Henri Guisan: Défendre la Suisse, oui. Et la démocratie?

L’admiration pour Mussolini, son vœu de voir la Suisse dirigée par un Chef, de même que son antisocialisme, voilà tout ce qu’a gommé le mythe du général Guisan.

A la fin du deuxième conflit mondial, le collégien Jean-François Bergier rencontre Henri Guisan, un ami de son grand-père. Il admire alors un homme chaleureux. Un demi-siècle après, dans le journal Le Temps, le même – qui préside la commission d’experts indépendants sur la Suisse durant la dernière guerre – juge autrement Henri Guisan: «Je suis parti de l’image reçue que l’on s’était courageusement défendus, qu’on avait un général charismatique. Je participais au culte du général Guisan, qui reste à mon avis une figure très impressionnante, même si on s’aperçoit aujourd’hui que c’était un esprit plutôt réactionnaire, mais avec toutes sortes de nuances.» Pourquoi ce revirement? D’autant que «sa» commission s’intéresse peu au général. Avec prudence, l’historien Bergier résume en réalité les écrits d’une poignée de pairs. Des écrits qui irritent et qui rappellent le conservatisme et l’attrait du fédéralisme pour le militaire vaudois, mais surtout son admiration du corporatisme, son anticommunisme et ses élans pour les grands chefs. Duce inclus.

«Le miracle mussolinien prouve à l’évidence que l’esprit public d’un pays dépend essentiellement de la mentalité de ceux ou de celui qui le gouverne.» Ces lignes, le commandant de corps Guisan les signe dans un rapport destiné au Département militaire fédéral (DMF) et à son chef et ami, l’agrarien bernois Rudolf Minger. Accompagné du colonel divisionnaire Roger de Diesbach, le Vaudois rentre alors d’une mission en Italie fasciste en août 1934. Les deux militaires ont vu les manœuvres de l’armée du Duce dans l’Apennin toscan- émilien, un an avant l’invasion de l’Ethiopie. Subjugué par Benito Mussolini, Henri Guisan griffonne encore quelques lignes en marge du rapport: «En lui, deux hommes, chef dur d’une franchise brutale, d’autre part le charmeur, dans son sourire, dans sa conversation (…). Prestige d’un demi-dieu, Homme sorti du peuple.»

Il serait faux de lire dans ces mots un enthousiasme béat de la part du futur général Guisan. Ou, pire, une adhésion aux idées fascistes du Duce. Si le Vaudois – à l’instar d’autres officiers suisses – admire l’aptitude de l’Italien à diriger la troupe et son peuple, c’est à la sauce helvétique qu’il convient de digérer pareil génie et imaginer, un jour peut-être, un renouveau national en Suisse. Un leitmotiv que l’on retrouve par la suite dans les notes préparatoires de son discours du Grütli, en juillet 1940: «Nous devons évoluer pour nous adapter aux conditions de l’Europe nouvelle. Mais cette évolution doit se faire par nous-mêmes et sans copier l’étranger (….). Pour cela, il faut une rénovation nationale», rédige alors le chef de l’armée suisse.

L’âme d’un pays. Derrière ces idées se loge en réalité une conception de l’Etat très en vogue dès le début des années 30 dans une partie de la droite helvétique. Une conception corporatiste de l’Etat qui séduit aussi les hauts cercles de l’armée. Il s’agit alors de refonder l’Etat autour des organisations professionnelles des patrons et des ouvriers, suivant les branches. Avec comme conséquence ultime, ainsi que l’écrit l’historien Willi Gautschi, «l’élimination de la démocratie classique», et un modèle, «l’Italie fasciste».

A cet égard, le commandant de corps Henri Guisan et son subordonné, Roger de Diesbach, ne sont pas des farfelus lorsqu’ils rentrent d’Italie. Leurs mots entrent en résonance avec un état d’esprit bien présent. En effet, cela fait des années que le terrain des idées est labouré par une «avant-garde réactionnaire», tel que l’a décrite et analysée l’historien et ancien pilote militaire Hans-Ulrich Jost. Des intellectuels de choc pour qui la démocratie parlementaire s’est dévoyée et menace désormais l’âme des Helvètes.

L’écrivain fribourgeois Gonzague de Reynold fait partie de ces influents penseurs, alimenté dans son cas par les écrits de Maurice Barrès et de Charles Maurras. Durant le premier conflit mondial, il dirige le service des conférences de l’état-major de l’armée, placé sous la conduite du général Ulrich Wille. En 1919 d’ailleurs, il organise des spectacles militaires avec le lieutenant- colonel Henri Guisan. Chez les écrivains, le Fribourgeois exerce son ascendant sur Robert de Traz ou Philippe Godet. Enfin, il est un ami personnel des deux conseillers fédéraux, Giuseppe Motta et Philipp Etter, auteur du message du Conseil fédéral sur la Défense spirituelle nationale de décembre 1938.

Dix ans avant, les travaux de Gonzague de Reynold envisagent une révolution conservatrice. Il précise ses contours à l’aube de l’invasion de la Pologne par le Führer Adolf Hitler. Outre l’installation d’un Landamman à Berne – encore l’idée du chef – il écrit ces mots: «Point de défense nationale possible si (…) le pays est livré à la démocratie parlementaire, aux compromis et aux combinaisons de partis.»

Chez l’écrivain Reynold et les penseurs qui lui sont proches, ainsi qu’une partie de la droite du pays et des cadres de l’armée, l’attrait de l’Etat corporatiste sous la férule d’un chef tient aussi à un traumatisme qui hante leurs esprits depuis novembre 1918: la grève générale. Un an avant, les bolcheviques mettent fin au règne de Nicolas II. Lénine s’empare du pouvoir. En Suisse, sur fond de marasme économique, les milieux dirigeants s’apeurent: et si la grogne faisait tomber Zurich ou Genève?

Alerte rouge. Contre les grévistes, le Conseil fédéral mobilise le tiers des effectifs militaires, 100 000 soldats. L’agitation dure des mois. En mai 1919, Henri Guisan commande un régiment de 3000 hommes en service d’ordre à Zurich. En face de lui, des dirigeants ouvriers et de gauche tel le futur et premier conseiller fédéral socialiste, Ernst Nobs. Pour le Vaudois, l’expérience est fondatrice: le travail de la troupe préserve la Suisse du socialisme, de la révolution pilotée depuis Moscou et de toutes ces influences étrangères «si contraires à notre esprit national», écrit-il rétrospectivement en 1939.

Rien d’étonnant donc que le commandant de corps Henri Guisan admire les accomplissements du Duce en 1934. Non par volonté de forger un totalitarisme des Alpes. Comme pour d’autres gradés suisses, Benito Mussolini a lutté et décimé les communistes dès les années 20. Gonzague de Reynold, qui le rencontre en 1932, y voit la même chose. A côté de la figure du chef, apparaît ainsi un régime qui barre la route au danger socialiste et bolchevique. Un danger qu’Henri Guisan avait croisé durant quelques semaines à Zurich, en 1919.

Références

«A tire d’ailes». Par Hans-Ulrich Jost, Editions Antipodes, 2005. 611 p.

«Les avant-gardes réactionnaires». Par Hans Ulrich Jost, Editions d’En bas, 1992. 187 p.

«Le Général Guisan». Par Willi Gautschi, Payot, 1991 (1989), 901 p.

«Guisan. 1918, 1934, 1940: Les constantes d’une Mission». Par Charles-André Udry, Les Annuelles, 1990, p. 49-69.

Cet article fait partie du dossier de L’Hebdo sur Henri Guisan (par Yves Steiner et Patrick Vallélian).

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