Rapport UBS: Au pays du vide politique

«L’Hebdo» a lu les 363 pages du rapport des Commissions de gestion sur la conduite de la crise UBS. Un document accablant pour le Conseil fédéral. Ce sont des hauts commis de l’Etat qui ont fait le travail. Quant à la Finma, sa crédibilité est sérieusement entamée.

Une nuit, du 14 au 15 octobre 2008. Voilà le temps que Moritz Leuenberger et Samuel Schmid ont eu pour s’informer et se faire un avis sur le train de mesures à plus de 60 milliards de francs qui devait sauver UBS de la faillite. Moins chanceuse, une délégation parlementaire a eu quelques heures pour y réfléchir, le 15 au matin. Un jour plus tard, le tout était ficelé. La morale? Question bancaire, les responsables politiques entérinent ce que, durant des mois, quelques technocrates – dont certains éclairés – concoctent loin des élus et à l’abri des regards.

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Espagne: la cure d’austérité, version socialiste

Deux minutes et 15 milliards d’euros d’économies dans les dépenses d’Etat. Voilà ce qu’il aura fallu, le 12 mai, au chef du Gouvernement espagnol, le socialiste José Luis Zapatero, pour détailler devant son Parlement la cure d’austérité que va subir son pays. Des coupes drastiques qui s’ajoutent à celles, déjà annoncées en janvier, de quelque 50 milliards. A ce jour, la dette publique espagnole s’élève à 53,2% du produit intérieur brut (PIB), contre 115,1% pour la Grèce. Une dette détenue à 63,6% par des banques, assurances et fonds étrangers, en grande partie allemands et français.

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Grèce: Régime sec pour sauver l’euro

Crise. Les Européens, le FMI et Athènes ont trouvé un accord. Ce sera l’austérité pour défendre l’euro.

Dimanche 2 mai, les 16 pays de la zone euro, le Fonds monétaire international (FMI) et le Gouvernement grec ont ficelé un plan d’aide qui doit éviter la faillite à Athènes. Au total, le plan se monte à près de 110 milliards d’euros (160 milliards de francs), dont une trentaine vient des coffres du FMI. Très sévère à l’égard des autorités grecques, Berlin contribue au plan pour 22 milliards d’euros. Lundi soir à Paris, la quasi-majorité de l’Assemblée nationale a accepté d’allonger 16,8 milliards d’euros sur trois ans.

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Dette grecque: une Suisse si solidaire…

Jeudi 25 mars, le Conseil fédéral, par la voix de Doris Leuthard, envisageait d’apporter son aide à la Grèce. En se gardant de toute ingérence dans les affaires de l’Union européenne et des membres de la zone euro. Un geste totalement désintéressé? Non. Contre la hausse du franc face à la monnaie européenne, la Banque nationale suisse (BNS) pourrait placer des euros achetés sur les marchés dans des obligations d’Etat grecques. Histoire aussi de faire du profit, ces obligations rapportant près de 6% l’an. Ni la BNS ni Doris Leuthard n’ont eu cette idée, ou n’osent le dire. A l’inverse de Daniel Lampart, économiste en chef de l’Union syndicale suisse et membre du conseil de banque de la BNS. Une façon d’exprimer sa solidarité et son internationalisme sûrement.

Le Portugal, lessivé par la crise (reportage)


Reportage. Chômage, retraites menacées, austérité budgétaire et industrie à l’agonie. Depuis 2008, le Portugal, comme la Grèce, subit la crise. Et alimente la migration vers la Suisse.

Par deux fois, le portable vibre sur la table et avertit que les Lisboètes du Benfica marquent contre les Berlinois du Herta. «Des copains au pays m’informent», s’excuse, soulagé, Helder Calixto dans un café lausannois. Arrivé à l’âge de 11 ans en Suisse, ce Portugais avait tenté en 1999 le retour au pays. Raté. Avec sa famille, il a quitté voici deux ans son «village d’immeubles moches» planté en face de Lisbonne, de l’autre côté du Tage. Et a retrouvé les eaux du Léman pour travailler comme informaticien à l’Ecole cantonale d’art du coin. Le confort d’ici lui manquait, la nonchalance lusitanienne l’excédait et, surtout, la crainte de perdre son job du jour au lendemain le minait. «Quand je parle avec mes amis là-bas, j’ai bien fait. Ils veulent que je leur trouve un boulot ici», rigole le benfiquista alors que son téléphone s’agite. A la fin de la causette, Benfica a fait encore trembler la cage de son rival allemand à deux reprises, de quoi poursuivre son aventure en Europa League de football. Ici démarre une autre aventure en direction de l’Euroland, zone monétaire en pleine crise à Athènes, à Madrid et, depuis peu, à Lisbonne.

