Comment Bulat Chagaev a mis la main sur Neuchâtel Xamax

Le rachat du club de la Maladière par l’homme d’affaires tchétchène agite le monde du football. Voici l’histoire secrète d’une transaction inhabituelle et le portrait de son acteur principal, un mécène mystérieux et proche du pouvoir dans son pays d’origine. 

C’est comme en Tchétchénie. Trois voix contre, ce n’est rien!» Une provocation signée Sylvio Bernasconi, fatigué par six ans de présidence de Neuchâtel Xamax. Jeudi 12 mai devant des actionnaires résignés, l’entrepreneur officialise la reprise des rouge et noir par l’homme d’affaires Bulat Chagaev. Un actionnaire s’y oppose, d’autres s’abstiennent. Peu importe, cela fait un moment que le deal a été ficelé dans les bureaux genevois du mécène tchétchène.Un homme qui fait la Une des médias depuis l’annonce de la reprise de Xamax par Le Matin mi-avril. Un magnat d’autant plus mystérieux que son entretien à la TSR du 5 mai dernier intrigue plus qu’il n’apporte de lumière sur l’origine de sa fortune. Ou sur ses ambitions pour Xamax.

Revenons quelques mois en arrière. Sylvio Bernasconi ne le cache plus. Il veut vendre (lire PME Magazine de mars 2011). En 2005, lorsqu’il prend les commandes de NE Xamax, les dettes frôlent les cinq millions. Depuis, il le clame régulièrement, les comptes sont dans le noir. Sur le terrain, c’est moins rose. Le club Super League flirte avec la relégation en Challenge League. Seule satisfaction, une qualification inespérée en finale de la Coupe de Suisse le 29 mai prochain à Bâle contre le FC Sion.

Majorité. Depuis quelque temps, Sylvio Bernasconi «fait le tour des popotes», raconte un avocat neuchâtelois proche du club. En clair: un tour des actionnaires, ce que confirment plusieurs d’entre eux. Car le président ne détient pas la majorité du club. Mais il veut l’acquérir et la vendre à un nouveau propriétaire. Peu importe à qui, mais vite. Car il faut arrêter les frais.

«Sylvio Bernasconi m’a proposé de reprendre mes actions pour un franc symbolique, se souvient Lino Catellani, patron éponyme du transporteur à Granges-près-Marnand. Je l’ai fait, car elles ne valaient rien. Mes actions de Xamax, c’était un symbole. Je suis un fan de la première heure.» Le 15 mars, la transaction est signée sur des actions au porteur d’une valeur faciale de plus de 31 000 francs. «C’est vrai que j’étais surpris d’apprendre qu’un Tchétchène achète le club. Si Sylvio a touché de l’argent avec mes actions, j’espère qu’il m’en fera profiter un peu», rigole notre homme au bout du fil sans trop y croire.

Motivé. D’autres sont plus fâchés. Mais ils préfèrent le silence. Soumis à la question, l’entrepreneur s’irrite. «J’ai cédé le club pour rien. Ces petits actionnaires qui m’ont remis leurs parts de Xamax sont des clients qui obtiennent des contrats auprès du groupe Bernasconi.»

«Le tour des popotes» a fonctionné. Selon nos estimations, Sylvio Bernasconi est ainsi parvenu à contrôler 60% des actions du club, soit via son groupe de construction, soit pour le compte de proches, alors qu’il en détenait entre 30 et 40% auparavant. Des chiffres que ni l’intéressé ni le club ne confirment.
La suite est connue. En avril, Sylvio Bernasconi vend 51% de ses actions en deux jours. Ce qui l’est moins, c’est comment le Tchétchène est parvenu à ses fins

A la Maladière, la volonté de Sylvio Bernasconi de céder le club motive des cadres, dont Paolo Urfer. Cet ancien agent de joueur est le numéro 2 de NE Xamax et officie comme directeur sportif. Il présente Sylvio Bernasconi à Andreï Rudakov, l’homme lige de Bulat Chagaev et nouveau président du club depuis le 12 mai dernier

Affable, l’homme est un ancien joueur du championnat russe. Dans les années 1990, il débarque en Suisse et évolue au FC Fribourg avant de prendre sa retraite en Gruyère. Agent de joueurs sur le tard, il a tenté sans succès de faire transférer Seydou Doumbia, la star des Young Boys, au Rubin Kazan l’an passé.

