L’affaire Toulaev: un roman révolutionnaire

A la fin de l’année dernière, les éditions Zones (La Découverte) ont eu la très bonne idée de rééditer un roman de Victor Serge: L’affaire Toulaev (publié la première fois en 1948). De quoi s’agit-il? D’une fantastique plongée dans l’univers bureaucratique et mortifier de l’Union soviétique de Staline. Un régal.

L’intrigue commence ainsi. Dans la nuit moscovite, un haut membre du parti, le camarade Toulaev, se fait flinguer. Un meurtre en pleine rue, sans témoin, sans arme du crime et, le pire des scénarios pour ce régime du tout rationnel, sans motif. Mince alors! Comment expliquer qu’un apparatchik de première bourre puisse ainsi passer de vie à trépas sans raison et sans que personne ne revendique quoi que ce soit. Impensable pour le régime, et au premier rang pour son Chef. Et bien parfois la raison, on l’invente. Sans oublier aussi d’inventer des auteurs, même plusieurs. C’est mieux, ça fait complot et le Chef aime ça, le complot. Il y a donc des déviants de gauche – les trotskistes – ou du moins les rares éléments encore en vie, et à vrai dire, assez surveillés par la police politique. Des déviants de droite, aussi rares et surveillés que les premiers, sauf qu’au brave Léon, ils préféraient le souriant Nikolaï Boukharine. Et forcément, comme c’est la période des soldes, autant ajouter quelques vieux loups du système dont Staline se dit qu’il ne sert à rien de les garder en vie. Lire la suite

Samuel Corto: Cruelle noblesse de robe

Dans «Parquet flottant», l’ancien magistrat Samuel Corto livre une critique mordante de la justice française. Un régal.

Samuel Corto

La justice de France comme biotope. Là où réside une faune vêtue de robes, celles des juges, des procureurs et des avocats. Là aussi où s’aventure la clientèle de la noblesse de robe, qu’elle soit victime ou inculpée. Voilà l’écosystème que Samuel Corto visite, dans Parquet flottant, avec la clairvoyance d’un homme du sérail, d’un magistrat désormais retiré des affaires. Ironique, le propos faussement désabusé laisse peu à peu la place au questionnement sur la machinerie juridique française et ses dérives. De sorte que le rire devient vite jaune, une fois rappelée, pour l’exemple, la débâcle du procès d’Outreau. Fichtrement efficace.

Ah la province! Etienne Lanos, avocat de formation passé dans la magistrature, débarque dans les coulisses d’un tribunal de seconde zone comme substitut du procureur. Il y a les collègues (des gens gris), les séances (si rasantes), les pots de départ et d’arrivée (des parties de lèchebottes), et des audiences (jouées d’avance). Un univers pas très rigolard où la lutte contre le navrant conditionne la survie. Comment? En jouant, tel l’accusateur Lanos, du SMS en plein procès pour frayer avec l’avocate de la partie adverse autrement qu’à coups d’arguties juridiques. Ou en testant avec la rigueur d’un homme de loi les substances les plus fumeuses confisquées par la maréchaussée et entreposées dans les caves du Palais de Justice. Babylone, en somme.

Ces tranches de vie – écrites parfois au seul plaisir de l’auteur – procurent autant de moments à Etienne Lanos pour forger un réquisitoire contre l’institution judiciaire. Elle ne jugerait plus et préférerait jouer de la condamnation. Car seules les victimes comptent.

Relations incestueuses. En cause, la nécessité de «faire du chiffre» comme on dit côté politique. Mais pire, il y a ces relations incestueuses qui lient le siège – les juges – à ces autres hommes de robe, eux debout, que sont les procureurs et leurs substituts. Mêmes écoles, mêmes lieux de recrutement, même envie de grimper. «En collaborant ainsi activement à la politique pénale des parquets dont l’esprit répressif a enflé à mesure que des campagnes électorales sur le sentiment public d’insécurité, [le siège] a cessé d’être le lieu souverain d’appréciation des choix du ministère public et est devenu le facilitateur des poursuites, alors même que la logique d’Etat de celles-ci continue de lui échapper», disserte notre Lanos.

Retenu pour le prix de Flore (décerné le 5 novembre), ce premier roman de Samuel Corto dérange. Car au final, la justice qu’il décrit par son récit incisif ne cherche plus à saisir les raisons sociales, économiques, psychologiques, culturelles ou autres du passage à l’acte. De quoi concourir à un désastre judiciaire: «Une triste convention, nourrie de compromis empiriques, d’indifférence arbitraire et d’outils légaux inadaptés; le noyau organique de la justice ordinaire». Décomposé, le biotope ne sent plus vraiment bon.

A lire: Parquet flottant, de Samuel Corto (Denoël, 2009).

© L’Hebdo, 29.10.2009