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Euroland: zone de turbulences


L’économiste Jacques Sapir analyse les effets de la crise grecque sur l’euro. Le besoin de réformes de l’Union monétaire européenne est aigu. Sinon, il faudra s’attendre au pire.

En Europe, l’intervention des gouvernements pour sauver le secteur financier a conduit à une explosion des déficits publics et à un accroissement de la dette. Dans les pays de la zone euro, cette dette s’est accrue de 26,7% depuis 2007. Cette année, selon les prévisions d’Eurostat, la Belgique, la Grèce et l’Italie verront leur endettement frôler la richesse produite en un an par leurs économies (voir infographie). Résultat, les marchés financiers rechignent à acheter cette dette souveraine, imposent des taux d’intérêt de plus en plus élevés aux débiteurs et spéculent sur le premier pays de cette zone qui fera défaut.

Ce mois-ci, la Grèce en fait l’expérience. Sa population risque une cure d’austérité d’une ampleur rare. Une menace qui pèse désormais sur l’Espagne – qui préside actuellement l’Union européenne –, le Portugal et l’Italie.

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Les dépôts de titres étrangers dans les banques suisses frôlent les 2500 milliards de francs

Depuis la fin du mois de février, l’argent étranger revient dans les coffres de la place financière suisse. Une tendance que nous avions déjà évoquée à plusieurs reprises (ici ou ici) et qui perdure ainsi sur les sept derniers mois. Fin septembre, le montant total s’élevait à 2’428 milliards de francs suisses. Lire la suite

Contre la crise: le prêt de salariés

Grâce à une solution inédite, les partenaires sociaux vaudois ont sauvé 150 emplois.

Paradoxalement, des entreprises peinent toujours à recruter du personnel qualifié. Et ce, malgré la crise et le recul des commandes. En terres vaudoises, patrons du secteur industriel et syndicats ont lancé un projetpilote: troquer des employés durant quelques mois. Depuis février, a appris L’Hebdo auprès des partenaires sociaux, près de 150 postes de travail ont été préservés dans le canton, soit quinze fois plus qu’espéré. Jusqu’à quand?

«Avant de passer au chômage partiel ou, pire, par des licenciements, notre système élaboré avec le patronat retarde l’impact de la crise», lance Yves Defferrard, secrétaire syndical chez UNIA. Mais quel est donc ce système, établi avec le Groupement suisse de l’industrie mécanique (GIM-CH)?

Compétences. Il s’agit de persuader les entreprises en manque de travail de prêter leurs salariés à leurs consœurs – voire leurs concurrentes – à la recherche de bras pour boucler leurs commandes. Sans changement de contrat de travail, ni de salaire. Pour ce faire, un numéro payant (0900 000 120) a été activé afin que les entreprises du canton annoncent offres et besoins.

Pour Yves Defferrard et Frédéric Bonjour, secrétaire général du GIM-CH, «on sauvegarde les compétences tout en évitant les licenciements». Et surtout, ce projet évite jusqu’ici de faire les mêmes erreurs que par le passé. «Lors de la dernière crise, au début de 2000, les patrons avaient licencié d’un coup. Les compétences s’étaient alors envolées et, avec la reprise, le coût de réembauche avait explosé», explique encore le syndicaliste vaudois.

Pas les PME. Frédéric Bonjour tire son chapeau à UNIA. «Leur travail est positif». Mais il y a un hic. «L’échange de compétences a lieu entre grandes entreprises, celles qui ont un service de ressources humaines. » Bobst, Bombardier ou Matisa, par exemple. «Le bilan est donc négatif dans les PME où les petits patrons ne nous contactent pas», concède-t-il. Quant à l’avenir de ces échanges de compétences, le secrétaire patronal, comme chez UNIA, a des craintes: «Depuis peu, les annonces de licenciement s’amoncellent ce qui risque de casser le dispositif.» Au détriment du tissu industriel vaudois.

© L’Hebdo, 08.10.2009

Finance: Réguler, ou presque

Sans surprise, le G20 n’a rien réglé. Désormais, des conclaves techniques édicteront les futures règles de la finance internationale. A l’abri des regards médiatiques.

