Actifs toxiques d’UBS: un rachat d’ici à la fin de l’année?

La direction d’UBS songe à racheter les «actifs pourris» vendus à la société poubelle créée l’an passé par la Banque nationale suisse.

Avec l’accord fiscal signé par Berne et Washington, UBS retrouve des couleurs. Et quelques ambitions. De là à racheter ses anciens titres toxiques repris par la Banque nationale suisse (BNS)? Oui, à lire les déclarations de la grande banque. Même si elle affirme que la question ne figure pas encore à l’ordre du jour, elle pourrait le devenir. Oswald Grübel, le directeur d’UBS, y songe pour la fin de l’année, selon l’hebdomadaire Sonntag. Mais la banque le peut-elle? Non, pour l’instant du moins.

Depuis le 16 décembre, la BNS a créé le Stabfund, une société vouée à l’épuration des comptes d’UBS et dont la gestion administrative revient à la banque elle-même. A cette date, 16,5 milliards de dollars d’actifs y ont été transférés, avant que 22,2 milliards d’autres titres ne les suivent trois mois plus tard. Soit 38,7 milliards de dollars au total.

Au premier semestre 2009, suite à des dépréciations d’actifs et à la vente de certains titres, le prêt de la BNS au Stabfund a fondu à 23,5 milliards (contre 54 milliards lors de l’annonce du plan de sauvetage par le Conseil fédéral, le 16 octobre 2008).

A Zurich, au siège de la BNS, Werner Abegg, son porte-parole, se cabre quand on évoque le sujet: «La BNS ne fait momentanément aucun commentaire sur la question.» Au mieux se borne-t-il à confirmer que si UBS souhaite se saisir de «l’option de rachat ménagée par la BNS, alors le remboursement du prêt sera intégral». Aucune raison donc de penser que la banque en vienne à reprendre des titres plus que d’autres, selon l’évolution des cours. Et le porte-parole de renvoyer la balle à l’Autorité de surveillance des marchés financiers (Finma), à Berne.

Du côté de celle-ci, la question est de savoir si la banque a les moyens de ses ambitions, ce dont beaucoup doutent. «Si UBS veut racheter les titres à la BNS, la Finma devra d’abord s’assurer que banque est assez stable pour le faire», rappelle Alain Bichsel, porteparole de la Finma. Bref, l’Autorité de surveillance n’approuvera la transaction que si UBS ne dégrade pas son ratio de fonds propres de première catégorie. Des fonds qui s’élèvent à 31 milliards de dollars.

Mais alors pourquoi UBS envisage-telle ce rachat? Pour que le rapport de force entre elle et les autorités fédérales – Finma et BNS en tête – évolue en sa faveur? Des voix dans la presse alémanique le soupçonnent. Alors que l’Autorité de surveillance veut légiférer sur les rémunérations des cadres bancaires, Oswald Grübel prévoit déjà de verser 1,6 milliard de dollars de bonus à Noël. Mais la direction d’UBS s’active aussi pour renforcer sa banque d’investissement et participer à la reprise des marchés. D’abord, aux Etats-Unis. Ainsi, rien que cet été, la banque a recruté Stuart Hendel, un haut cadre de Morgan Stanley, pour diriger le courtage sur le marché primaire à New York et plusieurs cadres pour son département de recherche en actions américaines.

Actifs pourris au scanner

Petit inventaire des positions à risque avec leur valeur estimée par l’UBS au 30 septembre 2008.

AU TOTAL: 58,4 MILLIARDS DE DOLLARS.

US SUBPRIME, US ALT-A, US PRIME (9,8 MILLIARDS)

Ces termes permettent de cerner la qualité de l’emprunteur dans le marché immobilier américain: du moins fiable, qui représente le risque de défaut de paiement le plus élevé (US Subprime), au plus fiable, qui a le plus de chance de rembourser son emprunt (US Prime). Entre ces deux catégories figure l’emprunteur qui représente un risque moyen pour la banque (US Alt-A).

