France-Suisse: Du poil à gratter à l’entente obligée

VOISINAGE. Depuis 2008, la France de Sarkozy et la Suisse ne font plus bon ménage. Economie oblige, elles doivent cependant s’entendre.

«Jacques Chirac était un homme d’Etat. Nicolas Sarkozy est un homme politique.» Serge Cyril Vinet, créateur de la publication France Magazine et conseiller à l’Assemblée des Français de l’étranger (AFE) pour la Suisse, est bien membre de l’UMP, le parti du président. Mais son cœur bat plutôt pour Dominique de Villepin, ex-premier ministre de Jacques Chirac et adversaire acharné de Nicolas Sarkozy depuis le procès Clearstream, une affaire de dénonciation calomnieuse visant des personnalités dont le chef de l’Etat. A ses yeux, il ne fait aucun doute que depuis deux ans, les relations franco-suisses se sont détériorées. «A écouter certains, la Suisse serait responsable de la crise monétaire, financière et sociale dans le monde.» Et l’ancien gérant de fortune, que le quotidien Le Monde soupçonnait il y a cinq ans de gérer l’argent de Christian Poncelet, président du Sénat, d’enchaîner: «Avant Sarkozy, il n’y avait pas de telles attaques contre le secret bancaire suisse. Chirac était plus consensuel.»

Au sein de l’UMP en Suisse, les avis divergent. Comme un reflet des dissensions qui agitent la majorité présidentielle en France. Chiraquiens, dont certains portent désormais le drapeau de Dominique de Villepin, et sarkozystes se regardent en chiens de faïence. Parmi les fidèles partisans de Nicolas Sarkozy figure le Niçois d’origine Pierre Oliviero, aussi membre de l’AFE, qui a notamment pour mission d’élire les 12 sénateurs représentant les Français hors de l’Hexagone. «Sarkozy, un président formidable», lâche-t-il, enthousiaste, avant d’ajouter: «Non, les gens célèbres comme Charles Aznavour qui s’installent en Suisse ne le font pas forcément pour planquer leur argent. Mais bien parce qu’ils apprécient le calme du pays et le sérieux des Suisses.» Et son autre collègue de l’UMP Marie-Françoise de Tassigny, à Genève, renchérit: «Il faut positiver, il y a tellement de choses qui vont bien dans les relations franco-suisses.» Certes. Il n’empêche que dans les milieux diplomatiques helvétiques, on chuchote que l’ambassadeur de France en Suisse Alain Catta, en fonction depuis octobre 2009, aurait notamment pour mission de recoller les morceaux d’une amitié francosuisse malmenée depuis 2008.

Vague de délocalisations. Le refroidissement des relations entre les deux pays se cristallise notamment dans des comportements que l’on croyait avoir oubliés avec une présidence française qui se disait décomplexée face à l’argent. Ainsi, l’avocat fiscaliste Philippe Kenel, de l’étude Python & Peter à Genève, Pully (VD) et Bruxelles, constate depuis quelque temps «un mouvement important» de personnes domiciliées en France qui souhaitent s’installer en Suisse en bénéficiant d’un forfait fiscal. A lui seul, il aide une trentaine de personnes à «se délocaliser» tous les ans. Les deux tiers d’entre elles sont d’origine française.

Pourquoi certains Français quittent- ils leur pays? «Ce n’est pas seulement pour des raisons fiscales. Ces gens détestent la société de copains qui prévaut en France», souligne Philippe Kenel dont une certaine clientèle semble pratiquer avec délectation la jonglerie fiscale. Comme il y a eu les déçus du socialisme avec François Mitterrand, il y a donc maintenant les déçus du sarkozysme avec le chef de l’Etat français. Bien avant que n’éclate l’affaire Bettencourt, les plus fortunés n’ont pas digéré qu’Eric Woerth les oblige à régulariser leur situation fiscale avant le 31 décembre 2009. Sur la base des noms de 3000 contribuables détenteurs de comptes bancaires en Suisse, le ministre du Budget de l’époque ouvre une cellule de régularisation. Les personnes visées doivent spontanément s’y présenter sous peine de se faire lourdement épingler par le fisc.

Fin août 2009, un vent de panique se met à souffler parmi les exilés fiscaux quand ils apprennent que les autorités françaises peuvent obtenir la levée du secret bancaire en présentant des demandes concrètes, sans pour autant fournir le nom de leur banque (ce qui reste le cas dans le texte, mais la pratique jugera). Jusqu’à l’entrée en force de la convention révisée de double imposition au 1er janvier 2010, c’est le branle-bas de combat. Ceux qui ne veulent pas obtempérer s’efforcent de s’installer en Suisse ou transfèrent leurs fonds sous d’autres cieux, notamment à Singapour.

