Comment Nestlé a été la proie du clan Ben Ali

Le système mis en place en Tunisie par le clan déchu des Ben Ali a permis de siphonner des millions aux dépens des Tunisiens. Mais aussi de sociétés étrangères, à l’image de Nestlé. Le géant de l’agroalimentaire a ainsi gardé le silence pour ne pas mettre en péril ses activités en Tunisie.
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Nestlé a été victime des pratiques mafieuses du clan Ben Ali. En 2006, le gendre de l’ex-président tunisien a fait main basse sur 40% des actions de Nestlé Tunisie sans consulter ou même informer la direction de Nestlé S.A. Le géant suisse, alors dirigé par Peter Brabeck, a choisi de ne pas informer ses actionnaires de cette transaction illégale. Nestlé a préféré garder le silence plutôt que de courir le risque de devoir fermer boutique en Tunisie. In fine, cette opération a permis au clan Ben Ali d’empocher des millions à la barbe de Nestlé et sur le dos des citoyens tunisiens.

En 2005, Nestlé Tunisie est une société détenue à 59,2% par la société mère dont le siège se trouve à Vevey. Le reste revient à des actionnaires publics tunisiens dont la Banque nationale agricole (BNA) et la Société tunisienne des industries laitières (STIL) qui possèdent ensemble 40% des parts. Le chiffre d’affaires de Nestlé Tunisie frôle alors les 50 millions de francs. La filiale du géant helvétique emploie plus de 300 personnes et possède une usine à Carthage. Sur place, la filiale vend des marques de renom, comme le «Nescafé», et les céréales «Grain d’Or», le produit phare local.

Le raid du clan
Dès 2005, Nestlé Tunisie suscite la convoitise du gendre de Ben Ali, Mohamed Sakhr El Materi, et de son groupe Princesse Holdings qui connaît une expansion fulgurante. Né en 1981, l’homme d’affaires est marié à Nesrine Ben Ali, la fille aînée du couple présidentiel. Il fait main base sur les 40% d’actions Nestlé Tunisie détenue par BNA et STIL. Achetées au prix nominal, ces parts lui auraient couté moins de 4 millions de francs suisses. Le groupe Nestlé n’a pas voulu commenter ces chiffres, mais a confirmé à la TSR et au Monde que l’acquisition avait été réalisée illégalement: «Cette transaction s’était faite sans consultation préalable avec Nestlé, en violation du droit de préemption de Nestlé et en dehors des transactions officielles de la Bourse de Tunis». Bref, la multinationale suisse s’est fait rouler dans la farine.

Nestlé et sa filiale tunisienne essayent alors de résister à l’assaut du clan el-Materi. Des démarches juridiques sont entreprises, mais en vain. «Nous avons été mis devant le fait accompli. L’ordre venait du Palais de Carthage [la résidence du président Ben Ali]», raconte un cadre de Nestlé Maghreb à la retraite. «Nestlé était furieuse! Elle craignait pour la marche de ses affaires et pour son image. Pour être poli, disons que Mohamed Sakhr El Materi a agit comme un truand», se souvient un diplomate européen. Dernière couleuvre à avaler pour Peter Brabeck et son groupe: Moncef el-Materi, le père de Mohamed Sakhr, devient le président du conseil d’administration de Nestlé Tunisie.

La colère de Peter Brabeck
D’après une relation d’affaires de Nestlé Tunisie, Peter Brabeck exprime alors sa colère en décidant de ne pas faire escale à Tunis lors d’une visite en Afrique du Nord. Surtout, à Vevey, décision est prise d’écarter l’encombrant actionnaire tunisien. D’autant que, selon un diplomate suisse, «la marche des affaires avec el-Materi n’était pas sans poser des problèmes». Lesquels? «Nestlé est restée discrète sur ce point», raconte-t-il.

La situation semble s’éclaircir en «mai 2008, [quand] Princesse Holdings décid[e] de son plein gré de vendre sa participation à Nestlé S.A.», écrit le géant suisse à la TSR. A lire les comptes financiers du groupe Nestlé, la transaction s’est en réalité déroulée un an plus tard. Ce qui correspond, selon le Rapport annuel de la Bourse tunisienne, à une opération d’enregistrement de 30 millions de francs suisses sur Nestlé Tunisie. C’est la somme rondelette empochée par la holding de Mohamed Sakhr el-Materi, un bénéficie réalisé en achetant les actions Nestlé à un prix plancher et en le revendant à un prix nettement supérieur.

Mais alors que le clan el-Materi vend ses parts à Nestlé S.A., la présidence de la filiale tunisienne reste dans les mains de Moncef el-Materi. Il ne démissionnera pas de ce poste de prestige que le 20 janvier 2011, après que son nom et celui de son fils, Mohamed Sakhr, apparaissent sur la liste noire du Conseil fédéral. Une liste qui bloque provisoirement 621 millions de francs d’avoirs tunisiens en Suisse.

Silence de la direction du groupe
La direction du groupe et son président, Peter Brabeck, auraient-ils dû avertir ses actionnaires de l’imbroglio tunisien? «Oui», juge Guido Palazzo, professeur à HEC Lausanne. «Le problème avec des groupes multinationales, comme Nestlé ou d’autres, c’est qu’ils imaginent être neutres alors qu’ils opèrent dans des pays répressifs ou en conflit… Il est impossible d’être neutre. Soit on est complice du système en place, soit on tente de le changer. Ces groupes ne se posent jamais ce type de questions. C’est un problème», conclut l’économiste lausannois.

En fuite, Mohamed Sakhr el-Materi et ses proches ont, selon toutes vraisemblances, réussi une opération hautement profitable en empochant plusieurs dizaines de millions de francs suisses. Une somme qui aurait dû revenir dans les caisses de l’Etat tunisien, dépouillé de sa participation dans Nestlé Tunisie en 2006 par le gendre du président Ben Ali. A Tunis, le dossier va intéresser la Commission d’établissement des faits sur les affaires de malversations et de corruption, instaurée voici trois semaines. Et qui sait, permettre de lever les dernières zones d’ombre de cette affaire.

Yves Steiner (avec Agathe Duparc)

La suite se trouve sur le site de la Télévision suisse romande, les vidéos aussi.

© 2011, TSR/Le Monde.

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