Scandale bancaire au Tessin: oligarque russe piégé

ENQUÊTE. Fin 2009, une banque tessinoise est fermée par Berne. En cause: un trou d’au moins 20 millions de francs et, a appris L’Hebdo, des transactions qui ont fait perdre plusieurs autres millions au sénateur russe, Vitaly Malkin.

Aston Bank, Lugano«C’était comme dans un film, tout le monde était sous le choc et personne ne comprenait ce qui se passait. Les policiers nous ont dit de tout arrêter, de ne plus toucher aux ordinateurs et aux téléphones.» Carlo*, ancien membre de la direction d’Aston Bank à Lugano, distille lentement ces mots au bout du fil. Vieille de sept mois, cette descente a été digne d’une série américaine. Plus d’une trentaine de policiers – «beaucoup en civil, tous armés», se rappelle notre cadre – ont déboulé dans la discrète banque tessinoise. Objet de cette visite? Des soupçons de malversations à des fins d’enrichissement personnel, un surendettement à hauteur d’au moins 20 millions francs et une clientèle qui pourrait, selon plusieurs sources, avoir perdu encore plus d’argent. Au milieu des dizaines de clients lésés – pour la plupart des Italiens – L’Hebdo y a découvert le nom d’un oligarque russe de tout premier plan: Vitaly Malkin, âgé de 58 ans, ancien proche de feu Boris Eltsine et dont la fortune, avant la crise, était estimée à plus d’un milliard de dollars par le magazine américain Forbes (lire son portrait). A lui seul, il cumulerait des pertes chiffrées à des dizaines de millions. Une histoire qui sent le soufre, de Lugano à Genève, en passant par le Luxembourg et, comme dans tout bon polar, par la Corse.

Avant de filer sur les eaux de la Méditerranée, il faut s’arrêter dans les méandres de la Berne fédérale, là où tout commence. Le 2 novembre 2009, la surveillante des banques, la Finma, prend en effet une décision extrêmement rare. La direction d’Aston Bank est confiée illico presto au consultant PricewaterhouseCoopers qui, par la même occasion, fait sa petite enquête sur l’état de santé de l’établissement. Mais qui a mis la puce à l’oreille de la Finma? Mystère. Seule certitude, ce ne sont pas les contrôles de routine des surveillants bancaires qui ont levé ce lièvre. Loin s’en faut.

En quelques jours, PricewaterhouseCoopers se rend compte de l’ampleur du problème: un pataquès organisationnel et un découvert énorme d’au moins 20 millions de francs. «La banque ne possédait même pas un système qui vaut une centaine de milliers de francs et qui permet, via le système Swift (un réseau d’authentification interbancaire, ndlr), de faire les soldes journaliers sur le compte des clients», assure une source. Avisée, la Finma retire l’autorisation d’exercer à la banque et à ses dirigeants, puis la met en faillite deux jours avant Noël. Le surveillant des banques fait preuve de sagesse et de promptitude. On va le voir, cela n’a pas toujours été le cas.

Hors de contrôle. A l’origine, Aston Bank n’a rien d’un établissement bancaire. Il s’agit d’une petite fiduciaire, connue sous le nom d’Aston Bond et fondée en été 1994 par deux Italiens, le Milanais Alessandro Fabiani et le Ligurien Camillo Costa. Ses bureaux de l’époque à la Via delle Scuole, en marge du centre-ville de Lugano, n’ont rien du chic de ceux où la police tessinoise descendra le 24 novembre: trois appartements sur deux étages loués dans les murs de l’ancien Grand Hôtel Bristol avec une vue imprenable sur le lac, le mont San Salvatore et les rives italiennes.

«Ces deux hommes étaient très travailleurs», raconte Roberto*, un avocat de la place jadis en relation d’affaires avec Aston Bank. «Il y a cinq ans, ils évoquaient l’idée de devenir une banque.» C’est chose faite en 2007, lorsque la Finma leur accorde une licence bancaire. «Ils aimaient faire sentir qu’ils avaient réussi leur coup», ironise le juriste. Or, selon nos informations, les fraudes repérées – notamment sur des comptes chez HSBC à Londres – avaient démarré depuis 2005. Et de cela, la Finma et les réviseurs d’Aston Bank n’ont vu que du feu durant des années, y compris lors du processus d’enregistrement de la banque à Berne.

Le carcan légal contre le blanchiment d’argent a beau être sévère, les contrôles semblent bien légers. Autre façon de dire que la Finma et les organes de révision ont manqué le coche. Comme le conseil d’administration, pourtant présidé par des personnes expérimentées, à l’image du banquier Fausto Boffi et de son second, l’avocat Nicola Simoneschi-Cortesi, fils de l’ancienne présidente du Conseil national.

Comment ce dernier explique-t-il pareille fraude? «Votre question est bonne, mais je ne peux pas parler sur cette histoire dégueulasse», coupe-t-il. Matteo Zannier, secrétaire du conseil d’administration, n’est pas plus bavard. Après nous avoir assuré que nos interrogations seraient transmises au reste de ses pairs, le banquier a fait le mort, malgré nos relances. Reste que tout cela pose des questions sur la surveillance bancaire. Ancien procureur général tessinois, Paolo Bernasconi abonde: «On a transformé une petite boîte en une banque. Quand elle donne une licence bancaire, la Finma est très sévère. Elle n’aurait jamais dû donner cette licence à une société pareille, à moins que le réviseur lui ait donné toutes les garanties légales», assène l’avocat, connu en terres vaudoises pour avoir aidé le Conseil d’Etat lors de la crise de la BCV en 2003.

