Greis, rap de patriote

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Greis, le rappeur d’outre-Sarine, aime le français. Au point d’écrire et de scander dans cette langue. Ici, pas l’ombre d’une strophe balancée avec l’accent charmant de l’Entlebuch. Histoire de faire 100% suisse et de ratisser large quand vient la saison des aides à la promotion artistique. Sur son second album, le monsieur Greis grave ses lyrics en allemand et en français, version moitié-moitié. Quinze morceaux de chaque côté, avec des pistes qui partagent un même fond sonore, très en phase avec la production d’outre-Sarine. Et si, au final, le tout colle plutôt bien, c’est que le rappeur a un truc. Des origines lausannoises, une installation à Berne à l’âge de 3 ans et, surtout, une solide envie de pouvoir jouer sur scène en français en Suisse romande, comme il le fait, depuis bientôt dix ans, aux quatre coins de la partie alémanique du pays.

La scène justement, Greis aime. Bourré d’énergie, le MC dansant s’amuse à planquer son propre trac en chambrant, goguenard, ceux qui sont venus le voir exécuter son set. Un exercice qui se fait, par chance, sans l’habituelle cohorte de compères à casquette hurlant sur les refrains, les couplets ou entre les morceaux. Seuls DJ et batteur côtoient le rappeur de Berne. Parfois, le texte français s’oublie et le Schweizerdeutsch revient au galop, à moins que ce ne soient deux mots de chewing-gum qui fusent illico pour combler le vide. En démonstration au Romandie, à Lausanne, Greis rigole de ses bourdes. Quant au public, il pardonne sagement l’agression bernoise en terres vaudoises.

A la ville, Grégoire Vuilleumier aime aussi la politique. Altermondialiste critique de l’altermondialisme («Un mouvement où les jeunes veulent consommer de la révolution, là tout de suite, sans réfléchir.»), le rappeur s’enflamme pour sa patrie. Greis refuse ainsi de laisser à la droite, d’abord l’UDC, le monopole des symboles nationaux. La réappropriation s’impose, dans son cas par le texte. Tel ce paysan Ferdinand, bûcheron à ses heures perdues, qui traverse l’album du rappeur patriote. A la première rencontre, planté dans le décor des années 1930, l’homme à la faucille parle de socialisation des moyens de production. Plus tard, Ferdinand file combattre auprès des Brigades internationales, Guerre d’Espagne oblige. Ce n’est pas toujours très poétique, mais, au moins, Greis évite, lui, d’appeler à sodomiser Christoph Blocher pour vendre ses disques. «La patrie, ce n’est pas un truc de droite. La gauche doit en être fier, s’en servir politiquement et lui donner un autre sens», professe le militant, diplômé en sciences politiques. Greis en donne l’exemple dans ses paroles, mais aussi dans les colonnes de la Wochenzeitung ou lorsqu’il débat à la télévision, par exemple contre Roger Köppel, rédacteur en chef de la Weltwoche, hebdomadaire si aligné sur les positions de l’UDC. D’une scène à l’autre, Greis aime souvent franchir le pas.

A écouter, à voir: Fribourg, Fri-son, ve 22, 22 h .«2». Chlyklass Records, 2007.

© L’Hebdo, 14.02.2008

Oxmo Puccino: Un gros bras qui se fait des films

LipopetteUtiliser des mots, pas des gros mots. Forcément, c’est un peu atypique pour un rappeur. Surtout ces temps-ci où beugler une ode à la taille de ses attributs génitaux au bord d’une piscine est assez vendeur. Oxmo Puccino n’a jamais mangé de ce pain-là et se fout d’un rap français kidnappé par de mauvaises chansons. Dans ses textes, l’homme, un brin goguenard, feint la nonchalance et conte de petites histoires de gangsters et autres desperados pas si méchants que cela. Par touches, il y distille aussi des vérités toujours bonnes à entendre («Lorsque les gens disent que ton destin s’écrit quand t’es petit, ils oublient de dire que le stylo est l’coin où t’as grandi»). Tout cela comme s’il écrivait un film.

