Qui payera la facture du cinéma Capitole?

2,6 millions de francs, non compris les frais de mutation et de notaire. C’est le prix payé par la ville de Lausanne pour racheter le cinéma Le Capitole. Un chiffre que la TSR a lu sur un procès-verbal de la Municipalité vaudoise du 7 juillet 2010. Un montant resté secret jusqu’ici, selon le vœu de la municipale en charge de la culture, la socialiste Silvia Zamora, et l’ancienne propriétaire des lieux, Lucienne Schnegg, figure connue des Lausannois et immortalisée dans un film de Jacqueline Veuve (La Petite Dame du Capitole). Agée de 85 ans, cette dernière en réclamait à l’origine 3,5 millions de francs.

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Bassidji: A l’avant-garde d’une révolution

Bassidji

Salué au festival Visions du Réel, le film de l’Iranien Mehran Tamadon sur les miliciens bassidji sort sur les écrans romands. Saisissant.

En juin passé, après les élections présidentielles iraniennes qui ont reconduit au pouvoir l’un des leurs, Mahmoud Ahmadinejad, les bassidji, ces gardiens de la révolution, verrouillaient les rues de Téhéran et des villes du pays. Pour mater ceux qui contestaient – jusque dans le clergé – la victoire du président sortant. Le régime vacille (un peu), les bassidji montent au front.

Consacré à ces gardiens de l’islam chiite, le film de Mehran Tamadon, cinéaste et architecte iranien exilé depuis l’âge de 12 ans en France, tombe à point nommé. Un film qui se construit autour de l’expérience fondatrice des bassidji: le front de la guerre Iran-Irak. Un lieu où se cultivent la mémoire de leurs martyrs et la foi religieuse qui accompagne la peine des parents de ces hommes, morts pour la révolution.

Récits de combattants érigés en mythes, causeries propices à un prosélytisme religieux, mais dialogues aussi. Car Mehran Tamadon y met du sien. Et va au devant d’une altérité. Des hommes qui forment une «autre» partie de la société iranienne, celle que cet enfant de parents communistes n’a pas côtoyée. Symbole de ce qu’est l’Iran, un pays scindé en deux où les discussions entre bords sont rares, quand elles ne tournent pas à vide. Sur le front, les positions sont encore figées.

Parfois, le spectateur occidental a l’impression d’être mis à l’écart d’un propos d’abord dirigé vers les Iraniens eux-mêmes. Un sentiment qui ne doit pas servir d’alibi pour refuser d’entendre ces miliciens islamistes à visage découvert. Exigeant, ce film coproduit par les Suisses de Box Productions en fournit l’occasion.

En salle dès le 14 octobre. Projection en présence du réalisateur le 15 octobre à 18h, aux Galeries du Cinéma (Lausanne).

© L’Hebdo, 15.10.2009

Jusqu’au bout du sifflet

Les arbitres

Au Festival de Locarno, le documentaire «Les arbitres», tourné durant l’Eurofoot 2008, a offert une incroyable plongée dans un monde méconnu.

Howard Webb, Manuel Mejuto, Roberto Rosetti ou Peter Fröjdfledt, des inconnus vers lesquels pourtant les yeux de millions de spectateurs se sont tournés lors de l’Eurofoot 2008. Sans évoquer les millions de jurons qui ont volé des gradins au gré de leurs décisions. Ces hommes, avec leur lot de rires, de doutes et d’erreurs, le Belge Yves Hinant les a filmés lors de ce championnat de football européen coorganisé par l’Autriche et la Suisse. Projeté en première mondiale au Festival du film de Locarno, le documentaire Les arbitres a provoqué des olas depuis les fauteuils des salles obscures.

Ce que décrit ce film, c’est aussi la compétition que se livrent ces hommes en noir. La moindre erreur sur le terrain est certes décortiquée par des kyrielles de commentateurs et autant d’entraîneurs assis devant leurs télévisions. Mais ces fautes sont aussi analysées par les responsables de l’UEFA, organisatrice de l’Eurofoot. Tel le Suisse Yvan Cornu, chef de l’arbitrage du foot européen et initiateur du film. Avec comme résultat, pour ceux qui se plantent, le retour au foyer. A l’instar de l’Anglais Howard Webb, sergent de police de son état. Un hors-jeu oublié sur un but de la Pologne contre l’Autriche. Puis, lors des derniers instants du même match, un généreux penalty accordé aux Autrichiens; bref, de quoi engendrer le soupçon. Comme si l’Anglais avait voulu rattraper le coup. En vain.

