L’Oréal, un «groupe qui le vaut bien»… pour Nestlé

Derrière l’affaire Bettencourt se cache l’avenir de L’Oréal et son contrôle par Nestlé. Sueurs froides pour la République et son président, Nicolas Sarkozy.

«Je souhaite que L’Oréal, 17 milliards de chiffre d’affaires, 64 000 employés, ne parte pas dans un autre pays.» A la fin de son entretien, ce 12 juillet sur France 2, Nicolas Sarkozy a lancé un avertissement en direction de Vevey, siège du groupe agroalimentaire Nestlé. Un moment où l’on a senti le président de la République être d’une sincérité rare. Tout cela en raison d’un pacte d’actionnaires vieux de quarante ans et au sujet duquel l’entourage du président français se montre fébrile.

C’est que, derrière l’affaire Bettencourt-Woerth, se trouve une question des plus sensibles pour le locataire de l’Elysée: la prise de contrôle du géant de la cosmétique par Nestlé, son actionnaire de référence.A intervalles réguliers, la menace réémerge dans les propos des dirigeants politiques, comme en écho à ceux tenus par la direction du mastodonte français détenteur de marques comme Garnier, Lancôme, Giorgio Armani, Diesel ou Vichy.

La gauche fait peur. Pour saisir ce qui se noue en coulisses, revenons une quarantaine d’années plus tôt. Le 19 mai 1974, Valéry Giscard d’Estaing devient président de la République avec 400 000 voix (0,8%) d’avance sur son rival François Mitterrand, arrivé en tête au premier tour. Ce ne sera que partie remise pour le socialiste qui succédera à Valéry Giscard d’Estaing en 1981.

En ces mois de 1974, la poussée de la gauche donne des sueurs froides au patronat hexagonal. Mai 68 hante l’esprit des capitaines d’industrie. Et si la gauche arrivait au pouvoir et nationalisait les fleurons industriels de France? Héritière de L’Oréal, Liliane Bettencourt et les siens le craignent. Son mari André, ex-propagateur de l’idéologie nazie en France vichyste et désormais ministre délégué aux Affaires étrangères, monte un plan*. Une opération avalisée par le ministre des Finances d’alors et candidat à l’Elysée, Valéry Giscard d’Estaing. Pour contrer les velléités de la gauche, il faut allier L’Oréal à un groupe étranger: Nestlé.

Ainsi, le groupe de Vevey s’empare de 29,78% du leader des cosmétiques, alors que la famille Bettencourt en conserve 31%. En contrepartie, cette dernière acquiert 3% du géant helvétique de l’agroalimentaire. Echange d’actions, échange de dirigeants aussi. André Bettencourt et François Dalle, patron de L’Oréal, intègrent le conseil d’administration de Nestlé. Et la tradition perdure. Peter Brabeck-Letmathe, président de Nestlé, est aussi vice-président de L’Oréal, tandis que Jean-Pierre Meyers, gendre de Liliane Bettencourt, siège au conseil d’administration des deux firmes.

Depuis, le pacte d’actionnaires a été amendé à plusieurs reprises avec une constance: conserver un précieux équilibre entre la famille Bettencourt et Nestlé. Dans sa dernière mouture, en 2009, les deux parties s’engagent à ne pas céder leurs actions dans un délai de six mois après la mort de l’héritière des Bettencourt, âgée de 87 ans.

Statu quo. C’est une évidence, L’Oréal d’hier ne ressemble pas au géant actuel qui affiche un chiffre d’affaires de 23 milliards de francs suisses pour un résultat net de 2,5 milliards. En dixhuit ans, les participations de Liliane Bettencourt lui ont fait ainsi multiplier sa fortune par 5 à plus de 22 milliards de francs. En cas de décès de Liliane Bettencourt, que fera son héritière de fille, Françoise? Mystère, et la presse française de lui prêter de sombres intentions, en particulier depuis les enregistrements publiés par Mediapart à ce sujet. Surtout, que fera son mari, Jean-Pierre Meyers, administrateur de Nestlé, suspecté de vouloir céder le contrôle de L’Oréal? Des intentions que le couple dément.

Et Nestlé? Alors que sa marge de progression dans l’agroalimentaire pourrait être limitée en raison de sa position dominante, l’acquisition de L’Oréal est-elle une chance? Pour vendre, par exemple, des eaux minérales, des biscuits et du shampoing dans une échoppe, de Genève à Djakarta? Ces questions n’ont pas trouvé de réponse auprès de Paul Bulcke, patron de Nestlé, qui, le 22 juin passé à Reuters, s’est contenté de se déclarer en faveur du statu quo. Une position appelée de ses vœux par Nicolas Sarkozy.

Peut être parce que les propriétaires français de L’Oréal ont fait preuve depuis des décennies d’une grande générosité auprès de la droite républicaine française. C’est ce que rappelle l’affaire Bettencourt-Woerth.

* Nestlé, Bettencourt et les nazis. De Charles Poncet, L’Aire, 2010 (première édition: 1995).

avec Philippe Le Bé, @ L’Hebdo, 15 juillet 2010.

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