«Il faut vite changer la législation. Car si la loi oblige les banquiers à avoir une conduite irréprochable, ce n’est pas le cas des sociétés de révision», continue le juriste. Dans le cas Aston Bank, les firmes concernées sont Ernst & Young et BDO Visura. «En outre, il n’y a pas de sanctions pénales spécifiques pour les réviseurs fautifs», conclut Paolo Bernasconi.

Succursale bidon. A ce jour, Alessandro Fabiani, directeur général de la banque, n’est pas réapparu suite à un voyage à l’étranger. Son adjoint, Camillo Costa, est en prison préventive et y restera encore deux mois. En vrac, on leur reproche les infractions suivantes: abus de confiance, gestion déloyale, faux dans les titres et blanchiment d’argent. Et la procédure pénale initiée par la procureure Manuela Minotti Perucchi n’a pas fini de dévoiler de croustillants secrets, en particulier sur la filiale luxembourgeoise d’Aston Bank.

Comme souvent dans pareille affaire, la complexité des montages donne le tournis. Et il n’est pas très étonnant de trouver d’autres places financières à l’opacité reconnue, comme le Luxembourg.

En effet, Aston Bank détenait une mystérieuse antenne dans le grand-duché. «M. Costa la gérait en direct avec un employé sur place. Nous ne savions pas ce qui s’y passait et je n’ai vu qu’une seule fois cette personne», concède, un peu penaud, Carlo*, ancien membre de la direction de la banque. D’après nos informations, cet employé – un Italien aux initiales de L. G. – opérait bien moins pour le compte d’Aston Bank que pour P. G., son associé et banquier luxembourgeois. Un intrigant auquel la justice s’intéresse désormais de très près.

Gestionnaires de fortune pour une dizaine de riches personnes, P. G. et son bras droit L. G. ont utilisé Aston Bank durant des années pour d’innombrables opérations sur titres. Dans cet arrangement, Aston Bank prélevait une commission sur chaque opération et en rétrocédait une partie aux gestionnaires du Luxembourg.

Oligarque plumé. Cela a été notamment le cas avec leur client Vitaly Malkin, un ancien banquier russe dont le nom était apparu en 2002 dans les médias avec l’affaire de l’«Angolagate», au côté du marchand d’armes français, Pierre Falcone, et du milliardaire israélien, Arkady Gaydamak (lire encadré p. 35). Dans le cadre de l’enquête tessinoise, l’un des comptes genevois du Russe au Credit Suisse a été bloqué.

Le Meccano d’Aston Bank et de sa filiale au Luxembourg respectait-il les règles en matière de lutte contre le blanchiment? La justice devra le déterminer, de même que la légalité et le pourcentage de la rétrocession touchée par la petite succursale du grandduché. Voilà pourquoi le Ministère public a entendu l ’ol igarque russe et l e conseiller luxembourgeois, les 20 et 21 mai à Lugano. D’autant que l’avocat de Vitaly Malkin, Paolo Bernasconi, a déposé plainte contre P.G., l’ex-associé de son client.

«M. Malkin ne connaissait pas l’existence d’Aston Bank et les pertes sur ses comptes sont colossales. Des dizaines de millions et nous n’en sommes qu’au début», jure Paolo Bernasconi. Et le même de laisser entendre, avec lyrisme, que son client s’est fait plumer: «Lorsqu’une caissière de supermarché vole 3000 francs dans la caisse, elle est écrouée. Au regard de la gravité des infractions et des dommages, on s’attend à un ordre d’arrestation contre P.G. Dans cette affaire, j’ai l’impression qu’on est fort avec les faibles et faible avec les forts.» A la différence près que Vitaly Malkin se préoccupe peut-être moins de ses fins de mois.

Avocat de P.G., Yves Klein confirme l’existence de la procédure pénale qui touche son client, ce qui a entraîné le blocage de ses comptes luganais et zurichois pour un montant supérieur à 5 millions de francs. Mais le Genevois n’en dira pas plus, sauf pour affirmer que les arrangements tissés entre son client et Vitaly Malkin étaient légaux et connus de toutes les parties. Quant au Credit Suisse, dont l’un des cadres du desk russe de Genève était à Lugano à la fin de mai, il n’a pas souhaité répondre à nos questions. A commencer par celle de savoir si elle avait respecté ses engagements en laissant filer, par millions, l’argent d’un important client vers une banque dont les transactions luxembourgeoises apparaissaient suspectes. «Nous attendons aussi avec impatience la réponse de la justice sur ce point», glisse Paolo Bernasconi.

L’enquête se corse. Mais l’affaire risque de se prolonger pour un moment sous les palmiers de Lugano et faire de la capitale cantonale, le lieu d’un affrontement judiciaire hors du commun. Car entre les amis d’autrefois, Vitaly Malkin et P.G., cela tourne désormais au grand déballage. En cause dans cet ultime épisode, des investissements immobiliers en Corse.

Fin 2005 en effet, les deux hommes fondent Ziglione Participations au Luxembourg. Une société qui, révélait Le Point en 2007, acquiert l’hôtel Casadelmar, un splendide quatre-étoiles planté dans le golfe de Porto-Vecchio. Un endroit apprécié par Nicolas Sarkozy et par Xavier Darcos.

« Suite à la clôture d’une procédure tessinoise conservant l’affaire de l’Aston Bank, nous avons modifié le passage de l’article en conséquence. Le texte publié dans le magazine le 30 juin 2010 peut être consulté dans son intégralité dans la version écrite, disponible dans les archives de L’Hebdo. »

Et, qui sait, peut-être que d’autres clients d’Aston Bank et de P.G. se présenteront devant le Ministère public du Tessin au même moment? En attendant que l’enquête livre d’autres secrets, l’affaire Aston Bank dévoile toute la légèreté des mécanismes de lutte contre la fraude et le blanchiment sur la place financière suisse.

* Noms et prénoms connus de la rédaction

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