Produit par Jean Libon (créateur, entre autres, de Strip-Tease sur RTBF et France 3), le film sera distribué en France et en Allemagne. La première française se déroulera le 15 septembre à Paris, avant qu’un DVD ne soit offert aux lecteurs de L’Equipe Mag, cette année encore.

© L’Hebdo, 20.08.2009

[Mise à jour du 17.10.2009: Les bandes annonces du film sont ici, ou encore par ici. Mieux encore, l’interview des réalisateurs dans Sofoot d’octobre, disponible en kiosque uniquement.]

Wall Street, K.-O. debout

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Dans «Traders», Jean-Stéphane Bron propose une métaphore du monde de la finance à travers un tournoi de boxe entre employés de banque. Regards croisés de deux journalistes de L’Hebdo, l’un en rubrique culturelle (Antoine Duplan), l’autre en économie (Yves Steiner).

Antoine Duplan: Entre deux fictions, Jean-Stéphane Bron revient au documentaire avec l’intelligence et l’humour qui ont garanti le succès de Mais in Bundeshuus. Personne n’a abordé la crise sous un angle aussi original que celui de Traders. Une fois l’an, à New York, gestionnaires de comptes et gérants de fortune participent au Wall Street Boxing Charity Championship. Quelques durs à cuire de la profession tâtent du cuir sur le ring au profit d’une bonne œuvre. Les joutes de l’automne 2008 se posent en parfaite métaphore de l’industrie financière qui tape dans le vide, s’en prend plein les gencives et mord la poussière.

Ben Sadgrove, dit «Bonecrusher», Ken Cunningham, dit «The Carnivore», Kelly Vergamini, dite «Machine Gun», et les autres sont les soutiers de la machine économique. Sans états d’âme, ils vont au charbon pour que l’argent engendre l’argent. Ils sont l’équivalent des fonctionnaires qui, en s’acquittant de leur mandat assurent l’accomplissement du pire dans les dictatures.

En contrepoint des témoignages, le cinéaste lausannois filme des alignements de maisons condamnées. Il propose des extraits d’actualités où l’on voit les vrais rois du monde, comme le directeur de Lehman Brothers, s’enferrer dans les contradictions et l’amoralisme ? «Privatiser les gains et nationaliser les risques»… Sans insister, le documentariste oppose les 700 milliards de dollars que les banques demandent au Gouvernement américain aux 100 000 dollars que les traders-boxeurs espèrent récolter au profit des orphelins du Rwanda…

Les traders ont du punch, de l’allonge, l’œil du tigre («Je veux gagner ce match pour que ma compagnie soit fière de moi»), mais ils moulinent dans le vide, impuissants à expliquer la finance, ressassant d’amères pensées: «Peut-être que les Etats-Unis ne vont pas rester le centre du monde.» Combattants, arbitre, public, tout le monde est au tapis.

Yves Steiner: Jean-Stéphane Bron est un veinard. Assister en direct à l’effondrement de l’une des principales banques d’investissement de Wall Street, Lehman Brothers, bien des cinéastes auraient voulu en être. Car ce 16 septembre, du côté de Manhattan, c’est plus qu’un institut bancaire qui plongeait. C’est tout un modèle, celui de la finance globalisée de ces trente dernières années qui passait aux orties. Et avec, sa figure centrale: le trader. Ces ouvriers spécialisés des marchés financiers, voilà les héros du cinéaste lausannois. On écoute leurs mots guerriers. On sent leur univers, vraiment clos. On est stupéfait de leur allégresse à chaque transaction qui leur fait gagner quelques «centimes». Et on éprouve de la compassion face à ces accros du portable, impossible à lâcher, même le temps d’un entretien face à la caméra. L’aliénation a encore de beaux jours.

