Ghazi Mellouli: «Je suis curieux de savoir aujourd’hui, pourquoi les opérateurs européens en l’occurrence n’ont pas dénoncé de telles pratiques en Tunisie»

L’homme a un parcours incroyable. Victime d’une tentative d’assassinat en 2009, Ghazi Mellouli, 46 ans, a bien connu les pratiques du clan du président Ben Ali. Et pour cause, il a été le protégé du frère du président déchu, Moncef Ben Ali, jusqu’à la mort de ce dernier en 1996. Pour mémoire, Moncef Ben Ali, a un lourd passé. En France, il a été condamné pour blanchiment d’argent lors du procès de la «Couscous Connection» en 1992.

Ghazi Mellouli a tourné la page de ces années-là. Très vite en conflit avec la famille de Leïla Trabelsi, la première dame de Tunisie et seconde épouse du président Ben Ali, il l’a payé cash. Intimidations, tracasseries, interdictions répétées de sortie du territoire tunisien, emprisonnement durant près de deux ans. C’est en prison qu’il se liera d’amitié avec le communiste Hamma Hammami, l’un des opposants historiques à l’ex-président Ben Ali. En exil depuis trois ans à Paris, il accepté un entretien exclusif dans un discret hôtel de la capitale française. Pour évoquer les méthodes de l’ancienne clique au pouvoir, le rôle de firmes internationales en Tunisie et son désir de rentrer au pays.

Quel est le poids de la Suisse dans l’économie tunisienne?
La Suisse est un partenaire économique de la Tunisie du même ordre que d’autres pays européens. Des opérateurs économiques suisses que je ne veux pas nommer y exercent leurs activités. En outre, je dirais que par vocation, les services financiers, c’étaient plutôt la Suisse! Aujourd’hui, la présence de Dubaï dans ce secteur tient à des liens très particuliers entre l’ancien clan au pouvoir et les Emirats arabes unis.

Pourquoi les firmes étrangères s’intéressent-elles à la Tunisie?
La Tunisie offre toutes les garanties pour les investisseurs étrangers. Le code pour la promotion des investissements en Tunisie est un code attractif pour les opérateurs installés dans cette partie du monde. La Tunisie est aussi un pays qui offre des possibilités d’extension sur les pays avoisinants et pourquoi pas sur l’Afrique.

Décrivez-nous ce qu’était la mainmise du clan Ben Ali sur l’économie du pays?
La Tunisie est en train de réécrire son histoire. Certains secteurs en particulier ont eu à subir les agissements de la fratrie Trabelsi. Les opérateurs ont eu à subir les dépassements, les excès qui ont caractérisé ces dernières années. Il n’en demeure pas moins que l’économie tunisienne reste solide, bien ancrée. Tout cela finira par passer et que la confiance se rétablira entre les différents partenaires économiques.

On dit que la présence des Ben Ali – Trabelsi reste pourtant dominante…
Durant les dernières années, il s’était développé sous Ben Ali et surtout avec les Trabelsi un système parallèle bâti autour de la féodalisation de l’économie. Les opérateurs locaux tunisiens étaient soumis à certaines règles, à certaines pratiques imposées par les Trabesli en particulier. Ce système était aussi subi par les opérateurs étrangers désireux d’investir en Tunisie ou qui étaient sollicités à participer à une affaire dans le cadre d’un marché public.

Tout le monde était mangé à la même sauce?
Tout le monde était soumis aux mêmes règles. Un peu plus du côté tunisien à cause du climat, le règne de la peur, de l’impunité et de l’arrogance. Il n’en demeure pas moins que, je suis curieux de savoir aujourd’hui, pourquoi les opérateurs européens en l’occurrence n’ont pas dénoncé de telles pratiques au moment où ils ont subit de telles pressions.

Vous avez une idée pourtant…
Il faut leur poser la question, mais je suppose que c’était la règle du profit. Je suppose aussi qu’ils ont aidé ce système pour qu’il puisse perdurer. Ce système a été imposé autant aux locaux qu’aux opérateurs étrangers. Mais c’est bien leur silence qui fait ce système à perdurer.

Concrètement, comment était rémunéré le clan au pouvoir?
Ils avaient un pourcentage sur tout investissement qui était en train de se faire. De quel ordre? Cela dépendait de l’opérateur qui était en face et de sa disposition à répondre favorablement aux exigences. Ils avaient aussi la mainmise sur tout ce qui était marché d’Etat.

Pourquoi parlez-vous aujourd’hui? Pour régler vos comptes?
Si les Tunisiens vivaient sous le règne de la terreur, les opérateurs étrangers ne l’étaient pas. Si vous me demandez pourquoi je m’exprime aujourd’hui, je m’exprime parce que je n’avais pas la possibilité de le faire avant au contraire des opérateurs étrangers qui pouvaient dénoncer ces manœuvres. Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ?

Souhaitez-vous rentrer en Tunisie?
Absolument. Je souhaite revenir le plus rapidement possible. Vous savez le Tunisien s’exporte très mal. Je l’ai toujours pensé et je pense que cette malheureuse expérience de ces trois dernières années, mon mal de vivre avec les Trabelsi, le confirme. Tous les Tunisiens, j’en suis sûr, sont désireux de rentrer en Tunisie et d’exprimer leurs talents dans les différents secteurs de l’économie. Moi aussi.

Des voix vous imaginent un destin politique à Tunis?
Je reviendrai en Tunisie pour reprendre le fil de ma vie et de reprendre mes activités là où je les ai laissées. La politique ne m’intéresse pas.

Propos recueillis par Yves Steiner, © TSR, 2011.

Voir également le sujet de la Télévision Suisse Romande sur les liaisons dangereuses entre des sociétés suisses et leurs partenaires tunisiens.

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