Vaud: Marchés publics sous surveillance syndicale

L’Etat de Vaud, avec l’aide du syndicat Unia, scrute les sous-traitants présentés par des sociétés générales pour les futurs chantiers de la Transchablaisienne. Résultat: des indélicats ont été écartés. Une première.

Un service de l’Etat chargé d’adjuger des travaux pour des millions de francs qui, avant décision, fait vérifier par les syndicats si les sociétés candidates et leurs sous-traitants sont réglo. Inimaginable? Pas en terres vaudoises. Qui plus est s’agissant de l’attribution de gros marchés publics pour lesquels les décisions tomberont d’ici à un mois: ceux de la Transchablaisienne (H144) un projet routier valdovalaisan, devisé à 98 millions et financé à 62% par la Confédération.

«Le canton nous a demandé de conforter nos choix de soustraitance. C’est nouveau. Tout est en ordre», jure Cédric Frossard, directeur chez Cunéod & Payot. Avec Marti Travaux Spéciaux, son entreprise espère décrocher 21 millions pour le tracé H144, hors ouvrages d’art. Autre prétendant, Florian Kossmann, responsable génie civil chez Frutiger, voudrait obtenir les contrats – près de 30 millions –, pour réaliser un viaduc sur le Rhône et un pont sur le Grand Canal. Son groupe, composé d’Atra, Prader Losinger et Walo, a aussi subi ce contrôle des sous-traitants avant adjudication. Et sa firme a rayé le sous-traitant prévu pour poser l’armature d’un des ouvrages: «Sur avis du canton, nous avons changé le ferrailleur Otto Vogel par GIA Sàrl», assure le cadre.

Pratiques nouvelles. Le Service vaudois des routes, chargé d’attribuer les contrats, a en effet suggéré de changer de sous-traitant. Paul Graber, chef de la division infrastructure au Service des routes, admet qu’il s’agit d’une «pratique nouvelle qui s’applique à toutes les sociétés et à leurs sous-traitants susceptibles d’obtenir un contrat sur la H144». Et d’autres chantiers suivront à l’avenir.

Comme les procédures d’attribution sont en cours, les consortiums modifient leurs offres sans trop rechigner. «Les autorités veillent ainsi au respect des normes et des conventions collectives », explique Paul Graber. Ces contrôles, promet-il, continueront durant les travaux, à mesure que de nouveaux sous-traitants seront déclarés à son service.

Pourquoi changer la pratique? A l’origine, seul le nom des sociétés générales était fourni aux partenaires sociaux. «Si nous donnons la liste des sous-traitants aux syndicats, c’est que, parfois, nous avons constaté des prix un peu trop plancher. Surtout dans le coffrage et le ferraillage», raconte Paul Graber. Un euphémisme pour parler de travail au noir.

Audit. Dans les faits, l’examen de la sous-traitance de l’offre Frutiger a été faite par Unia. «Après réception des listes, nous avons signalé qu’Otto Vogel ne comptait que deux travailleurs inscrits sur Vaud, raconte Pietro Carrobio, chef du secteur construction à Unia. Je les vois mal aller poser à deux de la ferraille.» Contacté par L’Hebdo, Albert Carron, directeur du ferrailleur Otto Vogel, avoue sa «surprise» et explique que «les ouvriers sont rattachés à d’autres sociétés, basées en Valais et à Genève».

Avec son équipe, Pietro Carrobio a examiné d’autres listes de sous-traitance. Une deuxième entreprise générale a été épinglée. Confidentialité oblige, le syndicaliste refuse de la nommer, mais précise qu’«un des sous-traitants était un multirécidiviste de la faillite». Résultat? «L’entreprise a proposé deux remplaçants. Nous avons donné notre feu vert», conclut-il.

Satisfecit. Mais que pensent les patrons de cet activisme syndical? Chez Frutiger, Florian Kossmann apprécie. A l’instar de l’entrepreneur Cédric Frossard: «D’habitude répressive, l’attitude des syndicats est ici constructive.» A la Fédération vaudoise des entrepreneurs, Alix Briod se félicite aussi de l’action des syndicats et de leur collaboration avec le canton. Raison? «Il est impossible de contester le problème que pose désormais la sous-traitance dans des secteurs comme le ferraillage ou le coffrage », analyse le secrétaire patronal.

Ce problème, Unia l’a détaillé dans une enquête présentée en juin dernier. Le syndicat a estimé que, sur les 400 ferrailleurs et couvreurs – soit le dixième de la main-d’œuvre des chantiers vaudois –, plus des deux tiers sont concernés par le non-respect des conventions collectives en matière salariale et le nonpaiement des assurances sociales. Sans parler du recours à des travailleurs clandestins. Au fait de la situation, le fonctionnaire Paul Graber jure que, sur ces aspects, «les chantiers de la H144 seront exemplaires». Dont acte.

© L’Hebdo, 22.10.2009

Contre la crise: le prêt de salariés

Grâce à une solution inédite, les partenaires sociaux vaudois ont sauvé 150 emplois.

Paradoxalement, des entreprises peinent toujours à recruter du personnel qualifié. Et ce, malgré la crise et le recul des commandes. En terres vaudoises, patrons du secteur industriel et syndicats ont lancé un projetpilote: troquer des employés durant quelques mois. Depuis février, a appris L’Hebdo auprès des partenaires sociaux, près de 150 postes de travail ont été préservés dans le canton, soit quinze fois plus qu’espéré. Jusqu’à quand?

«Avant de passer au chômage partiel ou, pire, par des licenciements, notre système élaboré avec le patronat retarde l’impact de la crise», lance Yves Defferrard, secrétaire syndical chez UNIA. Mais quel est donc ce système, établi avec le Groupement suisse de l’industrie mécanique (GIM-CH)?

Compétences. Il s’agit de persuader les entreprises en manque de travail de prêter leurs salariés à leurs consœurs – voire leurs concurrentes – à la recherche de bras pour boucler leurs commandes. Sans changement de contrat de travail, ni de salaire. Pour ce faire, un numéro payant (0900 000 120) a été activé afin que les entreprises du canton annoncent offres et besoins.

Pour Yves Defferrard et Frédéric Bonjour, secrétaire général du GIM-CH, «on sauvegarde les compétences tout en évitant les licenciements». Et surtout, ce projet évite jusqu’ici de faire les mêmes erreurs que par le passé. «Lors de la dernière crise, au début de 2000, les patrons avaient licencié d’un coup. Les compétences s’étaient alors envolées et, avec la reprise, le coût de réembauche avait explosé», explique encore le syndicaliste vaudois.

Pas les PME. Frédéric Bonjour tire son chapeau à UNIA. «Leur travail est positif». Mais il y a un hic. «L’échange de compétences a lieu entre grandes entreprises, celles qui ont un service de ressources humaines. » Bobst, Bombardier ou Matisa, par exemple. «Le bilan est donc négatif dans les PME où les petits patrons ne nous contactent pas», concède-t-il. Quant à l’avenir de ces échanges de compétences, le secrétaire patronal, comme chez UNIA, a des craintes: «Depuis peu, les annonces de licenciement s’amoncellent ce qui risque de casser le dispositif.» Au détriment du tissu industriel vaudois.

© L’Hebdo, 08.10.2009