A Pittsburgh et à Chicago

A Pittsburgh ce 25 septembre, l’Iran et sa quête nucléaire ont quasiment fait passer au second plan les décisions du G20 pour réguler l’univers de la finance. Des décisions certes peu contraignantes et qui ne réjouiront pas le Prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, venu un jour avant le sommet pour déplorer la timidité du G20. Comme l’absence de mesures pour brider la croissance des groupes bancaires. «Grâce à des taxes, des hausses de fonds propres et des limites sur leurs activités de négoce», a-t-il énuméré durant un contre-sommet à la Monumental Baptist Church.

C’est que cette liste se heurte au réel. «Obama veut réguler les banques et limiter les bonus. Comment donc? Même son projet de protection des consommateurs se casse la figure au Congrès», ironise un officiel brésilien. A la décharge du président américain et de ses homologues, leurs décisions reflètent d’abord l’état d’un chantier entrepris il n’y a que six mois. Charge désormais à des organisations tierces d’y mettre la colle forte. Certaines font déjà la une des journaux, à l’instar du Fonds monétaire international (lire en page 63). D’autres moins, tels le Forum mondial sur la fiscalité de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et le Conseil de stabilité financière de la Banque des règlements internationaux, sise à Bâle. Des conclaves où, à l’inverse du G20, la Suisse est représentée.

1.- L’OCDE n’en a pas encore fini avec les paradis fiscaux.

«C’est un peu la success story du G20» applaudit Jeffrey Owens, redouté directeur du Centre pour la politique fiscale à l’OCDE. Les raisons de l’humeur rieuse du Gallois? Tous les membres de l’OCDE – dont la Suisse, depuis le 25 septembre – figurent sur la liste des pays qui appliqueront le standard d’échange d’informations fiscales rédigé par son organisation. De plus, d’ici au printemps 2010, le G20 songera à des sanctions contre les «juridictions noncoopératives.» Des sanctions que le G20 a refusé d’esquisser, laissant ce soin aux Etats à titre individuel.

Mieux, les dirigeants du G20 ont entériné la suite du travail de l’OCDE. «Une nouvelle étape qui prendra du temps, croit Jeffrey Owens, car il s’agit de mettre en place un examen par les pairs pour lequel des réunions se tiendront à l’automne.» Cheville ouvrière de ce travail à l’OCDE, Pascal Saint-Amans en avait détaillé le pourtour à L’Hebdo (lire L’Hebdo du 20 août 2008): chaque pays du Forum mondial sur la fiscalité – dans lequel Urs Ursprung, chef de l’Administration fédérale des contributions, représente la Suisse – sera examiné sur sa pratique d’échange d’informations. Avec, en dernier ressort, des sanctions si certains négligeaient la doctrine. «Et je vous assure, il sera difficile de faire telle ou telle interprétation de notre standard», jure le souriant Jeffrey Owens.

2.- Des limites aux bonus qui font déjà plaisir aux banques.

Avec la lutte contre les pratiques fiscales dommageables, la limitation des bonus des financiers a été l’autre sujet abordé depuis le G20 d’avril à Londres. Dans les médias, ou dans les discours de chefs d’Etat – comme Nicolas Sarkozy ou, dans une moindre mesure, Gordon Brown – qui en ont fait leur cheval de bataille dans leur combat autoproclamé pour «la moralisation du capitalisme».

A Pittsburgh, le G20 a adoubé les propositions du Conseil de stabilité financière (CSF), fait de banquiers centraux et de hauts commis du Trésor d’une vingtaine d’Etats. Philipp Hildebrand, futur président de la Banque nationale suisse (BNS) et Peter Siegenthaler, chef de l’Administration fédérale des finances, y représentent les intérêts de la Suisse et de sa place financière.

Sur les bonus, un groupe de travail du CSF, dirigé par ce même Philipp Hildebrand, a rédigé les recommandations reprises par le G20. Message? Responsabiliser les managers en cas de pertes et limiter leur appétit de risque à court terme. Est prévue une contraction de la part variable des bonus si les résultats sont mauvais. Une part variable qui oscillera de 40% à 60% du total. Son paiement interviendra après un délai d’au moins trois ans. Ni plafond ni taxe ne sont envisagés. Dans les faits, le résume un Européen au fait des débats du CSF, «les bonus importants subsisteront: il ne s’agissait pas de faire de la morale, mais de la technique». Tant pis donc pour Nicolas Sarkozy et consorts. Et dans les banques françaises, on respire mieux. D’une seule voix au journal Le Monde, Baudouin Prot, directeur de BNP Paribas, et Frédéric Oudéa, président de la Société générale, constatent «l’application sur le plan international des règles françaises (décrétées ce 25 août, ndlr)». Et en Suisse? Parions que ces règles soulèveront peu les cœurs, l’Association suisse des banquiers saluant l’abandon par le G20 d’un «plafond salarial». Coïncidence, Credit Suisse dissertait sur son propre programme de bonus dans le Financial Times le jour où commençait le G20. Avec un plan de versement étalé jusqu’à cinq ans pour une part des gains. Un plan que le président désigné de la BNS a pu consulter alors que son groupe de travail du CSF peaufinait, entre Zurich et Washington, ses conclusions. Credit Suisse ne confirme pas et rappelle «l’existence d’un dialogue permanent sur les rémunérations avec les autorités de régulation».

