Ridha Kéfi: «Les Tunisiens sentent que les Suisses protègent les intérêts de leurs banques»

Ecrivain et journaliste, Ridha Kéfi a fondé et dirige encore la publication en ligne kapitalis.com, un site francophone très lu dans le milieu des affaires en Tunisie. Cet ex-correspondant de Jeune Afrique en Tunisie est devenu, voici quelques mois, membre de l’INIRIC, l’instance nationale indépendante de la réforme de l’information et de la communication. A Tunis, il revient sur les questions qui entourent la restitution des fonds Ben Ali placés à l’étranger, en particulier en Suisse.

En Tunisie, comment est perçue l’attitude des autorités suisses à l’égard des fonds placés par l’ex-dictateur et ses proches dans les banques helvétiques?

«Les Tunisiens sentent que les Suisses protègent les intérêts de leurs banques en compliquant les procédures de restitution. Au ministère de la Justice, beaucoup me disent que la procédure avec la Suisse est trop complexe et que les Suisses oublient que, dans un pays qui a subit vingt-trois ans de dictature, les preuves sont difficiles à trouver».

Pourquoi ces preuves sont-elles difficiles à produire?

«Il est très peu probable que la justice tunisienne retrouve des traces bancaires, des comptes ou d’autres éléments. Il faut voir que le système bancaire du temps de Ben Ali était clos sur lui-même, sans grande ouverture sur l’étranger. Les banques tunisiennes sont surtout des banques locales, sans filiales internationales mais avec des banques correspondantes».

Comment ces fortunes se sont-elles dès lors constituées hors de Tunisie?

«Je tiens à préciser une première chose. Tout n’est pas sorti du pays, puisque l’on a retrouvé, en cash, des sommes incroyables cachées en dinars ou en devises dans les maisons du clan. Ces découvertes ont choqué le peuple tunisien».

Et l’argent déposé à l’étranger?

«Pour nous autres Tunisiens, détenir un compte à l’étranger était illégal. Si vous le faisiez, vous deviez vous livrer à des opérations souterraines. Comme par le biais de commissions payées en devises et directement versées sur des comptes à l’étranger.»

Dans quel cas par exemple?

«Des sociétés étrangères pour rentrer sur le marché tunisien offraient un pot de vin à la famille au pouvoir. Mais il y avait aussi des hommes d’affaires, étrangers ou tunisiens, qui apportaient ici même des valises d’argent, dinars ou devises, au clan. Pour pouvoir faire des affaires, pour éviter un contrôle fiscal ou obtenir une licence.»

Restait un problème: verser ces sommes à l’étranger…

«Les devises qui étaient obtenues ici sur le marché noir étaient déposées hors du pays grâce à des hommes de paille ou des porteurs de valises. Plusieurs de ces porteurs ont été identifiés. Surtout, cela veut dire une chose: rares ont été les transactions, versements ou autres opérations réalisées par des banques tunisiennes ou observées par la Banque centrale. Il est très difficile, comme l’imaginent certains, de voir ce trafic sur les comptes de notre Banque centrale.»

Ces raisons vous font-elles dire que la recherche de preuves est perdue d’avance?

«Non. Ce que je dis, c’est que la marge de manœuvre pour découvrir ces éléments de preuve est très limitée. Depuis le 14 janvier, la justice tunisienne a instruit une trentaine de cas de transfert illégal de devises. Cependant, si nous avions des traces tangibles sur les grands dossiers de la famille, on leur saurait déjà depuis un moment! C’est pour cela que je ne me fais pas d’illusion sur les preuves que notre justice pourra produire.»

En janvier, les autorités suisses ont vite bloqué les comptes d’une cinquantaine de membres du clan Ben Ali. Depuis, des noms ont été retirés. Cela vous étonne?

«Durant quelques semaines, il y a eu un certain flottement dans les noms diffusés par les autorités de votre pays. Sur la liste, il y avait des hommes d’affaires très respectables qui n’étaient pas liés aux familles Ben Ali ou Trabelsi. Ceux-ci ont protesté à l’ambassade de Suisse. J’ai même été sollicité par certains d’entre eux pour faire corriger cette situation auprès de votre représentation.»

Aziz Miled, l’associé direct du beau-frère du président déchu, a tout de même été retiré des listes suisses…

«Laissez-moi vous expliquer un point. Tous les hommes d’affaires tunisiens, du moins à un certain niveau, ont été confrontés aux pratiques de la famille Ben Ali. Ont-ils été contraints ou étaient-ils des partenaires zélés? Ont-ils été des victimes d’un racket organisé ou des profiteurs? Ce n’est pas facile de trancher…

Vous ne répondez pas sur le cas d’Aziz Miled…

«En Tunisie, si vous pointez Aziz Miled, trente autres patrons de grandes sociétés mériteraient le même sort. Nous vivons une période économique très dure. Tant que ces personnes n’ont pas commis de choses graves et que vous ne détenez pas de preuves concrètes sur leur implication, ils jouissent d’une relative impunité».

Quid de Moncef el-Materi, beau-père de l’ex-dictateur, industriel de premier plan, président de Nestlé Tunisie et sous mandat d’arrêt international?

C’est bizarre quand même… D’autant plus que cet homme est accusé en Tunisie de s’être frauduleusement attribué plus d’une dizaine de pièces archéologiques.

En octobre, la Tunisie a engagé le cabinet d’avocats genevois Monfrini Crettol & Partners pour défendre ses intérêts dans la restitution des avoirs placés à l’étranger par l’ancien clan. Pourquoi ce choix?

«Je ne connais pas les détails. C’est un cabinet reconnu pour ses compétences en matière d’entraide internationale, comme ce fut le cas avec le dossier des fonds Abacha. Et à la Banque centrale de Tunisie [qui a remis le mandat au Cabinet Monfrini, ndlr], les bonnes adresses sont connues! Ce choix d’un cabinet suisse n’est pas inopportun. Je veux dire par là que si la Suisse restitue l’argent volé, si ce verrou saute, je ne vois pas comment le Canada ou d’autres pays occidentaux résisteront. Nous avons besoin de bons connaisseurs des techniques juridiques sur ces dossiers si complexes. Avec les pays arabes qui ont reçu l’argent du dictateur, ce sera, par contre, un accord politique avec nos autorités.»

Propos recueillis à Tunis, par Yves Steiner

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