La Banque nationale suisse à l’épreuve de la critique

La Banque nationale suisse a acheté des euros par milliards. Bien trop, fustige une majorité d’experts notoirement proches de l’institution. Que cache cette fronde soudaine?

La Banque nationale suisse (BNS) perdrait-elle de sa superbe? Depuis l’été, les critiques s’abattent sur la politique d’une institution tant habituée aux louanges depuis deux ans. Un déluge qui émane d’universitaires et d’ex-cadres de la BNS. Un déluge qui tombe alors que les grandes banques fustigent les velléités de réformes du secteur lancées par la BNS. Tout cela donne l’impression que les premiers mois de Philipp Hildebrand à la tête de la banque virent à l’aigre et que, disent ses détracteurs, cela n’ira pas sans casse si sa politique ne change pas vite.

«Erreurs», «interventions qui ne riment à rien», «actions inutiles», «inquiétude croissante», telles sont les critiques d’une poignée d’économistes à l’égard de la BNS. Selon eux, son entêtement à contrer la hausse du franc face à la devise européenne via l’achat d’euros risque de coûter des milliards aux contribuables. Entre fin 2009 et juin 2010, ses réserves en devises ont gonflé de 132 milliards pour atteindre 227 milliards de francs. Or, durant ces mois, la devise helvétique s’est appréciée de 20%. La BNS a beau intervenir, rien n’arrête l’envolée du franc. Et l’inflation menace.

Mais qui sont ces critiques? Le gotha des théoriciens monétaires helvétiques, tel Ernst Baltensperger, ex-directeur du centre de formation de la BNS à Gerzensee et mentor de Thomas Jordan, le numéro 2 de la Banque. Mais aussi les trois derniers économistes en chef de la BNS: Kurt Schiltknecht, Georg Rich et Ulrich Kohli, en poste jusqu’à la fin 2009. De façon moins virulente, Niklaus Blattner a également donné de la voix. Jusqu’en avril 2007, il vice-présidait le directoire de la BNS.

Pauvre théorie. A croire que la BNS patauge? «Oui», assure Philippe Bacchetta, professeur à l’Université de Lausanne. «La théorie enseigne que, sans changement de politique monétaire, les interventions d’une banque centrale ont peu d’effet. En 2009, la BNS a respecté ce principe avec sa politique monétaire expansive. Depuis 2010, ce n’est plus le cas. Elle intervient à contre-courant des anticipations de sa politique monétaire. Comme pour montrer aux marchés qu’elle est plus forte qu’eux.»

Le hic, poursuit cet économiste qui travaille aussi comme consultant à l’institut de formation de la BNS, c’est qu’à «moyen terme, compte tenu des réserves en euros qu’elle a accumulées par milliards pour soutenir le franc, sa marge de manœuvre est très limitée. Il est surprenant que la BNS n’ait pas tenu compte de la théorie.»

Ce rappel à l’ordre de la théorie est une constante des critiques. Un paradoxe puisqu’elle compte en son directoire deux théoriciens de choc: Thomas Jordan et Jean-Pierre Danthine. A croire que la banderille vise surtout son président, Philipp Hildebrand, qui «n’est pas économiste», ironise un autre professeur anonyme.

La raison à l’Est? Professeur à l’Université de Fribourg, Sergio Rossi s’étonne de ce soudain consensus: «Ces collègues sont victimes d’une idéologie monétariste rigoriste. Depuis quinze ans, la BNS a fait preuve de pragmatisme. Avec la crise, sa crédibilité a grandi et sa politique monétaire, à l’inverse de celle de la Banque centrale européenne, ne menace pas d’étouffer la croissance que nous observons. Ces collègues veulent-ils l’étouffement de la croissance au nom du monétarisme?»

L’économiste concède que les achats de la BNS ont été exagérés, mais suggère que l’opération n’était pas, comme on le lit, destinée à faire plaisir à l’industrie d’exportation. «La BNS voulait montrer aux marchés qu’elle pouvait intervenir pour éviter une appréciation brutale du franc. De plus, ses interventions visaient à protéger des banques suisses exposées en Europe de l’Est.»

Indirectement, en effet, des banques ont prêté des francs à des particuliers et des entreprises situées en Hongrie ou en Pologne. «Avec une envolée du franc, les défauts de paiement auraient explosé et menacé des instituts helvétiques. C’est une autre explication, non dite par la BNS.»

Son homologue lausannois, Philippe Bacchetta, reconnaît que ce point est à prendre en considération. Mais il rappelle tout de même que, bon an mal an, ces interventions «à un niveau macro correspondent à un transfert de 10 milliards de francs des actionnaires de la BNS, c’està-dire la population suisse, vers les spéculateurs».

© L’Hebdo, 9.10.2010

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