3.- Cruciale, la hausse des fonds propres des banques n’est pas pour demain.

L’embellie sur les marchés financiers depuis quelques mois est avant tout entretenue par la dépense publique et la politique monétaire accommodante des banques centrales. Faute de reprise solide, ce soutien continuera, a assuré le G20. Or, dans ce contexte, s’est ému Philipp Hildebrand durant une conférence à la Réserve fédérale de Chicago au soir du 25 septembre, «des parties de l’industrie financière sont tentées de revenir au business as usual». Et de contrer les réformes plus profondes du système financier.

A ce jour en effet, les institutions bancaires restent sous-capitalisées. Selon le Fonds monétaire international, elles n’ont collecté que le dixième des 1700 milliards de dollars requis… La hausse des fonds propres est donc à l’ordre du jour, et un consensus se dégage pour que ce soit surtout le cas en période de beau temps pour constituer un matelas de sécurité. A Pittsburgh, l’impulsion politique a été donnée et le CSF devra écrire de nouvelles règles du jeu.

Pour les banques, surtout européennes qui sont sous-capitalisées par rapport à leurs consœurs nord-américaines, la nouvelle irrite. Car du capital supplémentaire à immobiliser, c’est du capital que l’on ne prête pas. Ainsi, la rentabilité plonge et pourrait rendre pour ces banques leur métier «ennuyeux», a souri l’ex-financier Hildebrand lors de son explication de texte des mesures imaginées par le CSF, à Chicago.

Autre objection bancaire: le fait qu’une hausse des fonds propres limite le crédit, donc nuise à la croissance. A nouveau, le banquier central s’est fait l’avocat du CSF: «C’est faisable sans causer des ajustements drastiques dans les banques, ce qui pourrait être nocif pour l’économie réelle. Au regard de ce que les banques ont reçu comme soutien public, plusieurs ont versé plus en dividendes et en rachat d’actions avant la crise que les pertes auxquelles elles ont dû faire face.» Sans parler des bonus qui ont aussi mangé du capital.

Reste à ficeler ces nouvelles règles de fonds propres. Et là, la lutte fait rage entre banques, mais aussi entre régulateurs. Car ceci suppose, entre autres, d’unifier les normes comptables des deux côtés de l’Atlantique. Ce qui prendra des années, selon les plus optimistes. De plus, il faudra convaincre les banques européennes de rapporter leur niveau de fonds propres au bilan, et non aux risques, ainsi qu’elles le font depuis l’entrée en force du régime dit de Bâle II. Or, chez les banquiers centraux, bien des voix estiment que ce régime dépend trop de l’évaluation des risques par les banques elles-mêmes. D’où l’idée d’en revenir à un ratio moins complexe, car rapporté au bilan.

La place financière suisse a de l’avance. Cette hausse des fonds propres, l’Autorité de surveillance des marchés financiers, la Finma, l’a décidée à la fin de 2008, avec une entrée en vigueur progressive pour 2013. En juin dernier pourtant, la BNS voulait aller plus loin en plaidant pour un ratio de 5% du bilan, contre 3% actuellement. Et, qui sait, peut-être que le président désigné de la BNS trouvera du soutien dans les règles qu’édictera le CSF pour le prochain G20?

© L’Hebdo; 01.10.2009; page 70

La place financière suisse sort revigorée de la crise

Il y a peu, les banquiers suisses s’alarmaient de la mort du secret bancaire. Désormais, la déprime a été balayée par l’euphorie et le désir de conquête.

A Genève, ce jeudi 17 septembre, un couple improbable s’est formé à la Journée des banquiers. Sur scène, Marie-Thérèse Porchet a requis un coup de main de Pierre Mirabaud, président sortant de l’Association suisse des banquiers (ASB). Et l’intéressé de s’exécuter en empoignant des deux mains, devant un public hilare, le postérieur de la célèbre habitante de Gland. Rieuse, l’ambiance tranchait bigrement avec la torpeur qui plombait la même Journée des banquiers, voici un an à Berne.