US REFERENCE-LINKED PROGRAM NOTES – RLN – (7,2 MILLIARDS)

Produits financiers très sophistiqués, les RLN sont des titres émis par une banque auprès d’investisseurs et adossés à des crédits qui sont accordés à des ménages ou à des entreprises. Il s’agit d’une espèce bien étrange, propre à l’UBS et dont quasi personne n’a entendu parler.

TITRES ADOSSÉS À L’IMMOBILIER COMMERCIAL AUX ÉTATS-UNIS (6,4 MILLIARDS)

A l’instar des logements résidentiels, l’immobilier commercial américain a pris le bouillon. La chute des prix a provoqué la déroute financière des établissements exposés aux crédits pour l’achat de locaux commerciaux ou de bureaux ainsi qu’aux titres adossés à ce type de crédit.

PRÊTS AUX ÉTUDIANTS (8,4 MILLIARDS)

Quelque 80% des prêts fédéraux accordés aux étudiants américains le sont par des institutions privées, contre 20% par le Trésor luimême. Vendus à des investisseurs sur le marché secondaire, ces prêts privés «titrisés» ont eux aussi été entraînés dans la tourmente financière. Les étudiants ne pouvant plus rembourser leurs prêts, les banques (dont l’UBS) ne peuvent saisir aucun actif en contrepartie. Contrairement à l’immobilier commercial.

AUTRES TITRES DE DETTE NON AMÉRICAINE (17,6 MILLIARDS)

Ces titres dont l’UBS cherche à se débarrasser représenteraient des emprunts européens et asiatiques. Quelle est leur nature exacte? Mystère. L’UBS cherche visiblement à bénéficier de cette opération de défaussement pour alléger son exposition au risque de crédit, partout où elle le peut.

REHAUSSEURS DE CRÉDIT (4,3 MILLIARDS)

Les rehausseurs de crédit américains (monolines) devaient apporter leur garantie de paiement à plus de 2000 milliards de dollars de titres. Ils sont eux aussi tombés comme des châteaux de cartes. L’UBS devra liquider les titres qu’elle leur a achetés. Et dont le montant pourrait bien encore gonfler. Ces actifs ne sont pas, dans l’immédiat, virés dans le fonds.

FINANCEMENT PAR EFFET DE LEVIER (4,7 MILLIARDS)

Ces prêts octroyés dans les années 2006-2007 à des entreprises dans des opérations de capital-investissement (Private Equity) pourraient aussi figurer dans la poubelle de la BNS.

© L’Hebdo; 13.11.2008

Sauvetage d’UBS: mystère aux îles caimans

La nature et le montant des actifs que l’UBS déverse dans un «fonds poubelle» contrôlé par la BNS restent très mystérieux. La grande banque profite de la situation de crise pour en tirer un maximum d’avantages.

C’est, hélas, systématique. Dès qu’une marée noire devient une catastrophe écologique, quelques pétroliers en profitent pour nettoyer leurs cuves à l’eau de mer. Ni vu ni connu. Il suffit aussi d’un fort séisme financier et d’un plan de sauvetage de la première banque du pays pour que celle-ci en profite pour faire le grand ménage de ses créances pourries sur le dos de la Confédération et de la Banque nationale suisse (BNS). En toute discrétion. L’UBS transparente? Pas tant que cela, à lire l’analyse des actifs qu’elle entend larguer dans un fonds bricolé par les autorités fédérales et installé, aux dernières nouvelles, dans ce havre fiscal que sont les îles Caïmans (lire l’inventaire). Mais alors, de quoi sera donc faite cette «poubelle» à 60 milliards de dollars?

Que sont, par exemple, ces 17,6 milliards qualifiés laconiquement par l’UBS de «titres de dette non américaine», et sans lien avec le marché subprime? La BNS, qui va racheter ces titres, n’en sait guère plus et parle d’«emprunts européens et asiatiques». Or, selon Eric Jondeau, professeur et directeur de l’Institut de banque et finance à l’Université de Lausanne (UNIL), aucune faillite bancaire en Asie ou en Europe ne peut justifier un tel montant. «L’UBS, dit-il, pourrait ainsi camoufler une ou deux opérations calamiteuses.»