Connaît-il Bulat Chagaev de longue date? Pas vraiment. Et comment l’a-t-il rencontré? Grâce à un autre acteur du monde du football, Gaetano Marotta, fondateur de Gama Sports, à Montreux. Un homme à l’épais carnet d’adresses qui a organisé en février passé le match de gala Portugal-Argentine au Stade de la Praille, à Genève. Gaetano Marotta est aussi agent et c’est pour cela que Bulat Chagaev a pris contact.

Car le Tchétchène recrute pour son autre club, le Terek Grozny, et dans ce genre d’affaires, Gaetano Marotta a besoin d’un traducteur. Bulat Chagaev ne parle ni français ni anglais. Fin 2010, Andreï Rudakov assure la traduction. Depuis, le Russe ne quitte plus le Tchétchène.

A cette époque, Bulat Chagaev est un novice dans l’univers du ballon rond. Son expérience est récente, six mois à peine avec la reprise de la vice-présidence du Terek Grozny où il a jadis joué. Désormais, le club est une vitrine du pouvoir du président Ramzan Kadyrov. Un président dénoncé par plusieurs ONG pour avoir perpétré de graves exactions contre ses opposants politiques (lire ci-dessous) .

Au club du Maître de Grozny, «Bulat a promis une aide financière colossale» se réjouit Khaïdar Alkhanov, ministre tchétchène des Sports et vice-directeur du Terek. Un enthousiasme partagé par le président du club… Ramzan Kadyrov.

Dans une vidéo sur Youtube, il prend Chagaev par la main et lance à une poignée de joueurs:«Bulat a fait beaucoup de choses pour notre République et pour notre peuple et maintenant il prend sur lui de financer le Terek, de tout faire pour que l’équipe s’améliore et joue en Ligue des Champions.» Echange d’amabilité, Bulat Chagaev parle de Ramzan Kaydrov comme de son «frère».

Avec de tels objectifs, mieux vaut donc un entraîneur de haut vol. C’est depuis la Suisse que Bulat Chagaev organise ses emplettes. Il lorgne sur Victor Muñoz, ancien entraîneur de Getafe (Espagne) et dont l’agent n’est autre que Gaetano Marotta. Depuis les bureaux du Tchétchène à Genève, les tractations démarrent et aboutissent entre décembre et janvier. Seulement, trois semaines après avoir signé son contrat, le technicien espagnol renonce et quitte Grozny. Gaetano Marotta refuse de dire pourquoi. Bulat Chagaev se contente, lui, de dire que «comme dans tout contrat, il y a un temps d’essai. Victor Muñoz ne nous a pas convaincu».

Tant pis. Car Bulat Chagaev recrute une autre star: le Hollandais Ruud Gullit qui roule désormais en Mercedes 500 dans les rues de la capitale tchétchène. Un contrat qui, explique l’ex-international néerlandais, a été signé du côté de Zurich et qui lui rapporte un salaire de plus de 1,2 million de francs par an. D’autres stars refusent l’argent tchétchène. Comme le brésilien Ronaldo qui a dit non à un contrat à 8 millions pour épauler l’attaque du Terek Grozny durant dix-huit mois. Cela renseigne au moins sur un point: Bulat Chagaev a des ambitions et les millions pour les réaliser.

Prestige. Le Terek Grozny a affronté le 8 mars une équipe d’anciennes étoiles brésiliennes dont Raï, Bebeto, Dunga ou encore Cafu. En face, le Terek a été renforcé avec Ruud Gullit, Lothar Matthäus et le président Ramzam Kadyrov. Ici, on ne parle plus de sport, mais d’une opération de prestige montée par Bulat Chagaev. Une opération de comm’ avec, sur le chemin de Grozny, une escale très médiatisée des stars brésiliennes à Genève. Dans le prestigieux hôtel de La Réserve, plus de 40 médias sont venus participer à l’offensive de charme. Sur les photos souvenir, Andreï Rudakov et Bulat Chagaev bras dessus, bras dessous avec les mondialistes de 94. A nouveau, le Russe assurait la traduction.