D’autant que, au début de l’année encore, des voix autorisées prédisaient un avenir sombre à la finance du pays. «Sans cette distinction [entre fraude et évasion fiscales, ndlr], la place financière pourrait rétrécir d’une proportion qui pourrait aller jusqu’à près de la moitié de sa taille», s’alarmait le banquier privé Ivan Pictet, associé senior de la banque du même nom. Des mots prononcés dans Le Temps peu avant que le Conseil fédéral n’approuve le standard de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sur l’échange d’informations à fins fiscales. Des mots qui reflétaient aussi la chute des actifs en dépôt dans les banques suisses, environ 28%, sur l’année 2008.

Gagnante. Depuis la fin de l’été pourtant, le discours alarmiste a fait long feu. A L’Hebdo, Hans-Ulrich Doerig, président du Credit Suisse, jurait ainsi que «lorsque les émotions seront retombées, il apparaîtra évident aux yeux de tous que la Suisse a surmonté plus efficacement que d’autres la plus grave crise financière et économique des quatre-vingts dernières années». Associé gérant de Lombard Odier, Anne-Marie de Weck acquiesce: «La Suisse a moins souffert que d’autres places financières durant la crise.»

C’est très vrai si l’on constate qu’à l’inverse de l’Angleterre, aucune banque n’a été nationalisée. Et que l’aide confédérale reçue par UBS représente 8% du produit intérieur brut, contre 81% pour les plans de sauvetage publics des banques américaines.

Des faits rappelés à la Journée des banquiers par Pierre Mirabaud. Relayé par son confrère genevois, Patrick Odier, à la tête de l’ASB, le président sortant s’est permis ce pronostic: «La Suisse est même très bien positionnée pour sortir gagnante de la crise.» Pas faux, à lire les données de la Banque nationale suisse (BNS).

Gros gains. Certes, 2008 a déçu. Ainsi, le secteur a gagné trois fois moins d’argent qu’en 2005, année record. Le résultat d’ensemble indique que, en termes de profits, c’est là le pire exercice du millénaire.

Nuance toutefois, le secteur est resté bénéficiaire, à hauteur de 8,4 milliards de francs suisses. Abyssale, la perte du secteur se chiffre à 38,9 milliards pour 2008. Ce qui équivaut aux pertes des banques américaines… pour le seul dernier trimestre de la même année. De plus, la perte helvétique tient à 98,1% aux errements d’une institution: UBS.

En outre, l’ampleur de la catastrophe qui, il y a quelques mois avait mis, disait-on, la place financière à genoux, mérite d’être relativisée. En huit ans, le montant cumulé, en francs constants, des bénéfices du secteur bancaire frôle les 139,7 milliards. C’est trois fois plus que les pertes accumulées par le secteur depuis 2000, dont 81,7% ont été comptabilisées en 2008. Voilà peut-être pourquoi Pierre Mirabaud, frondeur, lançait jeudi passé: «Ne craignons pas d’affirmer que notre bilan en tant que secteur d’activité est plutôt flatteur!»

Titres en stock. Publié ce lundi 21 septembre, d’autres données de la BNS montrent aussi de réjouissantes nouvelles pour le monde bancaire suisse. Depuis février, les stocks de titres entreposés à Zurich, Genève et Lugano ne cessent de croître – environ 12,3% – pour atteindre les 4138 milliards de francs (voir tableau ci-dessus), une tendance déjà relevée par L’Hebdo voici un mois (20 août 2008). A la fin de juillet, ce sont donc 451,8 milliards en titres qui ont été placés dans les coffres suisses. La performance est appréciable car, en cinq mois, le tiers des sommes évaporées avec la crise depuis la fin de 2007 est ainsi revenu dans les banques. Et cette performance indique aussi que les riches étrangers ne se sont pas enfuis. Depuis mars, près de 241,5 milliards de francs appartenant à ces derniers sont venus sous nos latitudes. Et ce, fait cocasse, malgré la reprise des standards fiscaux de l’OCDE par le Conseil fédéral.

Ces placements et leur gestion constituent une grande partie des revenus des banques, commissions bancaires en tête. Des commissions qui, en moyenne sur dix ans, comptent pour plus de 40% du produit net dégagé par la place financière. Un chiffre qui avoisine 80% chez les banquiers privés (voir tableau). On saisit dès lors l’allégresse qui anime les banquiers suisses, notamment privés, à l’aune des chiffres de la BNS qui, eux, attestent que la gestion de fortune offshore n’est pas encore morte.