Bilan au Kärcher. A cet égard, le rapport du conseil d’administration de l’UBS, envoyé il y a une semaine aux actionnaires de la banque, interpelle: «Le fait d’inclure ces positions s’explique par la décision de l’UBS de réduire ses activités de titrisation (technique qui consiste à transférer à des investisseurs des actifs comme des créances hypothécaires, ndlr) et permet de mieux diversifier le portefeuille de fonds.» Une certitude donc, Peter Kurer et les siens écartent 17,6 milliards d’actifs issus d’opérations à risque sur d’autres marchés que les Etats-Unis. La crise des subprimes a bon dos. Selon nos sources, nombre de ces titres seraient des «Asset-Backed Securities» (ou ABS), des pochettes-surprise financières faites d’hypothèques, de crédits à la consommation et autres emprunts d’entreprises en Europe. Or, ces ABS européennes sont au plus mal, la déprime s’installant sur l’immobilier irlandais, espagnol ou, à l’Est, en Hongrie et en Pologne. Dans ces deux derniers pays, particuliers et sociétés ont de la peine à rembourser leurs crédits. Ironie, une grande partie de ces crédits ont été, depuis 2006, libellés en francs suisses. A lui seul, le marché hongrois en détiendrait jusqu’à 50 milliards. Or, avec la baisse des monnaies polonaise et hongroise, par rapport à la devise helvétique, le coût des remboursements a bondi.

Qu’en dit l’UBS? «La Hongrie ne joue pas de rôle dans cette tranche», assure son porte-parole Christoph G. Meier. Et d’ajouter que ces 17,6 milliards sont notamment en lien avec «plusieurs pays d’Europe occidentale et d’Asie». On a beau insister, nous n’en saurons pas plus.

Autre énigme à relever parmi les positions à risque de l’UBS: les «US Reference Linked Program Notes». Il s’agit d’une pure création maison dont même les initiés n’ont jamais vu la couleur… Enfin, pour fermer ce chapitre d’une boîte de Pandore dont on n’a pas fini d’explorer les joyaux, la banque reconnaît, dans son rapport aux actionnaires cité plus haut, que, malgré leur transfert dans la société de portage, les actifs liés à l’immobilier commercial seront encore un risque. Sur ceux-ci, «l’UBS détiendra encore une exposition importante (…) et sera par conséquent exposée à un risque de base». De quel montant? Mystère.

Pyromanes, puis pompiers. Autre énigme, le nom des personnes qui diront si la BNS rachète les actifs de l’UBS au juste prix. Jusqu’ici, en effet, la valeur de ces titres provient du bilan de la banque fin septembre, soit avant la dégringolade des marchés en octobre. Les autorités fédérales jurent qu’une «expertise indépendante» aura lieu avec l’UBS. Quand, par qui? Par un réviseur ou une autre banque? Mystère encore.

D’ailleurs, qui sont aussi ceux qui vont gérer et surveiller au quotidien le travail du fonds? Daté du 21 octobre, un document interne précise: «Bien que l’UBS devienne le gérant des actifs du fonds, le gérant sera placé sous la direction d’une commission contrôlée par la BNS habilitée à remplacer l’UBS le cas échéant.» Difficile d’en savoir plus, sauf que ce sont bien des hommes de l’UBS qui sont aux commandes opérationnelles du fonds et qui placent les appâts destinés aux futurs acheteurs des actifs en voie de «dépourrissement». Et ces spécialistes-
là, autrefois perles rares de la haute finance, seraitce les mêmes qui ont contribué à la débâcle? Un homme proche de l’UBS nuance: «Oui, la gestion du fonds sera effectuée par des asset managers de l’UBS. Mais ces derniers ne sont pas forcément ceux qui étaient en place il y a un an.» Ouf! Tout espoir n’est donc pas perdu. Pourquoi la BNS ne délégueraitelle pas des gestionnaires au front? Encore faudrait-il qu’elle en disposât. «Vu les montants en jeu et la complexité des produits concernés, si les gens de la BNS avaient les compétences requises, en analysant les bilans de l’UBS, ils auraient dû se rendre compte qu’il y avait un problème», commente le professeur Eric Jondeau un brin narquois. Face au géant UBS, la petite BNS ne fait pas le poids, malgré sa bonne volonté. D’ailleurs, ce rôle de surveillance devrait d’abord incomber à la Commission fédérale des banques.