Mieux que d’épais manuels de finance ou les colonnes averties du Financial Times, Jean-Stéphane Bron raconte ce monde où le comportement grégaire tient de la norme. De petits moutons qui courattent ça et là pour brouter un carré d’herbe vert, sauf qu’ici il s’appelle profit. Ainsi prennent vie ces expressions si médiatiquement rabâchées comme «les marchés pensent», «la Bourse réagit» ou encore, «Wall Street a la gueule de bois».

Mais si ces mots prennent corps, ils n’en prennent pas sens pour autant. Bémol donc, du moins pour l’économiste. Parce que nos ouvriers spécialisés, aussi apprentis boxeurs, ressassent à tour de rôle un même discours dont l’aveu final est de ne rien savoir… Sur la finance. Certains verront ici la touche d’ironie du cinéaste. D’autres songeront qu’à force d’écouter naïvement ces dominés, on oublie que, plus haut dans les étages, se trouvent ceux qui organisent ces «marchés». Souvent avec l’aide de ceux qui logent à la Maison-Blanche ou au Capitole. L’économie reste politique.

© L’Hebdo, 23.04.2009

Du sang et des larmes, du foot et de la politique

Qualifié à la Coupe du Monde 2006, le Togo a sombré trop vite. Un documentaire raconte cet espoir trahi.

Ce 23 juin 2006, le Togo pleure. Dans un stade allemand à 5000 kilomètres de là, le Coq français brise les ailes des Eperviers, le onze togolais. La Coupe du Monde s’arrête net pour la bande à Emmanuel Adebayor, star togolaise et avant-centre des Londoniens d’Arsenal. Les tricoteurs africains rentreront sur leur terre avec trois matchs et autant de défaites. Pire, la Fédération togolaise de football et son équipe sont, depuis un mois, la risée des médias. Des primes de match envolées, des joueurs en grève avant la compétition et un entraîneur qui démissionne un jour, pour coacher l’équipe le lendemain. De Lomé à Sokodé, la honte s’ajoute aux larmes.

C’est cette tragédie que raconte le beau film de Pierre Morath et Nicholas Peart, tourné dans les rues de sable d’Adakpamé, un quartier pauvre de la capitale Lomé. On y croise les supporters en jaune et vert en pleines palabres. Antoine, jeune universitaire au chômage, trône là. Cette qualification incroyable du Togo à la Coupe du Monde, c’est la preuve qu’il faut y croire, que son pays n’est pas au fond du trou. Avec ceux qui se réunissent dans la salle de projection payante montée par Eloi − si sûr de faire une bonne affaire en cas de victoire des Eperviers −, l’espoir s’écroule vite. A mesure que les défaites s’enchaînent.

Même les apprentis ensorceleurs déchantent. Dans son patio, Olivier mélange en vain sang, plumes et coquillages. Avant la France, contre la Corée et la Suisse, les oracles n’ont pas aidé les Eperviers. Et, comme dans toute histoire africaine, la politique s’en mêle. Le chef de la Fédération nationale, frère du président Gnassingbé et fils de l’ancien homme fort du pays Eyadema, se remplit les poches avec les primes des joueurs, soupçonne le journaliste sportif Blaiso. Il n’est pas le seul à le croire, à l’instar de tous les Togolais dont le cœur s’était rempli d’espoir cet été-là. Les yeux gonflés, Antoine et Eloi se sentent trahis. Avec raison.

Togo. De Pierre Morath et Nicholas Peart. Suisse, 1 h 18. http://www.togo-lefilm.com

© L’Hebdo, 24.04.2008

«We feed the World»: Quand le marché a mauvais goût

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Dans « We feed the World», l’autrichien Erwin Wagenhofer livre un film sur l’industrialisation de l’alimentation et ses effets pervers. A consommer sans modération.

En 1976, Claude Zidi filmait Coluche et Louis de Funès empêtrés dans l’usine de Jacques Tricatel, magnat adipeux d’une industrie alimentaire automatisée presque inhumaine. On pouvait rire. Aujourd’hui, Erwin Wagenhofer filme les tentacules d’une industrie alimentaire devenue à peine plus caricaturale que Tricatel. Une industrie qui gaspille, surexploite et, forcément, fait de gros bénéfices. Tout cela, contre le goût et la diversité. Les empêtrés de service sont les consommateurs occidentaux, alors que dans les pays du Sud, la pénurie menace des milliers d’âmes. Une sorte de cauchemar alimentaire.