Conquêtes. Ce qui se sent aussi côté politique: impôt à la source pour les clients étrangers des banques domiciliées en Suisse, opposition de l’ASB au projet fédéral d’une protection renforcée des épargnants ou, encore, critiques contre un contrôle plus strict des régimes de liquidités et de fonds propres dont le G20 discutera à Pittsburgh, le monde bancaire bande les muscles à mesure que sa position se renforce. Et l’agenda se complète aussi avec la réapparition du Masterplan de l’ASB pour améliorer la compétitivité d’un secteur pourtant bien solide, à en croire ses propres acteurs. Des mesures comme la suppression du droit de timbre ont ainsi déjà été adoubées par un récent rapport du Département fédéral des finances. Avec, à la clé, une perte fiscale pour la Confédération de 3 à 4 milliards de francs, comme le chiffre Ivan Pictet. L’audace est vraiment de retour.

© L’Hebdo; 24.09.2009; page 30

 

Blocher, Hayek et Levrat: les dessous d’une alliance contre nature

Nicolas Hayek, Christoph Blocher et Christian Levrat s’en prennent aux grande banques qui rechignent à un contrôle accru. Qu’en disent la BNS et la FINMA?

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Ce 11 septembre, dans le Salon Rouge du Bellevue Palace à Berne, Nicolas Hayek cachait mal son excitation. Son dernier coup? Allier le chef des socialistes Christian Levrat à l’ex-conseiller fédéral, Christoph Blocher, pour sonner la charge contre les grandes banques. De quoi susciter, enfin persifleront les mauvais esprits, l’attention d’une presse parlementaire obnubilée par la course au Conseil fédéral. Mais que veut ce quarteron, guidé par le fondateur de Swatch? Limiter l’impact de l’écroulement d’une banque sur l’économie suisse, quitte en dernier ressort à modifier sa structure et restreindre sa taille. Et l’improbable trio de battre le rappel de «l’économie réelle» et du monde politique pour soutenir les propositions sur le sujet de la Banque nationale suisse (BNS) et de l’Autorité de surveillance des marchés financiers (FINMA). Ce que ces deux institutions apprécieront.

Ce coup, l’horloger Hayek le mijote depuis mi-juin, quand il convie les chefs des quatre grands partis gouvernementaux au rendez-vous de vendredi passé. Le bristol arrive aussi chez d’importants délégués patronaux, tels les libérauxradicaux, Gerold Bührer, l’ancien chef du parti et actuel président d’economiesuisse, et l’élu national, Johann Schneider-Ammann, vice-président d’economiesuisse et président de Swissmem, la faîtière de l’industrie des machines.

A entendre le créateur de Swatch, Christophe Darbellay, président des démocrates-chrétiens, décline. Tout comme Gerold Bührer. Quant à l’industriel Schneider-Ammann, il se défile aussi, avant de soutenir, dans la presse dominicale et avec toute la prudence requise, Nicolas Hayek dans sa volonté de «lancer un débat». Enfin, son chef de parti, Fulvio Pelli, aurait écrit un long courrier pour motiver son refus. Malencontreusement égaré par le secrétariat de son parti.

Au final, Nicolas Hayek compose donc avec les extrêmes, Christian Levrat – venu sur les pattes arrières – et Christoph Blocher, trop heureux de tirer quelques salves sur un centre droit qui «ne se préoccupe pas du futur de notre économie et s’écharpe pour siéger au Conseil fédéral». Mais les manœuvres estivales du patron de Swatch vont également faire réagir du côté bancaire. UBS, encore sous perfusion étatique, c’est Credit Suisse qui s’agite. Et cela n’a rien du hasard.

Contre-feux. Ce même 11 septembre en effet, en ouvrant les pages de l’influente Neue Zürcher Zeitung, ses fidèles lecteurs découvrent un article du président du conseil d’administration de Credit Suisse, Hans-Ulrich Doerig. En substance, écrit-il, la place financière suisse pourrait sortir ragaillardie de cette crise, sauf si l’on édicte «des réglementations bancaires spéciales aux conséquences fatales». Et de citer un éventuel reflux des avoirs étrangers ou un financement plus cher des PME. Ainsi, «une régulation trop restrictive des grandes banques affaiblirait toute l’économie », prédit ce très proche des libéraux-radicaux, élu au comité directeur d’economiesuisse… sept jours plus tôt.