Le 11 mai dernier, Andreï Rudakov n’a pas participé à la dernière fête de prestige organisée à Grozny par Bulat Chagaev. Et pour cause: le lendemain, il reprenait la présidence de NE Xamax. Son mécène, lui, s’envolait pour inaugurer le nouveau stade de 35 000 places de la capitale. Au menu, un nouveau match de gala avec, entre autres, d’anciennes gloires comme Maradona, Figo, Papin ou Barthez. Cette fois-ci, le Terek s’est imposé.

Si l’on cerne peu à peu le rôle de Bulat Chagaev dans la promotion de l’image de la Tchétchénie via le Terek, difficile de connaître le parcours de l’homme d’affaires avant l’été 2008, date où il installe ses sociétés du côté de Genève (lire ci-contre) . Seule certitude: la carrière de ce fils et beau-fils d’apparatchik débute du temps de l’URSS.

Carrière. Ingénieur dans le secteur des hydrocarbures, il crée à la fin des années 1980 la SovAmericanTrade, avec l’aide de son beau-père de l’époque, Doku Zavgaev, premier secrétaire du Parti communiste de la République d’Ingouchie-Tchétchénie. Sur Internet, on ne trouve aucune trace de cette structure. Selon Bulat Chagaev, elle décroche le droit de commercer à l’étranger et compte 12 entreprises actives dans la fabrication de meubles, l’eau minérale et les produits alimentaires. Pour le reste, c’est le mystère.

En 1987, alors que rares sont les Soviétiques à pouvoir voyager pour affaires hors d’URSS, le Tchétchène découvre la Suisse. Un pays qu’il apprécie immédiatement car elle lui rappelle la nature et les montagnes de son propre pays. Il enregistre à Zoug une société de commerce de métal et réside ponctuellement à Genève.

En 1991, avec l’arrivée au pouvoir du président indépendantiste Djokhar Doudaev, sa fortune tourne. Contraint de s’exiler de Tchétchénie en 1993, il s’installe à Moscou – où il vit encore – et partage son temps entre la Russie et la Suisse. C’est à cette époque qu’il ouvre ses comptes auprès de la filiale moscovite de la Société de Banque Suisse (aujourd’hui UBS).

Dans la Cité de Calvin, le client Chagaev n’est pas n’importe qui. Ses comptes sont gérés par le banquier M.R., alors responsable du desk Europe de l’Est de l’établissement. Ce dernier, qui demeure en relation d’affaires avec Bulat Chagaev, a été condamné en 2002 à une amende pour blanchiment d’argent aggravé dans l’affaire Mabetex, un scandale de pots-de-vin liés à la reconstruction du Kremlin.

Enquête. La police cantonale neuchâteloise a essayé d’en savoir plus sur Bulat Chagaev. «Nous avons procédé à une enquête de routine. Sa femme habite bien dans le canton de Vaud. Nous avons aussi regardé s’il existait des poursuites ou d’autres instructions lancées contre ou par Bulat Chagaev. Sans résultat», confie un officier qui parle anonymement.

Une démarche aussi effectuée par ses homologues fédéraux, sans plus de succès jusqu’ici. Un indice que l’arrivée du Tchétchène intrigue en hauts lieux. Voilà qui rassure un peu chez les proches du club de la Maladière, résignés à voir débarquer Bulat Chagaev et ses envoyés, Andreï Rudakov et Olga Danese. «Nous avons de grandes entreprises dans ce canton qui ne veulent plus se mouiller dans le foot. Aujourd’hui, pour régater dans ce sport d’élite, il faut de l’argent. C’est vrai que l’on peut avoir des doutes sur Bulat Chagaev et sa fortune, mais à vrai dire on n’en sait rien», avoue Pierre-André Magne, président du club de soutien des 200 de NE Xamax. Un sentiment largement partagé par la majorité des politiques et des personnalités contactés.

Exit donc la question de l’origine de la fortune de Bulat Chagaev. Restent ses liens avec Kadyrov qui peuvent glacer le sang. Sauf celui de Sylvio Bernasconi: «Moi, je suis sûr que je me serais très bien entendu avec monsieur Kadyrov!» Ce jeudi 12 mai, l’ultime provocation du président avant sa sortie.

