Portrait: Suisses et juifs.

Majoritairement ashkénaze, ou à dominante séfarade, traditionalistes, ou libérales, les communautés juives de Suisse romande constituent une mosaïque vivante du judaïsme helvétique. Rencontres avec des membres de celle-ci à Genève, Lausanne et La Chaud-de-Fonds.

01. MARC ALAIN BLOCH: «Je suis un équilibriste»

Son arabica est aussi pur que ses origines ashkénazes. Né en 1950, Marc Alain Bloch, patron des cafés La Semeuse, vient d’une famille juive d’Europe de l’Est et d’Alsace, installée à La Chaux-de-Fonds depuis plus d’un siècle. Dans la cité horlogère, les Bloch fondèrent une boutique de denrées coloniales avant que ses parents n’en fassent ce symbole jaune de la torréfaction et du petit noir.

«Mon destin m’a rattrapé», blague Marc Alain Bloch. Car à l’origine, l’idée d’oeuvrer dans l’affaire familiale le motive peu. Après des études à Bâle, à Saint-Gall et à Vienne, le Neuchâtelois vit les années 70 comme un papillon. Ecrivain public à Montréal, apprenti photographe à New York et, «dans son Katmandou», irrigateur dans un kibboutz en Israël. Il caresse aussi la carrière d’acteur. Mais de peur de tenir le rôle du «hallebardier de service», il accepte sa destinée des montagnes neuchâteloises. Dès 1982, le voici donc, presque malgré lui, là où toute la famille l’attendait: à la tête de l’entreprise. Marié à une catholique italienne, avec la bénédiction d’un rabbin libéral dans le hall du Théâtre de La Chaux-de-Fonds, Marc Alain Bloch parle avec fierté de «son parcours un peu chaotique et de son identité d’équilibriste profondément juive». Depuis une petite dizaine d’années, après la bar mitzvah de ces enfants, il suit avec plaisir les lectures en hébreu le samedi matin dans la centenaire synagogue de La Tchaux. Sa madeleine de Proust, en somme. Et Israël dans tout cela? «De nos jours, la propagande palestinienne est meilleure que celle d’Israël. Mon expérience est simple: à chaque débat d’actualité sur le sujet, il faut oser dire “je ne sais pas », même si je suis dévoré par l’envie de prendre parti.»

02. ROGER ET ANNIE CHARTIEL: «Le devoir de donner»

En 1943, l’Algérie est française et la France est vichyste. Cette année-là, Roger Chartiel naît dans une famille d’artisans à Marnia, dernière ville algérienne avant la frontière et la marocaine Oujda. «Avec les miens, comme beaucoup de juifs séfarades de la région, nous vivions sur cette frontière. Quand en Algérie la situation se tendait, nous trouvions refuge au Maroc où le roi protégeait les juifs.» C’est à Oujda d’ailleurs qu’il fera ses études avant de franchir une frontière plus lointaine: celle de la Suisse, en 1962.

Comme des dizaines de jeunes séfarades algériens, marocains et tunisiens, Roger Chartiel vient à Genève pour étudier grâce à l’ORT, une organisation juive qui finance la formation à l’étranger. «L’ORT nous offrait l’assise matérielle et la Maison juive, à la rue Saint-Léger, la chaleur et l’accueil», se souvient l’homme aux trois idiomes: français, hébreu et arabe. Après ses études d’architecte, on le retrouve à la Ville de Genève où il reste quinze ans avant de se mettre à son compte jusqu’en 2010, date de son départ à la retraite. Et de sa dernière réalisation, la réfection du légendaire hôtel Richemond.

Depuis ce mois de juin, il préside la Communauté israélite de Genève, forte de 1500 familles. «Si je le fais, c’est parce que j’ai beaucoup reçu de la communauté en venant ici. J’ai le devoir et la possibilité de le réaliser», témoigne-t-il et hésite à dire que c’est là un quasi-job à temps plein.

Marié en 1975 à Annie, née Abiteboul, une juive séfarade du sud algérien rencontrée en France, Roger Chartiel a eu deux fils et quatre petitsenfants. Ces derniers sont nés d’un mariage avec une femme non juive: «Hélas», commence-t-il sa phrase. «Mais j’accepte le choix de mon propre fils, car mes parents et mon entourage m’ont enseigné l’esprit et la pratique de la tolérance.»

03. LA FAMILLE SCHWED «J’étais le Suédois»

Laurent Schwed, c’est le canal Woody Allen du judaïsme: dérision et humour. Et quand on demande à ce Lausannois, né en 1968, de décrire comment s’est noué son arbre généalogique, il le résume d’un trait goguenard: «Tout est histoire de présentation.»

Pierre, son médecin de père né à Zurich, et sa mère Nelly, d’origine française longtemps active dans des associations juives? «Présentés.» Son frère cadet, Marc, qui s’est installé en Israël pour y achever sa licence d’histoire à Jérusalem et de guide? «Présenté à Iris, originaire de Roumanie, par un ami.» Pas très surprenant donc d’apprendre que lui-même a croisé le regard de sa femme, Limor, au mariage de son frère en Israël, qu’elle est une des bonnes amies d’Iris et depuis dix ans, sa belle-sœur.

Israélienne, Limor ne parlait pas français quand elle est venue en Suisse. Pas de quoi ébranler cette femme énergique qui a surmonté ce handicap en un temps record et décroché un diplôme en français de l’Université de Lausanne. «Pas mal pour la seule séfarade de la famille», blague notre homme plaisantant sur l’origine de son épouse. Car pour le reste, la famille Schwed puise ses racines ashkénazes entre l’Alsace, la Pologne et la Lituanie. Quant à son patronyme, il dérive de l’allemand et renvoie aux gens de Suède. «Petit, le rabbin m’appelait le Suédois pour venir lire la Torah», se souvient ce membre actif de la communauté du chef-lieu vaudois.

Ingénieur en génie chimique, devenu chef du Service de la culture de Renens avant de reprendre une boîte de sonorisation à Lausanne, Laurent Schwed touche à tout. Encarté chez les socialistes, il a aussi souvent pris la parole en faveur des requérants d’asile déboutés en terres vaudoises et préside, depuis avril passé, le Conseil oecuménique et interreligieux. Quand il ne court pas derrière une balle de hockey sur gazon ou sa fille de 5 ans, Noa.

© L’Hebdo, 12.08.2010.

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