Voilà le contre-feu et, avec, comment couper l’herbe sous les pieds de la coalition Hayek-Levrat-Blocher, le jour de son invitation à la presse. D’autant plus que le service de communication de Credit Suisse ne chôme pas ces jours-ci pour ménager au président Doerig des entretiens dans la presse dominicale ou dans L’Hebdo (lire p. 34). Avec un message: touchez à la taille des banques, et l’apocalypse suivra.

Pressions. Hayek et consorts l’ont répété: ils n’amènent «rien de bien nouveau». Ancien Monsieur Prix, le socialiste Rudolf Strahm décrit cette coalition comme «bizarre et extraordinaire». Bizarre, parce qu’il «est impossible de vouloir fixer la taille d’une banque». Extraordinaire, car elle «fournit un appui politique à la BNS sur d’autres dossiers ce que sa direction doit apprécier». A l’instar des propositions émises par la banque centrale, le 17 juin à Berne. A cette date, le futur président de la banque centrale, Philipp Hildebrand, avait brisé quelques «tabous». Devançant ainsi les arguments de Hans-Ulrich Doerig, le banquier central estimait que «l’évidence empirique incite à penser que la taille des grandes banques actives sur le plan international excède depuis longtemps celle qui est nécessaire pour profiter de ces avantages». C’est peu dire que les dents ont grincé du côté de la Paradeplatz.

Autres tabous brisés? Le même homme s’était posé la question de savoir comment liquider un établissement en pleine déconfiture. Et celui-ci d’imaginer aussi la BNS et la FINMA intervenir dans la stratégie des banques en agissant sur leur niveau de fonds propres afin de limiter la taille des institutions, donc le risque sur l’économie nationale. Surtout, Philipp Hildebrand avait plaidé pour une hausse des fonds propres à 5% du bilan, contre le 3% qu’impose, d’ici à 2013, la FINMA. «L’enjeu est là, analyse Rudolf Strahm, l’ex-spécialiste des questions économiques des socialistes, car personne ne sait qui de la FINMA ou la BNS a vraiment la compétence de fixer ce taux.»

Question de compétence mise à part, cette nouvelle hausse des fonds propres a suscité l’ire des banquiers. Et ce n’est pas une première pour Philipp Hildebrand. En été 2008 déjà, quand la FINMA et la BNS ont suggéré l’idée de relever ce niveau de fonds propres, ces dernières ont joué des coudes. A l’époque, Walter Kielholz, devancier de Hans-Ulrich Doerig à la tête de Credit Suisse, avait épinglé Philipp Hildebrand dans la presse. A cette époque aussi, la BNS laissait percevoir que, au Parlement, le politique demeurait méfiant à l’égard de cette hausse. Des élus, pour l’essentiel au centre droit, se faisaient les porte-voix des grandes banques pour affirmer que ces réformes risquaient de «détruire la compétitivité de la place financière», se souvient un cadre de la banque centrale. Des résistances qui devaient faire long feu avec la faillite de Lehmann Brothers, le 15 septembre 2008. «Sans l’aggravation de la crise financière, la destinée du nouveau régime de fonds propres de la FINMA [du 20 novembre 2008] aurait été plus qu’incertain», concluait Peter Siegenthaler, le chef de l’Administration fédérale des finances, fin avril devant la Société d’économie politique de Zurich.

S.O.S. Aujourd’hui cependant, le monde bancaire reprend des couleurs à mesure que les marchés redécollent. Et les résistances aux réformes se font plus vives. A l’instar des messages émis cet été par la BNS, le même Peter Siegenthaler prévenait, en août dans le SonntagsBlick, que «les milieux financiers ont peu appris de la crise. On peut craindre que leur puissant lobby n’empêche l’introduction de réformes indispensables. L’opposition contre les réformes grandit.» Un appel au secours. Jean-Baptiste Zufferey, membre du conseil d’administration de la FINMA, partage aussi ce sentiment. «Il est vrai que sur des dossiers comme celui des rémunérations, il y a un ramollissement de la volonté politique. En Suisse, comme à l’étranger d’ailleurs.»

L’affaiblissement des grandes banques et de leurs estafettes parlementaires n’aura donc été que temporaire. Au revoir les réformes? Non, comme veut le croire le socialiste Christian Levrat, «la fenêtre est encore un peu ouverte pour faire passer ces réformes. A condition d’aller vite.» Des mots que l’économiste Strahm fait siens, malgré «le travail énorme de lobbying déployé par les grandes banques sur le Parlement».