Certes, la BNS préside la commission de contrôle de la société de portage en la personne de Thomas Jordan, membre de sa direction générale. Une commission faite de trois représentants de la BNS et de deux de l’UBS. Sera-t-elle se rendre efficace, être à la hauteur de sa mission? Difficile à dire, car rien ne filtre sur son fonctionnement… Comme le souligne Philippe Bacchetta, professeur d’économie à l’UNIL: «Un contrôle politique et non seulement de nature purement financière s’impose, eu égard à l’implication de la Confédération», donc in fine des contribuables et électeurs. Par ailleurs, le prêt octroyé au fonds par la BNS est remboursable dans un intervalle de huit à douze ans. Et il serait étonnant que les experts nommés aujourd’hui soient toujours en poste en 2010, voire en 2020. Qu’est ce qui a été prévu à cet effet? Le flou demeure.

L’intérêt du pays. Pourquoi tant de zones d’ombre? «Nous n’avons pas intérêt à donner trop de précisions si nous voulons vendre les positions du fonds dans les meilleures conditions. Il en va de l’intérêt du pays», lâche Werner Abegg, porte-parole de la BNS. Ah, que ne ferait-on pas pour l’intérêt du pays! Et le Conseil fédéral de rappeler dans son message au Parlement du 5 novembre 2008 que, si l’UBS s’effondrait, quelque 128 000 relations bancaires avec les PME et bien plus de 3 millions de comptes seraient touchés, le salaire du quart des employés serait bloqué, etc. Tout cela est vrai, bien sûr. Et c’est aussi fort révélateur d’une Suisse politique qui, au fil des ans, s’est laissé manipuler et prendre en otage par des financiers qui donnaient l’illusion d’un enrichissement collectif à moindres frais.

Pour calmer les esprits, les auteurs du montage financier de sauvetage se plaisent à souligner que le fonds verse des intérêts sur la ligne de crédit de 54 milliards de dollars qu’il reçoit de la BNS. Aux yeux d’un collaborateur d’une grande banque travaillant dans l’asset management, «ce taux d’intérêt à hauteur du Libor majoré de 2,5% n’a rien de punitif. C’est même ridicule au regard du niveau relativement bas du Libor et, surtout, des risques encourus par la BNS. Pour l’UBS, c’est un deal fantastique avec risque zéro.» Opinion partagée par d’autres financiers.

Socialisation des pertes. Au bout du compte, dans son triple habit de victime-bourreau-sauveur, l’UBS s’en sort plutôt bien. Si la grande banque devait à nouveau dégager des profits, une part importante de ces derniers devraient servir à financer cette poubelle de luxe, en plus de la restitution des bonus récompensant l’incompétence de ses dirigeants et traders illusionnistes. Le renoncement de Peter Wuffli, ex-CEO de l’UBS à son bonus de 12 millions de francs est un premier pas timide. Encaisser quand tout va bien et se dédouaner quand tout va mal, la manœuvre a des limites. Le moment ne serait-il pas venu de tordre le cou à cette tare du capitalisme qui encourage à la fois la privatisation des bénéfices et la socialisation des pertes? Lundi 10 novembre, le soutien massif de la Commission des finances du Conseil des Etats au plan de sauvetage montre clairement que les pompiers de la politique sont si accaparés par l’extinction du feu que la poursuite des pyromanes et la reconstruction de la maison incendiée ne sont pas leur priorité.

© L’Hebdo; 13.11.2008