Jean Ziegler et la logique des blocs grotesques

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Le remuant Genevois publie un nouvel ouvrage. Sa capacité d’indignation ensorcelle, son analyse des rapports Sud-Nord un peu moins.

A lire Jean Ziegler, le monde se divise en deux: les peuples du Sud – souvent beaux, humains, dignes… – et l’Occident. Les premiers abhorrent les seconds. Mais d’où provient cette «passion irréductible» (page 14)? D’une mémoire forgée par les douleurs de la traite des esclaves, les affres de la colonisation et, plus récemment déjà, par le double discours de l’Occident sur les droits humains. Résultat, cette hargne vis-à-vis de l’Occident pousse certains à atterrir dans le premier gratte-ciel à portée de radar ou, exercice plus pacifique, à paralyser les Nations Unies. Au point où les élites du Sud les plus éclairées refusent, par défiance à l’égard des Occidentaux, la condamnation de n’importe quel pays de l’hémisphère austral par le système onusien. A l’image du Soudan devant le Conseil des droits de l’homme dans lequel Jean Ziegler office comme expert depuis mars 2008.

Laissons ici l’usage du terme «Occident» chez Jean Ziegler – tellement en vogue ces jours-ci, même chez Nicolas Sarkozy – un véritable portemanteau sur lequel le fougueux Genevois accroche à peu près tout: multinationales, oligarchies financières, descendants oustachis en Amérique du Sud, CIA… Car, au fond, le souci premier de notre compatriote, ce sont ses propres exemples, soit le Nigeria et la Bolivie. Des cas qui, certes, appuient une partie de sa thèse, mais auraient dû surtout le conduire à la nuancer. Et, qui sait, éviter ainsi de fantasmer sur la formation de blocs homogènes des deux côtés de l’équateur.

Coupé en deux. Le Nigeria d’abord. La corruption, voilà une façon bien pratique de contrôler les ressources en hydrocarbures du pays par des firmes occidentales (et aussi chinoises…). Oui, mais elle instaure aussi une communauté d’intérêts entre corrompus et corrupteurs («La junte tient les pétroliers, comme les pétroliers tiennent la junte», page 164). Pas sûr donc que les militaires au pouvoir ont tant que ça la haine de l’Occident et de ses places financières…

Pétrole toujours, mais en Bolivie maintenant. Comment Evo Morales a-t-il «subtilement» nationalisé l’industrie des hydrocarbures sans (trop) provoquer le courroux des pétroliers occidentaux (et aussi brésiliens…)? Notamment grâce à l’aide d’experts norvégiens (page 232). A nouveau, il semble qu’à mesure que les exemples de terrain s’égrènent, les blocs se défont et, avec eux, la dichotomie de l’univers zieglérien. Il fut un temps, Walt Disney dessinait aussi un monde coupé en deux, avec des gentils et des méchants. Jean Ziegler ne s’aventure pas si loin et concède qu’il y aussi des chefs d’Etat illégitimes et peu recommandables dans quelques pays du Sud (une question qui mérite un livre en soi, écrit-il en page 137). D’ailleurs, où donc les militants de la société civile de ces pays-là cherchent-ils de l’aide, histoire de desserrer l’étau qui broie leurs libertés? Où donc ces hommes et ces femmes, défenseurs des droits humains en Algérie, en Tunisie ou au Zimbabwe par exemple, regardent-ils? Partout bien sûr, jusqu’en Occident. Mais cet Occident-là, solidaire, Jean Ziegler n’en parle pas.

A lire: La haine de l’Occident. De Jean Ziegler. Albin Michel, 2008.

© L’Hebdo, 09.10.2008.

«We feed the World»: Quand le marché a mauvais goût

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Dans « We feed the World», l’autrichien Erwin Wagenhofer livre un film sur l’industrialisation de l’alimentation et ses effets pervers. A consommer sans modération.

En 1976, Claude Zidi filmait Coluche et Louis de Funès empêtrés dans l’usine de Jacques Tricatel, magnat adipeux d’une industrie alimentaire automatisée presque inhumaine. On pouvait rire. Aujourd’hui, Erwin Wagenhofer filme les tentacules d’une industrie alimentaire devenue à peine plus caricaturale que Tricatel. Une industrie qui gaspille, surexploite et, forcément, fait de gros bénéfices. Tout cela, contre le goût et la diversité. Les empêtrés de service sont les consommateurs occidentaux, alors que dans les pays du Sud, la pénurie menace des milliers d’âmes. Une sorte de cauchemar alimentaire.