Ces pressions, les autorités de régulation les ressentent-elles comme à l’automne dernier? La BNS se retranche derrière un «no comment», plus occupée à préparer son appréciation de la conjoncture prévue pour jeudi 17 septembre et la réunion du G20, à Pittsburgh. Sans se prononcer directement sur l’initiative de Nicolas Hayek, Jean-Baptiste Zufferey assure que «les autorités de surveillance n’ont pas à entrer dans le débat politique. Cela dit, glisse le professeur de droit administratif à l’Université de Fribourg, il est judicieux que le public se préoccupe aussi du danger potentiel que représentent les deux grandes banques pour la Suisse.» Reste surtout la discussion en coulisse: «Ce thème [de la taille des banques] n’a rien de neuf. La FINMA et la BNS s’intéressent à la question depuis un certain temps déjà. Faire passer l’Atlantique au milieu pour couper une banque en deux, c’est vite dit. Nous nous heurtons à des problèmes juridiques et techniques complexes. Avec la BNS, nous publierons un rapport sur le sujet, mais je ne peux pas vous dire quand.» Une lenteur que personne n’explique ni à la FINMA, ni à la BNS.

© L’Hebdo; 17.09.2009

Actifs toxiques d’UBS: un rachat d’ici à la fin de l’année?

La direction d’UBS songe à racheter les «actifs pourris» vendus à la société poubelle créée l’an passé par la Banque nationale suisse.

Avec l’accord fiscal signé par Berne et Washington, UBS retrouve des couleurs. Et quelques ambitions. De là à racheter ses anciens titres toxiques repris par la Banque nationale suisse (BNS)? Oui, à lire les déclarations de la grande banque. Même si elle affirme que la question ne figure pas encore à l’ordre du jour, elle pourrait le devenir. Oswald Grübel, le directeur d’UBS, y songe pour la fin de l’année, selon l’hebdomadaire Sonntag. Mais la banque le peut-elle? Non, pour l’instant du moins.

Depuis le 16 décembre, la BNS a créé le Stabfund, une société vouée à l’épuration des comptes d’UBS et dont la gestion administrative revient à la banque elle-même. A cette date, 16,5 milliards de dollars d’actifs y ont été transférés, avant que 22,2 milliards d’autres titres ne les suivent trois mois plus tard. Soit 38,7 milliards de dollars au total.

Au premier semestre 2009, suite à des dépréciations d’actifs et à la vente de certains titres, le prêt de la BNS au Stabfund a fondu à 23,5 milliards (contre 54 milliards lors de l’annonce du plan de sauvetage par le Conseil fédéral, le 16 octobre 2008).

A Zurich, au siège de la BNS, Werner Abegg, son porte-parole, se cabre quand on évoque le sujet: «La BNS ne fait momentanément aucun commentaire sur la question.» Au mieux se borne-t-il à confirmer que si UBS souhaite se saisir de «l’option de rachat ménagée par la BNS, alors le remboursement du prêt sera intégral». Aucune raison donc de penser que la banque en vienne à reprendre des titres plus que d’autres, selon l’évolution des cours. Et le porte-parole de renvoyer la balle à l’Autorité de surveillance des marchés financiers (Finma), à Berne.

Du côté de celle-ci, la question est de savoir si la banque a les moyens de ses ambitions, ce dont beaucoup doutent. «Si UBS veut racheter les titres à la BNS, la Finma devra d’abord s’assurer que banque est assez stable pour le faire», rappelle Alain Bichsel, porteparole de la Finma. Bref, l’Autorité de surveillance n’approuvera la transaction que si UBS ne dégrade pas son ratio de fonds propres de première catégorie. Des fonds qui s’élèvent à 31 milliards de dollars.

Mais alors pourquoi UBS envisage-telle ce rachat? Pour que le rapport de force entre elle et les autorités fédérales – Finma et BNS en tête – évolue en sa faveur? Des voix dans la presse alémanique le soupçonnent. Alors que l’Autorité de surveillance veut légiférer sur les rémunérations des cadres bancaires, Oswald Grübel prévoit déjà de verser 1,6 milliard de dollars de bonus à Noël. Mais la direction d’UBS s’active aussi pour renforcer sa banque d’investissement et participer à la reprise des marchés. D’abord, aux Etats-Unis. Ainsi, rien que cet été, la banque a recruté Stuart Hendel, un haut cadre de Morgan Stanley, pour diriger le courtage sur le marché primaire à New York et plusieurs cadres pour son département de recherche en actions américaines.