-dessus de celui de Philip Ozouf, ce fougueux ancien manager de la banque Abbey National parle plutôt librement. Tout comme la plupart de ses collègues du secteur, qui veulent «donner leur version de l’histoire».

Leur version? L’année 2009 a été une consécration pour Jersey. Mise sur liste blanche par l’Organisation de développement et de coopération économiques, l’île a passé avec succès l’examen, en septembre, d’un rapport du Fonds monétaire international affirmant qu’elle applique presque toutes les recommandations contre le blanchiment d’argent et le crime financier.

Et l’échange automatique d’informations à des fins fiscales, qui inquiète tant le landerneau politique helvétique? Si tout le monde s’y met, Jersey s’y mettra, comme le résume en plaisantant Martin de Forest-Brown: «Si le nouveau standard international est de porter des chapeaux rouges bizarres, sous peine d’être une juridiction non coopérative, alors on portera des chapeaux rouges bizarres! Notre régulation est si sévère que les gens seraient stupides de venir ici pour cacher de l’argent. Il y a plein de meilleurs endroits: Londres, New York, la Suisse…»

A Jersey, on ne retient pas un léger sourire, justement, lorsque sont évoqués les déboires du secret bancaire suisse. Si le degré d’ironie varie, le commentaire est toujours le même: «Vous devenez comme tout le monde.» Pourtant, l’organisation Tax Justice Network est persuadée que le système des trusts, ces contrats non enregistrés qui permettent de confier sa fortune à une personne de confiance (en pratique des juristes spécialisés), offre un degré de secret équivalent et favorise ainsi la fraude fiscale, quand ce n’est pas bien pire. Or Jersey compte 180 sociétés fournissant des trusts, dans lesquels seraient gérés entre 500 et 1000 milliards de dollars.

«Le secret des trusts est un grand mythe, sourit à son tour John Harris, directeur de la Commission de régulation des services financiers. Tous les fournisseurs de trusts doivent pouvoir dévoiler sur notre demande qui est le bénéficiaire ultime du trust. C’est dans notre loi. Et cette information peut être partagée avec les autorités d’autres pays si nous avons conclu un accord d’échange d’informations.» John Harris, un homme d’une cinquantaine d’années aux yeux azur, a travaillé vingt ans en France et en Suisse pour la banque NatWest. On ne sait ainsi ce qu’il pense vraiment lorsqu’il fait remarquer, dans un français parfait, que les sociétés de trusts louches, forcées de quitter l’île, déménagent à l’île Maurice ou… à Genève. «C’est aux autorités suisses de se le demander, mais les trusts de la place genevoise ne sont-ils pas plus susceptibles d’être utilisés pour des transactions irrégulières, du blanchiment ou autre, que dans un système très contrôlé comme le nôtre?»

Jersey, pas si blanche. «Les Suisses mènent toujours la danse», confirme, à voix basse, Rob*. Dans la lumière tamisée de cette pizzeria très courue de Saint-Hélier, cet avocat explique qu’il a travaillé comme gérant de trusts pour différentes sociétés, dont la branche locale d’UBS. Rob a de la peine à trouver du travail, raison pour laquelle il préfère rester anonyme. «Si je suis nommé dans l’article, je suis grillé», glisse-t-il en prenant un gorgée de bière italienne. Lui non plus ne mâche pas ses mots. «On entend tout le temps que Jersey est blanche comme neige et que les clients sont contrôlés. Mais si, par exemple, le client d’une société de trusts est le gouverneur d’un Etat du Mexique? Un homme très puissant, qui traite avec des gangs armés? Si un petit employé, depuis son bureau de Jersey, lui demande de prouver son identité, il va lui envoyer une photocopie de son passeport; mais s’il est trop insistant, on l’enverra se faire voir. A Jersey, on a fermé des petites sociétés de trusts, mais on n’osera jamais s’attaquer aux grandes compagnies. Or c’est là qu’est l’argent des dictateurs. Les endroits comme Jersey permettent cela.»

Le constat est amer. Tandis que Rob commande une deuxième bière, les paroles de Martin de Forest-Brown reviennent à l’esprit: «Je ne peux pas vous garantir qu’il n’y a pas quelques centaines d’arrangements illégaux à Jersey. Je peux vous garantir plutôt le contraire. Mais c’est en grande partie du passé, grâce à notre régime de régulation. Ce que nous faisons, c’est de la planification fiscale, et c’est légal.» Les règles. Les lois. N’est-ce donc qu’une illusion? «Il y a eu des progrès, c’est sûr», admet Rob. Qui est pourtant fataliste. «On ne peut pas tout contrôler. Si le client veut cacher qui il est vraiment, il y parviendra.» A Jersey comme ailleurs.

*Prénom d’emprunt. Nom et prénom connus de la rédaction.

@ L’Hebdo, 25.04.2010

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