Souhayr Belhassen: «Même la Suisse ne nous invite plus désormais»

TUNISIA HUMAN RIGHTS BELHASSENLa vice-présidente de la Fédération internationale des droits de l’homme et de la Ligue tunisienne des droits de l’homme déplore la situation lamentable des libertés en Tunisie.

Fin 2005 au Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI) de Tunis, le président de la Confédération Samuel Schmid critiquait les entorses à la liberté d’opinion de la part des autorités tunisiennes. Des mots qui ont indignés jusqu’au président Ben Ali. Militante des droits humains de passage à Genève, la journaliste Souhayr Belhassen témoigne des difficultés de défendre les libertés dans son pays.

YS: Un an et demi après le SMSI, comment vont les libertés en Tunisie?

SB: Mal. Nous payons en petites coupures notre engagement dans ce Sommet. Le fait que la société civile indépendante se soit mobilisée au SMSI se retourne contre elle. Par exemple, la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) ne peut tenir son congrès depuis deux ans. Et la répression s’accroît sur tous ceux qui élèvent la voix: journalistes, avocats ou défenseurs des droits humains. Le pire, c’est que la communauté internationale ne nous voit plus. Autrefois, la LTDH était invitée par l’ambassade de France le 14 juillet. Un acte symbolique, mais crucial sur place pour des organisations que le pouvoir ne reconnaît pas. Aujourd’hui, c’est fini. De même, la Suisse ne nous invite plus désormais.

YS: Pourtant, les autorités ont libéré des prisonniers d’opinion en 2006…

SB: C’est triste à dire, mais ce genre de libération correspond à des prisonniers en fin de parcours, en fin de vie. Dans d’autres cas, les autorités font du foin autour d’une libération mais enferment dix autres personnes dans le même temps. La balance est toujours déséquilibrée.

YS: Le gouvernement parle de « menace islamiste » pour justifier cette politique de surveillance. Qu’en pensez-vous?

SB: Quelle ironie! D’une part, les attentats de Djerba en 2002 ont montré que le gouvernement ne contrôlait rien du tout. D’autre part, il y a des pays qui font aussi face à cette menace mais n’en profitent pas pour verrouiller les libertés d’opinion et d’association de la société civile.

© L’Hebdo, 15.03.2007

De la servitude volontaire en Tunisie

9782707149244

Béatrice Hibou décortique les fondements de l’autoritarisme tunisien. Une mise à nu du système Ben Ali.

Pour durer, un régime totalitaire ne peut compter sur la seule contrainte. L’organisation du consentement est décisive. Dans cet ouvrage, Béatrice Hibou, chercheuse au CERI (Sciences Po Paris), reprend cette piste laissée notamment par Hannah Arendt et dissèque la matrice de la domination politique en Tunisie. Plutôt que de compter les coups de sabre donnés aux libertés dans ce pays – la liberté d’expression en tête -, la chercheuse se concentre sur les ressorts de l’adhésion forcée des Tunisiens à l’autorité du président Ben Ali.

L’argent d’abord. Loin du «miracle économique» tant vanté, la Tunisie est surtout une économie du surendettement, des individus comme des entreprises. Cette situation les mène à lutter pour accéder aux moyens de leur survie, une situation dans laquelle la bienséance à l’égard du régime est synonyme de passe-droits. Mais les Tunisiens ne sont pas seulement ficelés par les cordons dorés de la bourse de l’Etat, ils le sont aussi par une société civile de façade où plus de 8000 associations liées au pouvoir quadrillent l’espace public. Dès lors, la poignée d’organisations indépendantes contestant l’emprise du pouvoir pèse bien peu face à la pléthore des limiers civils du pouvoir louant la magnanimité du Zaïm Ben Ali.

Neuf années auront été nécessaires pour réaliser cet ouvrage passionnant et courageux. Surveillée, intimidée et victime du braquage de son ordinateur (à Paris aussi), Béatrice Hibou montre du même coup qu’étudier la Tunisie est un sport de combat.

A lire: La force de l’obéissance. Economie politique de la répression en Tunisie. De Béatrice Hibou. Editions La Découverte, 2006.

© L’Hebdo, 16.11.2006