Tout débute à Vienne, ville où vit le cinéaste autrichien Erwin Wagenhofer. Sous l’œil de sa caméra, le gaspillage du pain. Par jour, les invendus de la capitale autrichienne suffiraient à nourrir la deuxième ville du pays, Graz et ses 250 000 habitants. A l’échelle du pays, ce sont plus de 2000 tonnes de pain par an qui ne trouvent pas preneur et terminent à la poubelle. Normal, le blé se vend pour presque rien de nos jours. Et le faible coût des invendus est largement couvert par les recettes de ce qui a été vendu sur les étals des supermarchés. Economiquement, tout roule.

Vienne, Almeria, Dakar. Ce qui roule aussi jusqu’à Vienne, ce sont ces tomates bien rouges livrées par camion d’Almeria en Espagne, à 2600 kilomètres de là. Un jour de voyage pour un coût de transport risible, tout juste 1% du prix de vente d’une tomate. Un prix d’ailleurs si bas qu’il décourage tout producteur d’Autriche et d’ailleurs de se lancer dans le business de ce fruit charnu. En plus, la tomate espagnole arrive en toute saison. Là-bas, au sud de la péninsule Ibérique, ces fruits y poussent hors sol, sous d’immenses serres couvrant une surface non moins immense de près de 25 000 hectares à l’est de la ville. Et la main-d’œuvre y est bon marché et corvéable à merci, tant les travailleurs migrants y affluent, légalement ou non.

Des travailleurs migrants qui viennent d’abord d’Afrique. Là où une partie de ces fruits et légumes filent. Ainsi, sur le marché de Dakar, le tiers des marchandises arrive d’Almeria ou d’autres sites de production agricole intensive, tous situés au Nord. Forcément, sur les marchés africains, la concurrence fait mal, tue les emplois et pousse les travailleurs agricoles à migrer vers le Nord. Vers Almeria aussi.

Ziegler vs Brabeck. Au détriment de nos papilles, tout y passe avec Erwin Wagenhofer. Légumes, fruits, pains, poissons ou viandes, l’Autrichien filme tous les rayons de nos supermarchés. Avec une conviction: montrer les liens entre une consommation pléthorique au Nord et les insuffisances alimentaires qui pointent dans les pays du Sud. Comme avec le poulet made in Austria, engraissé en batterie à coups de soja. Cette céréale massivement importée d’Amérique du Sud, surtout du Brésil là où l’on rase la forêt amazonienne pour la cultiver, dans des régions où la population souffre de sous-alimentation chronique.

Sur pellicule, Jean Ziegler, rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, rythme de ses envolées les exemples filmés par Erwin Wagenhofer. Brandissant un stylo ou une paire de lunettes, le sociologue genevois dénonce cette industrie qui produit de quoi nourrir 12 milliards d’individus, mais laisse mourir de faim des millions d’autres. Mais le cinéaste n’interroge pas que les convaincus. Ses rencontres avec ceux qui font l’industrie alimentaire, les Jacques Tricatel d’aujourd’hui, sont souvent bien instructives. Héraut de la logique marchande, l’autrichien Peter Brabeck, CEO de Nestlé, rêve dans ses locaux de Vevey d’une chaine de production alimentaire sans être humain. Ailleurs, en Roumanie, Karl Otrok, chef régional de Pioneer, un des plus gros céréaliers du monde, hausse les épaules quand il parle pour dire qu’après avoir «bousillé» (sic) l’Ouest, l’industrie alimentaire «bousille» les pays de l’Est. La faute aux consommateurs, souffle-t-il.

A voir: «We feed the World», de Erwin Wagenhofer, 1 h 36. Genève (Les Scala) et Lausanne (Galeries). Ou en DVD.

© L’Hebdo, 26.04.2007

[Mise à jour du 14.11.2007: Pour prolonger, un livre sur ce documentaire a été publié par Erwin Wagenhofer.]