Abdoulaye Diarra est né en 1974 près des rives du fleuve Niger, sous les balanzans de la belle ville de Ségou, au Mali. Cinq ans plus tard, sa famille s’installe à Paris, dans le quartier du Danube, sis en plein XIXe. Pendant que Jacques Chirac règne sur la capitale et ses HLM, Abdoulaye Diarra passe son bac. Sur les ondes de Radio Nova, le rap débarque en France. La culture hip-hop aussi. Comme d’autres, le jeune Abdoulaye s’affuble d’un nouveau nom – Bore – et se passionne pour la peinture sur métro. La RATP n’apprécie guère, la maréchaussée non plus. Pincé, Bore laisse place à Oxmo Puccino et troque son spray pour le micro, les quais pour la scène.

Ses premiers pas, Ox’ les fait avec Timb Bomb, un collectif parisien où il croise Booba, future petite frappe survendue du rap de France. Mais l’émancipation guette. La rencontre avec DJ Kheops, artisan musical des Marseillais d’IAM, se solde par un titre, Mama Lova, enregistré en 1997. Paumé sur une compilation, le morceau ne passe pas inaperçu. De quoi susciter l’intérêt d’EMI et l’attente du public. Une année plus tard, Opéra Puccino sonne juste. Honoré d’un disque d’or, l’album contient une perle, L’enfant seul, heureusement toujours joué en concert. Suit le doute avec un deuxième album (L’amour est mort, 2001) que seule une poignée de convaincus achète, avant que les actions du Malien ne repartent à la hausse avec son Cactus de Sibérie en 2004.

Son contrat chez EMI à terme, c’est Blue Note, label chargé d’histoire, qui prend langue avec le conteur Puccino. L’idée est simple, quoique pas très neuve. Allier les mots du rappeur à un combo jazz. Par bonheur, le MC n’est pas là pour mettre en valeur telle ou telle vieille gloire de la note bleue. Ici, le fil rouge est une histoire noire, remplie de truands et enfermée dans l’ambiance pesante d’un tripot malfaisant, le Lipopette Bar. De sa porte, l’œil torve du videur Ox’ observe, puis raconte ce monde de brutes avec au centre une belle diva, Billie, qui lorsqu’elle chante arrête la pluie. Comme au cinéma.

A écouter: Oxmo Puccino, Lipopette Bar, Blue Note, 2006, ou en live au Cully Jazz Festival, samedi 31 mars, dès 20 h 30.

© L’Hebdo, 22.03.2007

Keny Arkana, guerillera de la rime

6a00e008cd0b27883400e553bacf628833-800wiA 23 ans, la Marseillaise brûle les scènes de France. Son tube «La rage» alimente l’incendie. Yves Steiner a rencontré cette combattante sonore des banlieues et de l’altermondialisme.

Sur scène, la jeune Keny Arkana scande les slogans de l’altermondialisme. Son look n’est pas celui d’une Diam’s. Ici, pas de chichis clinquants. Elle préfère lever le poing gauche et déclarer sa fureur anticapitaliste. Au parterre, sa fougue joyeuse fait valser les demi-caïds du hip-hop biberonnés au 50 Cent et autres Snoop Dogg. Difficile de la faire descendre de scène. Normal, elle est là «pour ceux d’en bas: s’ils restent, je reste». Hors micro, la rappeuse bouillonne encore de l’intérieur. L’énergie dégagée est brute et rageuse. Une énergie qui vient des tréfonds, des plaies d’une enfant de la République.

C’est que Keny Arkana a l’âme brûlée. Fuyant l’éducation nationale à 13 ans, elle fait école dans les foyers de Marseille. Elle y découvre une France qui se protège contre ses enfants à coups de camisoles de force et de neuroleptiques. La fugue s’impose et tant pis si la police la ramène à la case départ. Le petit jeu entre elle et la maréchaussée s’instaure. A mesure, la boule au fond du ventre grandit. Conclusion: «J’ai grandi dans les mains du système, je ne veux plus y retourner. Jamais.»

