Avoirs tunisiens en Suisse: une affaire de listes

OPINION. Depuis le 19 janvier 2011, date du blocage des avoirs du clan Ben Ali en Suisse, les autorités suisses et tunisiennes ont un gros problème: identifier, justement, les membres du clan et par extension, toute personne ayant trempé dans des histoires louches en Tunisie du temps de Ben Ali avant de planquer son fric ainsi gagné hors du pays, en Suisse ou au Canada par exemple.Le 19 janvier passé, cinq jours après la chute du dictateur tunisien, Berne publie une première liste et réclame aux banques le blocage d’une petite quinzaine de comptes dont celui de Belhassen Trabelsi, beau-frère du dictateur, chez HSBC Genève. Rapide, cette réaction fédérale surprend même les voix les plus critiques d’une administration fédérale soi-disant frileuse en la matière. Reste cependant un nuage noir à l’horizon, la liste ressemble à un joyeux mélange entre personnes physiques et morales, sans parler des doublons. De cela, retenons que 41 personnes voient leurs avoirs bloqués en Suisse. Un nombre qui passera à 46 après des ajouts du Conseil fédéral le 28 janvier. Ainsi s’achève l’épisode 1.

Le 4 février, un troisième listing – le dernier en date – est publié par le Conseil fédéral. C’est le même que l’Union européenne. Cette liste provient des autorités provisoires de Tunis. Nombre de personnes touchées: 48. Curieusement, de nombreux changements apparaissent. Sans grande raison autre que «Tunis a dit que», une vingtaine de noms disparaissent au profit d’une quantité équivalente de nouveaux venus. Dans les disparus, des personnalités de l’ère Ben Ali. Comme Moncef el-Materi, beau-père du dictateur, pointure du secteur pharma, ex-président de Nestlé Tunisie et, depuis mi-janvier, résidant parisien… Ou Aziz Miled, ami de l’ex-ministre des affaires étrangères française, Michèle Alliot-Marie, mais aussi associé de Belhassen Trabelsi, beau-frère du président déchu et homme au centre des réseaux de la corruption du pouvoir Ben Ali. L’épisode 2 se termine, avec déjà un joli lot de questions.

L’épisode 3, c’est l’acceptation de la demande d’entraide de la Tunisie vers la Suisse, une demande que cette dernière accepte en octobre. De passage à Tunis en ce mois, plusieurs voix bien informées m’ont chuchoté que, sur ladite demande, le nombre de personnes visées dépasserait la soixantaine, soit bien plus que celui des cas déjà bouclés en Suisse. Une information que les autorités tunisiennes et suisses ne commentent pas, arguant de la confidentialité de la procédure. Une information qui pose surtout une brouette de questions. Ces nouveaux noms ont-ils vu leurs avoirs bloqués en Suisse? Si blocage il y a, est-ce par décision du Conseil fédéral, du Ministère public de la Confédération ou via les communications des banques au bureau anti blanchiment de la police fédérale, le MROS? Qui sont ces personnes-ci? Font-elles partie de la centaine de personnalités dont les comptes bancaires sont bloqués en Tunisie? Pourquoi ne pas avoir transmis à Berne la totalité des cas retenus par la justice tunisienne?

Quid aussi du travail des autorités fédérales sur ces fameuses listes de blocage en janvier passé? Depuis cette date en effet, les commis du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) n’ont de cesse de vanter, c’est leur rôle certes, leur action dans la confection desdites listes, cela grâce à un travail efficace de veille sur les «personnes exposées politiquement», les PEP. Désormais, les doutes sont légitimes. Rien qu’entre l’épisode 1 (les listes made in Switzerland) et l’épisode 2 (les listes made in Tunisia), on peut tirer deux hypothèses: (a.) soit les listings du Conseil fédéral étaient faits n’importe comment et l’on peut s’interroger sur la qualité du travail du DFAE et de son ambassade à Tunis. Ce qui, au passage, n’a pas dû réjouir les banques suisses dont certains clients tunisiens ont vu leurs comptes bloqués durant deux semaines… (b.) soit ces listes étaient un petit bijou, mais malgré cela, Berne a laissé le soin aux banques helvétiques de débloquer plusieurs comptes bancaires détenus par des personnes suspectes en éjectant de leurs listes 19 personnes sur injonction de Tunis… Ici, le pire pour Berne serait, dans cet épisode 3, de découvrir que, dans la demande d’entraide envoyée par Tunis en octobre, figure quelques-uns de ces fameux 19 noms.

Yves Steiner

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s