Berne se regimbe. L’affaire se «corse» encore davantage quand il apparaît, en décembre 2009, qu’une partie de la liste des fameux 3000 évadés fiscaux a été volée par un cadre de la banque HSBC de Genève. Cette fois, la Berne fédérale sort l’artillerie lourde et annonce la suspension du processus de ratification de l’accord fiscal. Le conseiller fédéral Hans-Rudolf Merz fait savoir que la Suisse n’accepte pas que la France récupère «illégalement» des informations bancaires. Des salons feutrés des banques, la crise passe aux dorures des enceintes politiques.

En représailles, les sénateurs français rédigent un amendement permettant l’inscription de la Suisse sur la liste noire des paradis fiscaux. Soucieux de ne pas «jeter de l’huile sur le feu» qu’il a lui-même allumé, Eric Woerth les convainc de se montrer plus conciliants. Il faudra attendre le World Economic Forum, fin janvier 2010 à Davos, pour que Hans-Rudolf Merz et le ministre français du Budget aplanissent leurs divergences. Berne reçoit notamment l’assurance que les données volées à HSBC ne peuvent pas être utilisées dans le cadre d’une demande d’assistance administrative. Le processus de ratification peut reprendre son cours. Mais, aux yeux de bien des Français fortunés, le mal est fait.

Avec l’affaire Bettencourt, c’est ce même Eric Woerth, ministre, et désormais ex-trésorier de l’UMP, traqueur des fraudeurs du fisc, que des Français de Suisse critiquent vertement. Cet homme, accompagné de Patrick Devedjian, autre fidèle du locataire de l’Elysée, était venu à Genève au printemps 2007 quémander l’aide financière – un demi-million de francs, au moins – de Français logés de ce côté-ci du Jura pour soutenir le destin présidentiel de Nicolas Sarkozy (lire L’Hebdo du 8 juillet 2010). Or, en 2008, le ministre Woerth pestait contre ces «exilés fiscaux», rabaissés pour la cause au rang de traîtres à la patrie.

Mais qui étaient ces mystérieux donateurs? Du beau monde, selon nos sources. Au Caviar House de Genève, lieu de la discrète réunion du Premier Cercle des donateurs de l’UMP le 23 mars 2007, se seraient trouvés, entre autres, le collectionneur d’art Francis Wahl (qui devait aussi loger le couple Devedjian), Aimery Langlois-Meurinne (alors directeur de Pargesa Holding, la structure helvétique du milliardaire et homme d’affaires Albert Frère) et, sur la demande expresse d’Eric Woerth, Claude Berda. Fondateur et patron de la société active dans l’audiovisuel AB Groupe, ce dernier – installé à Genève et dont la fortune est estimée à un milliard de francs – siège aujourd’hui au conseil d’administration de TF1.

Contacté, Francis Wahl confirme sa présence mais juge la soirée sans importance pour en parler. Quant aux deux autres personnalités, L’Hebdo aurait souhaité les faire réagir, mais n’a pas été en mesure de les joindre en cette période estivale.

Business as usual. Parmi les plus de 200 000 Français résidant en Suisse (ils sont quelque 160 000 déclarés à l’ambassade de France), l’immense majorité ne roule évidemment pas sur l’or. Mais ils ont souvent mal perçu les attaques parisiennes contre la Suisse, leur pays d’adoption, et cela d’autant plus que la moitié environ d’entre eux sont également détenteurs du passeport à croix blanche. Il y a de l’électricité dans l’air. Il suffit que Nicolas Sarkozy reporte au 23 juillet un rendez-vous avec Doris Leuthard, un atermoiement qui ne perturbe pas le moins du monde la conseillère fédérale, pour que soit stigmatisé le désamour entre la France et la Suisse.

Ces frottements politico-médiatiques «n’ont strictement aucun effet sur les affaires économiques entre la Suisse et la France», soutient Fabrice Lelouvier, directeur d’Ubifrance Suisse, une cellule destinée à aider les entreprises françaises sur les marchés étrangers. La France demeure le troisième partenaire commercial de la Suisse derrière l’Allemagne et l’Italie tandis que la Suisse est le huitième client et neuvième fournisseur de l’Hexagone. Aux yeux de Paris, le territoire helvétique reste un tremplin idéal pour permettre aux entrepreneurs français d’accéder au marché allemand, le seul qui compte vraiment. Il y a deux mois, Ubifrance a quitté Berne pour Zurich. Le message est clair: c’est bien dans la capitale économique de la Suisse que se règlent les affaires.

Quelque chose à se dire. Quant aux relations diplomatiques entre les deux pays, elles vont sans doute se professionnaliser. Avec Sarkozy, finies les rencontres protocolaires après chaque élection d’un nouveau président de la Confédération. «Désormais, relève François Nordmann, ancien ambassadeur de Suisse à Paris, on se rencontre au sommet si l’on a quelque chose à se dire.» L’avenir de l’aéroport de Bâle-Mulhouse, les questions transfrontalières, la nouvelle architecture financière mondiale à redessiner au sein du G20, les sujets de discussion ne manquent pas. Entre la France et la Suisse, les intérêts communs sont trop grands pour que les inévitables querelles de cousinage portent ombrage à une vieille entente obligée.

avec Philippe Le Bé, © L’Hebdo, 15.07.2010

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