Yves Steiner

© 2011, PME Magazine

Un CA qui représente peu les actionnaires

Jeudi 12 mai, l’assemblée générale extraordinaire des actionnaires de Neuchâtel Xamax a entériné le rachat de la majorité des actions par le Tchétchène Bulat Chagaev. L’opération fait aussi de cet homme d’affaires le propriétaire de Pro’Imax, la société qui gère l’image et la promotion du club de Neuchâtel Xamax. Montant global du rachat? A la TSR, Bulat Chagaev a renvoyé au vendeur, Sylvio Bernasconi. L’entrepreneur et ancien président du club confesse une somme «entre 0 et 2 millions de francs». Son vice-président jusqu’au jeudi 12 mai, Marcel Favre, assure que «la transaction dépasse le million». Avec cette somme, Bulat Chagaev a donc acquis 51% des 400 318 parts de la société Neuchâtel Xamax. Comme le confie un initié qui a participé aux tractations, «c’était une exigence posée par le Tchétchène lors des négociations. Il ne voulait pas composer de majorité, mais avoir les coudées franches.»

Le reste du capital demeure en mains neuchâteloises. Quatre actionnaires possèdent plus de 30% du total. Dans l’ordre, il s’agit de Facchinetti SA, de Bernasconi SA – la société de Sylvio Bernasconi –, de l’investisseur privé, Roberto Calligaris (Patrigest) et de Von Arx SA. Le solde des parts – environ 15% – est détenu par des centaines de petits porteurs. Le nouveau conseil d’administration de Neuchâtel Xamax représente peu l’actionnariat du club, car seuls des proches de Bulat Chagaev y siègent. Il s’agit du président Andreï Rudakov et de la vice-présidente et secrétaire, Olga Danese.

Ancien footballeur d’origine russe, Andreï Rudakov a entamé depuis peu une carrière dans le transfert de joueurs. Quant à Olga Danese, elle l’a dit lors de son élection, son lien avec le football se résumé «à mon petit fils de 4 ans qui y joue déjà». Elle travaille dans une société de Bulat Chagaev, mais n’a pas voulu dire son nom ni sa fonction exacte.

Les sociétés suisses de Bulat Chagaev

Bulat Chagaev possède une partie de ses activités commerciales en Suisse. En 2008, il crée quatre sociétés à Genève. Trois sont réunies dans le groupe Envergure Holding, la dernière se nomme Dagmara Trading. Elles se situent au 2e étage du 7 rue du Commerce, près de la rue du Rhône, et sont gérées par la même directrice, Olena Perrin. Une femme, résidante à Thônex, qui se présente aussi comme l’assistante de Bulat Chagaev. Ces sociétés sont actives dans la finance, l’immobilier et le négoce de matières premières.

Bulat Chagaev a refusé d’en dire plus à la TSR. Aucune explication non plus sur le fait que la direction de ces sociétés a été confiée à trois personnes différentes en moins de quatre ans et que leurs raisons sociales évoluent au même rythme. Mystère encore sur le nombre d’employés et sur le chiffre d’affaires. Seule certitude, les bureaux de ses sociétés servent à ses activités dans le domaine sportif. Autant avec le Terek Grozny dont Dagmara Trading est le sponsor principal, qu’avec NE Xamax.

——

La Tchétchénie sous le joug de Ramzan Kadyrov

«Ramzan Kadyrov se comporte comme un tyran de type oriental. J’ai été chez lui, je l’ai rencontré», raconte le sénateur libéral-radical Dick Marty. En septembre 2009, le Tessinois a été le rapporteur d’une mission d’information du Conseil de l’Europe sur la situation dans le Caucase, notamment en Tchétchénie. «Dans un pays où beaucoup vivent sous le seuil de pauvreté, il s’est fait bâtir un hippodrome et un zoo privé avec des espèces sur la liste rouge du WWF. Il circule dans le pays et distribue des dollars. Il est accusé d’avoir participé à la torture de nombreuses personnes.» Devant la Cour européenne des droits de l’homme, le régime de Ramzan Kadyrov et ses milices privées ont déjà été condamnés plus de 200 fois.

En février 2007, l’installation du Maître de Grozny à la présidence de la Tchétchénie grâce au soutien appuyé de Vladimir Poutine, alors président russe, a suscité les pires craintes chez des organisations comme Amnesty International, Human Rights Watch, Mémorial ou la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH).

Yves Steiner

© 2011, PME Magazine

L’article originale se trouve ici sur le site de PME Magazine

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s