Tout débute à Vienne, ville où vit le cinéaste autrichien Erwin Wagenhofer. Sous l’œil de sa caméra, le gaspillage du pain. Par jour, les invendus de la capitale autrichienne suffiraient à nourrir la deuxième ville du pays, Graz et ses 250 000 habitants. A l’échelle du pays, ce sont plus de 2000 tonnes de pain par an qui ne trouvent pas preneur et terminent à la poubelle. Normal, le blé se vend pour presque rien de nos jours. Et le faible coût des invendus est largement couvert par les recettes de ce qui a été vendu sur les étals des supermarchés. Economiquement, tout roule.

Vienne, Almeria, Dakar. Ce qui roule aussi jusqu’à Vienne, ce sont ces tomates bien rouges livrées par camion d’Almeria en Espagne, à 2600 kilomètres de là. Un jour de voyage pour un coût de transport risible, tout juste 1% du prix de vente d’une tomate. Un prix d’ailleurs si bas qu’il décourage tout producteur d’Autriche et d’ailleurs de se lancer dans le business de ce fruit charnu. En plus, la tomate espagnole arrive en toute saison. Là-bas, au sud de la péninsule Ibérique, ces fruits y poussent hors sol, sous d’immenses serres couvrant une surface non moins immense de près de 25 000 hectares à l’est de la ville. Et la main-d’œuvre y est bon marché et corvéable à merci, tant les travailleurs migrants y affluent, légalement ou non.

Des travailleurs migrants qui viennent d’abord d’Afrique. Là où une partie de ces fruits et légumes filent. Ainsi, sur le marché de Dakar, le tiers des marchandises arrive d’Almeria ou d’autres sites de production agricole intensive, tous situés au Nord. Forcément, sur les marchés africains, la concurrence fait mal, tue les emplois et pousse les travailleurs agricoles à migrer vers le Nord. Vers Almeria aussi.

Ziegler vs Brabeck. Au détriment de nos papilles, tout y passe avec Erwin Wagenhofer. Légumes, fruits, pains, poissons ou viandes, l’Autrichien filme tous les rayons de nos supermarchés. Avec une conviction: montrer les liens entre une consommation pléthorique au Nord et les insuffisances alimentaires qui pointent dans les pays du Sud. Comme avec le poulet made in Austria, engraissé en batterie à coups de soja. Cette céréale massivement importée d’Amérique du Sud, surtout du Brésil là où l’on rase la forêt amazonienne pour la cultiver, dans des régions où la population souffre de sous-alimentation chronique.

Sur pellicule, Jean Ziegler, rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, rythme de ses envolées les exemples filmés par Erwin Wagenhofer. Brandissant un stylo ou une paire de lunettes, le sociologue genevois dénonce cette industrie qui produit de quoi nourrir 12 milliards d’individus, mais laisse mourir de faim des millions d’autres. Mais le cinéaste n’interroge pas que les convaincus. Ses rencontres avec ceux qui font l’industrie alimentaire, les Jacques Tricatel d’aujourd’hui, sont souvent bien instructives. Héraut de la logique marchande, l’autrichien Peter Brabeck, CEO de Nestlé, rêve dans ses locaux de Vevey d’une chaine de production alimentaire sans être humain. Ailleurs, en Roumanie, Karl Otrok, chef régional de Pioneer, un des plus gros céréaliers du monde, hausse les épaules quand il parle pour dire qu’après avoir «bousillé» (sic) l’Ouest, l’industrie alimentaire «bousille» les pays de l’Est. La faute aux consommateurs, souffle-t-il.

A voir: «We feed the World», de Erwin Wagenhofer, 1 h 36. Genève (Les Scala) et Lausanne (Galeries). Ou en DVD.

© L’Hebdo, 26.04.2007

[Mise à jour du 14.11.2007: Pour prolonger, un livre sur ce documentaire a été publié par Erwin Wagenhofer.]