1995. La haine est en haut de l’affiche. Le rap s’installe sur les radios et à la télévision. Depuis longtemps, c’est l’arrière-fond sonore de la jeunesse des quartiers. La Marseillaise tend l’oreille du côté du Paris, dommage pour IAM. La hargne de NTM et les lyrics intransigeants d’Assassin la sauvent. «Ils disaient vrai. L’Etat assassine: j’en ai vu des Malek Oussekine dans les foyers, sauf qu’ils crèvent moins vite.» L’écriture vient naturellement, le flow avec de l’entraînement. D’abord au foyer, ensuite dans la rue et enfin sur les scènes. Au total dix années de rap au compteur.

Résister. Dans le texte, son adolescence d’enfant perdue est omniprésente. Mais il y a aussi les luttes sociales d’ici et d’ailleurs. Toutes les causes y passent: environnement, FMI, OGM, privatisations… Comment en est-elle arrivée là? «Facile, je suis d’origine argentine. Chaque fois que je voyais un Argentin, je voulais l’embrasser. C’est trop con, mais ce pays me faisait rêver.» A Marseille, elle enchaîne les réunions où l’on parle de son pays. A cette époque, «Menem vendait aux Yankees ce qui était au peuple». Elle s’instruit alors à l’ombre des prêches antilibéraux et imagine rejoindre son pays, là où on lutte.

Le rêve se réalise en 2002. Elle file au nord de l’Argentine, vers sa ville d’origine de Salta, une des régions les plus pauvres du pays. Elle y voit l’expropriation des terres, l’exode rural et les paysans qui s’entassent dans les bidonvilles. Tout cela, elle le raconte dans Victoria, un titre sur lequel elle a invité Claudio Gonzales, un chanteur des rues qu’elle a croisé sur place. Mais plus que l’Argentine, c’est l’Amérique du Sud qui la subjugue. «Il y a là-bas des résistances positives qui doivent nous inspirer pour les banlieues.» Celle qui est allée rendre visite au sous-commandant Marcos dans le Chiapas croit à «la guérilla zapatiste, à l’insurrection du peuple». Tout comme elle croit aux usines autogérées par les ouvriers. Idéalisme? «Non. Cela a marché en Argentine, le gouvernement a reculé. Si les usines sont vides, il faut les prendre. En France aussi.» A bon entendeur.

Keny Arkana veut conquérir les coeurs sur scène, pas avec les médias. Elle a interdit à sa maison de disques de faire la promo de son album sur Skyrock, la principale radio hip-hop de France. Pour faire passer son message, la Marseillaise a produit un documentaire. Elle y a compilé des témoignages glanés dans les forums sociaux de Porto Alegre et de Bamako. Même si elle sait que «dans ces forums, ce sont les petits-bourgeois du Nord qui ont souvent la parole, c’est aussi avec tous ceux qui luttent que réside la solution». C’est ce qu’elle veut faire entendre aux jeunes des quartiers et peut-être, ajoute-t-elle en rigolant, «qu’ils achèteront moins de Nike à l’avenir… je vais devenir une amie de leurs parents!».

Pour 2007, Keny Arkana a un gros rêve – en bonne voie, assure-t-elle -, monter une tournée de forums sociaux en France. Discussions la journée, concerts hip-hop le soir. Pour y parler présidentielles? «Peut-être. De toute façon, Sarko et Royal sont là pour appliquer le néolibéralisme, et comme on a promis de nettoyer l’Elysée au Kärcher, c’est aussi bon pour les prochains locataires.» |

Entre ciment et belle étoile. De Keny Arkana. Because Music, 2006.

© L’Hebdo, 30.11.2006